LA FOLIE DE MANRIQUE
Voici, mot pour mot, l’histoire que nous raconta le vieux docteur Gomez.
« Il y avait une fois, dans une petite ville d’Espagne, un bourgeois, qui était fils d’un marchand d’huiles enrichi, et qui s’appelait Manrique. Si ce bourgeois était riche d’argent, il était pauvre de cervelle et n’avait point de cœur. Comme il n’avait pas eu la peine de gagner son argent lui-même, il tranchait du gentilhomme, et, n’étant qu’un sot, il dépensait ses doublons le plus sottement du monde. Bonne table ; c’était un gourmand; bonne voiture bien douce, bon lit bien mollet ; c’était un paresseux; riche livrée ; c’était un vaniteux. Rien pour les pauvres ; vous voyez bien que c’était un sans-cœur.
» Mais, par exemple, il tenait table ouverte pour les flagorneurs et les parasites, et pour tous ceux dont le babil médisant pouvait lui faire passer une heure agréable. Ignorant et sot, vous comprenez quelle peine il avait à tuer les heures de la sainte journée.
» — Senor Manrique, je sais un scandale nouveau.
» — Frère, ton couvert est mis pour aujourd’hui; tu nous conteras cela à table.
» — Senor Manrique, voici cette nouvelle chanson.
» — Viens-t’en manger chez moi; j’aime les chansons; d’ailleurs tu es 'si maigre que c’est une pitié. Un bon repas te refera un peu. Tu nous chanteras ta chanson au dessert.
» — Senor Manrique, regardez-moi , je vous prie ; non ! un peu plus de coté. Savez -vous que je viens de Madrid en droite ligne, que j’ai vu Sa Majesté Catholique, et que vous lui ressemblez beaucoup.
» — Frère, n’oublie pas que le dîner est tous les jours à deux heures.
» Un affamé, qui savait jouer de la guitare et qui composait de fort mauvais vers, entreprit de flatter Manrique à l’année. Tous les jours c’étaient de nouvelles chansons, accompagnées du grincement de la guitare. — From, from, from ! Manrique est beau comme le jour. — From, from, from! Manrique est (par métaphore) aussi noble que le roi. — From, from, from! Manrique est généreux comme un corsaire. ■ — From, from , from! Manrique est brave comme le Cid. Or Manrique s’entendait en poésie et en musique comme l’âne de Sancho. Néanmoins il dodelinait de la tête à contre-temps, et s’écriait par moments :
» — Frère, voilà qui n’est point tant sot!
» L’affamé, cependant, qui dînait tous les jours, engraissait à vue d’œil.
» Un autre affamé, nommé Tormadille, était jaloux du premier, et rêvait constamment au moyen de le supplanter et de s’asseoir à sa place à table. Forcé d’admirer ce que le maître admirait, il se dédommageait en appelant tout bas les romances de l’autre copias de ciego, chansons d’a-
veugle, ce qui est le terme le plus méprisant qu’on puisse employer en Espagne pour flétrir une mauvaise poésie. Un jour, Tormadille, tout en rêvant à cette matière, passait par une petite ruelle sombre et malpropre, pour éviter la grande rue où deux de ses créanciers tenaient boutique. Tout à coup il s’arrêta. A l’étalage d’un brocanteur, il avait vu un petit livre dont le titre l’avait frappé. Il prit le livre, le parcourut du regard et le marchanda. Après une longue conférence avec le brocanteur, il lui laissa son manteau et emporta le livre sous son bras avec un frémissement de joie.
» Le lendemain , sans plus tarder, il courut à la porte de Manrique. Admis en la présence du maître, il courba devant lui sa maigre échine aussi bas que s’il saluait un grand d’Espagne, et lui dit :
» — Salut à l’illustrissime senor don Manrique !
» A ce titre nouveau, le bourgeois tressaillit. Si sot qu’il fût, la flatterie était tellement outrée, qu’il se crut obligé de la relever, quoique à regret.
» — Frère, dit-il d’une voix flûtée, mes oreilles m’ont sans doute trompé , ou bien tu as commis une erreur de langage. Parle, frère, répète ce que tu viens de dire.
» Tormadille se courba de nouveau, aussi grave qu’un ambassadeur qui demande pour son maître la main d’une fille de roi :
» — Salut! dit-il d une voix claire et nette, à l’illustrissirae senor don Manrique; si don Manrique veut m’accorder la faveur d’un entretien particulier, il apprendra / quelle est sa véritable origine , et de quels illustres aïeu.v i il descend. '
» — Vers la fin du quinzième siècle, dit le flatteur à sa dupe, vivait un certain don Jorge Manrique.
» — Est-ce bien le nom? demanda le bourgeois alléché.
» — C’est bien le nom : don Jorge Manrique, reprit Tormadille avec emphase. C’était un vaillant guerrier (le bourgeois se frotte les mains) ; c’était un très-grand poète (le bourgeois prend un air sérieux et inquiet). Il mourut jeune, ayant été mortellement blessé dans une escarmouche près de Cunavette.
» — A la bonne heure ! dit le bourgeois.
» — Son père , don Rodrigo Manrique , comte de Paredes, grand maître de Saint-Jacques, fut un brave aussi.
» — Comte! grand maître de Saint-Jacques! marmotta le bourgeois, plongé dans une sorte d’extase.
» — Voilà justement vos aïeux, reprit le flagorneur; je ne permettrai à personne de dire qu’il en doute, à vous pas plus qu’aux autres !
» 11 aurait peut-être fallu d’autres preuves pour convaincre un homme sensé. Mais à l’orgueil d’un sot, il suffit de la parole d’un faquiu.
» ■ — Alors, vous m’en répondez? dit le prétendu don Manrique tout gonflé d’orgueil.
» — J’en réponds sur ma tête !
VU
» — Est-ce que c’est loin d’ici, la fin du quinzième siècle? demanda d’un air embarrassé le fils du marchand d’huiles.
» — Trois cents ans, répondit Tormadille.
» — Comme nous remontons haut ! reprit l’autre en prenant des airs de grand seigneur.
» — Ce n’est pas tout, reprit le fourbe. J’ai dit que don Jorge était poète. Il a consacré à la mémoire de son père
des copias que voici, et qui sont pour votre famille les plus glorieux titres de noblesse.
» Alors il tendit à sa dupe le petit livre qu’il avait eu la veille en échange de son manteau. Copias de Manrique, voilà ce que l’autre lut à la première page.
» — Hum ! grommela-t-il d’un air assez dédaigneux , le livre est d’apparence mesquine et pauvrement relié.
» — Vous ferez changer la couverture, et vous y ferez mettre vos armes !
i> A partir de ce jour, le fils du marchand d’huiles perdit le peu de cervelle qui lui restait. Il ne jurait plus que par ses aïeux don Jorge et don Rodrigo, comte de Paredes et grand maître de Saint-Jacques. Il fit copier en lettres
d’or, sur vélin, par le plus habile copiste de Salamanque, les Copias de Manrique. Chaque stance occupait une grande feuille; il y en. avait en tout quatre-vingt-quatre. Manrique les fit encadrer dans des cadres d’or, qu’il disposa aux endroits les plus apparents de sa vaste maison, comme autant de portraits d’ancêtres. Certes, cette noble et fiére poésie est digne de tous les honneurs; mais l’auteur, s’il eût été de ce monde, se fût médiocrement soucié de celuilà. Ensuite, 1 héritier du marchand d’huiles se fit composer des armoiries et fit l’emplette d’une épée. Par saint Jacques ! c était bien le moins qu il y eût une épée accrochée quelque part dans la demeure du dernier des Manrique !
» L’épée, pourtant, ne quitta jamais le fourreau ; il sem-
D’après Goya. — Dessin de Sellier.
blait que l’armurier eût écrit sur la lame : « Ho « point ne seras ! « Manrique parla bien un jour boire, d’aller chasser « ces chiens de Mores qui ; >' méchamment occis don Jorge! » Mais on le fit ra et il se laissa facilement calmer en apprenant q Mores étaient chassés depuis trois cents ans. Une lois, il soutint qu’il sauterait dans l’arène sans tre; et tuerait son taureau aussi lestement que le pi toréador venu. Personne ne l’avant contredit, il ni point l’aventure : c’eût été, d’ailleurs, un trop dérangement pour un paresseux que d’aller jusqu
ville où il y eût un cirque pour les combats de taureaux.
L Espagne eut coup sur coup à soutenir plusieurs guerres terribles. Mais la petite ville où vivait Manrique était si loin de la grande route, qu’il entendait parler de ces guerres seulement quand elles étaient terminées.
En revanche , il se faisait lire , déclamer, chanter, les Copias de Manrique; il les apprenait par cœur.
Quand cette martiale poésie résonnait comme la voix du clairon, il se levait et parcourait la chambre ou le patio à grands pas, comme un général vainqueur qui arpente le champ de bataille.
» Brave en paroles, lâche en réalité, le dernier desManrique finit par atteindre les limites de la vieillesse. Quand la mort lui prodigua les avertissements en émoussant ses sens, ses flatteurs remarquèrent qu’il ne voulait plus entendre citer le commencement des Copias, parce qu’il y est dit que la vie est un songe et la mort un réveil. Un jour même, il entra dans une grande colère, et menaça Tormadille de son poing décrépit que la paralysie faisait trembler. Pourquoi? Parce que Tormadille avait chanté cette strophe : « Notre berceau est le point de départ; — La » vie est une carrière que nous parcourons au pas de course ;
» — Et nous atteignons le but — lorsque, dans la demeure » des bienheureux, — la mort laisse à son éternel repos —
» notre âme fatiguée ! »
Cette faiblesse indigne aurait suffi pour montrer que ce vieillard n’était pas un Manrique; qu’il n’était point un rejeton de la race des preux et des vaillants.
» En revanche , il ne pouvait se rassasier des strophes où le pieux Jorge Manrique célèbre les exploits et les vertus de son père. Il avait fini tout bonnement par se les appliquer, tant la flatterie lui avait tourné la tête. Sans avoir jamais bien su ce que c’était au juste que ces César, ces Annibal , ces Trajan et ces Alexandre dont l’antique Rodrigo avait la valeur et les vertus, il aimait à entendre citer ces noms qui sonnaient bien, et qui faisaient une glorieuse escorte au nom de Manrique.
» — Voilà pourtant , disait-il , comme nous sommes dans notre famille ! voilà quel sang coule dans nos veines !
» Comme le premier des Manrique s’appelait Rodrigo, et que le bourgeois à tête folle portait le nom à'Estéban, le chanteur (un vil parasite!) substituait dans une certaine strophe Estéhan à Rodrigo; le vieillard souriait avec complaisance! La mesure du vers n’était point altérée par ce changement, mais la vérité en était indignée.
» — Frère, disait Manrique, répète-moi donc cette strophe, tu sais, celle qui commence par : « Et lui, le bou- » cher. »
Docile, le chanteur reprenait :
« Et lui, le bouclier et l’appui des bons, — lui à qui » tous les foyers payent leur tribut d’éloges, — comme » au fils de la Vertu; — Estéhan Manrique, dont le nom » — est inscrit sur la banderole de la Renommée — avec » ce titre : Champion de l’Espagne ! »
» N’est-ce pas que c’était tenter Dieu que d’ouvrir son âme à un aussi détestable orgueil?
» Pour punir cet homme par où il avait péché, et le frapper dans son coupable orgueil. Dieu permit qu’il tombât en enfance, et qu’il devînt un objet de risée à un âge où l’homme est un objet de l’espect. Comme il n’avait aimé personne pendant le cours de sa longue vie, personne ne se trouva là pour le consoler et jeter pieusement sur sa disgrâce le manteau de la charité. Quand les eaux d’un torrent d’hiver se sont écoulées, on voit à nu les déchirures et la vase de son lit ; quand la vie inutile de Manrique se fut écoulée comme un torrent, et que sa raison se fut évanouie, on vit à nu le vide de son âme et sa triste vanité. Savez-vous à quels exploits l’entraînaient les chants héroïques de don Jorge?
» Une épée de bois à la main, il pourfendait les myrtes, -les orangers et les citronniers de son parc. Ou bien,
grimpé sur le dos d’un laquais, il s’exerçait à percer de /
sa lance un taureau grossièrement figuré par un sac d’é- ;
toupes qu’un valet portait sur son dos. Tormadille, vieilli, , ) gagnait encore sa vie à lui servir de second. Les enfants i
poussaient des huées ; les femmes le plaignaient. Un doc- j
teur de Salamanque qui le vit à travers les grilles, s’écria :
» — Oh ! quelle noble folie était celle de don Quichotte, au prix de celle-ci! Comme elle était généreuse et touchante, étant née dans une âme généreuse et bonne!
» Et il se détourna avec un sentiment de dégoût.
» Un arriére-petit-fils de Sancho , frater dans un des ! faubourgs, s’écriait, en prodiguant comme lui les proverbes : A vie inutile, vieillesse sans honneur. — Qui i n’aime personne n’est aimé de personne. — Quand l’âne revêt la peau du lion, le bout de l’oreille finit toujours par percer. — Comme on fait son lit on se couche. » i
XIV i
— Et comment finit ce malheureux? demanda quel- |
qu’un de nous au docteur. 1
Le docteur sourit et répondit : |
— Beaucoup mieux que vous ne pourriez vous y at- ;
tendre. *
Comme nous paraissions surpris, il ajouta : |
« Ce que je viens de vous raconter est un rêve, ou plu- j
tôt un caucîaemar de mon ami Estéhan. Je l’avais tancé 1
vertement pour sa sottise, sa vanité et son orgueil. Je lui |
avais prédit malheur s’il continuait sa vie de dissipation , )
et j’avais fini par lui prescrire quelques gouttes d’opium :î
à cause de ses insomnies. Mes paroles qui l’avaient frappé, 1
venant d’un médecin ; une lecture récente des Copias de j
Manrigue, la vue d’une caricature de Goya, le tout assai- |
sonné d’une trop forte dose d’opium , voilà les éléments |
du rêve où il s’était vu descendre, degré par degré, de la ï
dissipation égoïste à la folie la plus honteuse. (