DU CHOIX DES LIVRES
d’habileté et d’agrément, gagne d’autant mieux votre confiance qu’il s’insinue plus doucement et plus intimement J dans votre âme. Or, parmi les livres aussi il y a de faux amis et il est bon de savoir les discerner pour s’en pré- ^
server. Un mauvais livre est un flatteur, un ennemi caché sous l’apparence de la bienveillance; il importe de n’en être pas dupe, et chacun en a le moyen aussi sùr que facile : c’est la conscience. Tout livre qui la blesse, qui parle par conséquent contre la piété, la charité, la justice, la pudeur et les bonnes mœurs, quelque art perfide qu’il y mette, est un méchant et mauvais livre ; comme tout livre qui satisfait, pour peu qu’il ait d’ailleurs de ce charme sérieux qui ne messied pas à l’honnête, est un bon et excellent livre.
Mais il ne sufiit pas, pour recueillir d’utiles fruits de ses lectures , de savoir distinguer et choisir entre les livres : il faut encore savoir lire, ce qui n’est pas aussi aisé qu’on peut d’abord le supposer. Lire, en effet, bien lire est avant tout comprendre'; puis c’est juger et s’approprier les pensées d’un auteur; c’est en faire comme son miel, à la manière de l’abeille, et les déposer pour les y garder dans le plus pur de son âme. Lire est un peu comme prier. On ne prie pas bien partout et en toute circonstance ; il y faut le temps, le lieu et les dispositions convenables de l’esprit et du cœur ; il y faut surtout cette gravité, cette sérénité, cette pureté dans l’amour de Dieu, qui sont proprement la piété. De même quand on lit, et pour bien lire, il faut au dedans comme au dehors la réunion et le concours de certaines causes favorables à cet excellent exercice, je dirai presque à cette prière de l’intelligence en quête de la vérité. Ainsi, pour peu que vous vous sentiez l’âme curieuse et recueillie, lisez, lisez un bon livre , et ce sera un peu comme si vous priiez ; vous vous instruirez et vous vous édifierez , vous aurez fait un acte religieux de raison. Damiron.
Il ne faut pas tout lire, il faut choisir. Celui qui veut être entouré d’amis vrais, ne doit pas trop ouvrir son cœur ni bâtir sa maison trop grande ; pour lire utilement, il faut se borner. Lisez tout, vous pourrez devenir un érudit; si vous voulez devenir un homme, lisez bien.
Un voyageur illustre s’embarquait sur un grand navire pour un lointain voyage, presque au sortir d’une de nos écoles; il emportait une bibliothèque complète pour charmer son séjour en Amérique. Arrivé à l’entrée de l’un de ses grands fleuves, il fallut la réduire au quart, la frêle embarcation qui devait le remonter n’y suffisait plus. Bientôt les trois quarts du restant durent à leur tour être sacrifiés pour assurer la traversée des montagnes qui séparaient le voyageur de son but. Après une na'turelle hésitation, son parti fut pris, et vous l’auriez vu, au milieu de sa barque, pendant les longues journées de cette navigation sans pareille, calme comme la postérité, et semblable au dieu du temps, jeter, cà mesure qu’ils étaient condamnés, les ouvrages, les volumes, les fragments, les pages mêmes, au courant de ce fleuve qui les portait au sein du grand Océan, image de l’éternel oubli.
La bibliothèque ainsi soulagée et réduite à la charge de deux mulets, il n y restait que des chefs-d’œuvre; ils furent savourés à loisir pendant un long exil.
Plus tard, lorsque tous admirèrent la largeur de style,
1 ampleur de vues et la sûreté de goût du voyageur rentré dans sa patrie, il ne fit pas assez connaître, peut-être, à quel étrange procédé il devait ces grandes qualités.
Faites comme lui, et dites ; « J’ai l’Océan à traverser, la Madeleine à remonter, les Cordillères à franchir : ma bibliothèque ne doit pas peser plus de 100 kilogrammes » ; et vous verrez s’il vous reste le moindre doute sur ce qu’il convient de garder, et comme, en vous appauvrissant, vous aurez formé le plus rare trésor! Lisez alors, relisez, commentez ces œuvres immortelles dont vous n'auroz pas pu vous séparer, et au bout de quelques années, n’en doutez
pas, au milieu d’un monde insoucieux de ses lectures, cette érudition concentrée, cet écho soutenu de la langue superbe des dieux de la pensée, vous auront marqué pour toujours une place d’élite. J. Dumas.