SES MÉMOIRES. — SON ENFANCE
Charles Duclos, historiographe. — Dessin d’Édouard Garnier, d’après le portrait de Cochin fils.
Duclos (Ch. Pineau) a écrit l’histoire de ses premières années. (') Il nous apprend qu’il était né à Dinan le 12 février 1 704, mais il n a pas cru devoir dire que son père était fabricant de chapeaux et d’objets de chapellerie. Toutefois il se plaît, dès le début de ses Mémoires, à rendre un plein hommage à la droiture, à la bonté parfaite de ses parents.
Il n avait que deux ans lorsqu il perdit son père, dont les traits, assure-Çil, étaient cependant gravés dans son souvenir.Un apasd expressions assez fortes pour peindre les vertus de sa mère. Veuve à quarante ans, elle refusa plusieurs partis qui, à cette époque, pouvaient passer pour brillants, puisqu’ils la faisaient entrer dans la noblesse de Bretagne! préférant accroître, affirme-t-il, le bien-être de ses trois enfants, parce qu’elle se sentait à la tête d’une grande industrie. En vantant les qualités de sa mère, on sent qu’il est heureux lorsqu’il peut ajouter : - «Voilà déjà une femme assez rare ; mais ce qui est peut-être sans exemple elle a eu a cent ans passés la tête qu’elle a eue à quarante ! qui que ce soit de ceux qui Tont connue ne me contredirait. Une telle femme n’était pas faite pour sacrifier sa liberté a une vanité ridicule »
Duclos aimait son pays comme il aimait ses parent se plaît surtout à rappeler les services que les Malo rendaient alors à l’Etat par leur entente du comme leur opulence, et surtout leur bravoure.
La petite ville de Dinan (®) ne se mettait pas jadis ei
de Duclos, précédée d’une notice sui vie et ses écrits par M. Auger. Paris, 1820, 6 vol. in-8
(*) Voy t. XXXVII, 1869, p. 49; t. XXXVIII, 1870, p. 241. Tome XDIII. - ,îriv 187.5.
bien grands frais pour l’éducation de ses enfants, surtout lorsqu’il s’agissait de ceux qui appartenaient à la classe do la bourgeoisie. Le petit Charles Duclos montrait tant d’esprit, de l’avis de tous, que sa sœur, qui habitait Rennes, obtint qu’on le lui confiât. Il n’avait pas plus de six ans alors, et ce fut dans l’ancienne capitale de la Bretagne qu’on l’initia aux premiers éléments du latin dés qu’il eut atteint l’âge de neuf ans. Il n’en avait pas plus de onze lorsque sa mère, voyant la route qu’on lui faisait prendre, crut qu’il la suivrait encore mieux à Paris qu’en province; et, ajoute-t-il, «ce trait était caractéristique du temps. »
« Je suis le premier bourgeois de Dinan, et jusqu’ici le seul, élevé à Paris dès l’enfance, quoiqu’il y en eût alors quelques-uns à qui leur fortune le permettait. Une certaine noblesse du canton trouvait presque insolent qu’un simple commerçant «osât», pour me servir du terme d’Horace, donner à son fils une forme d’éducation qui ne convenait qu’à des gentilshommes. »
En 1713, ce n’était pas une petite affaire que d’expédier un collégien de Bretagne à Paris. Il fallait lui retenir une place dans le coche et l’abandonner à la sauvegarde du cocher. Duclos a soin de rappeler que les carrosses étaient chose si rare encore que Louis XIV lui-même n’en possédait qu’un nombre fort restreint. « Il avait fait presque toutes ses campagnes à cheval, et ne se servait de carrosses, qui n’étaient que des coches à mantelets, que lorsqu’il y menait des femmes. »
Les voitures publiques commençaient néanmoins à ren*
di'fi de bous offices, et de grands personnages osaient parfois en faire usage.
« Quel serait aujourd’lmi, se demande le secrétaire de l’Académie en 1770, le jeune seigneur qui oserait 'voyager ainsi, quand on voit des officiers très-subalternes joindre leur régiment en chaise de poste! »
Tout se passa à merveille pour notre écolier, et il avoue, sans trop se faire tirer l’oreille, que c’était la voiture qui convenait à son état.
« Quoique le cocher fût mon principal mentor, ajoutet-il , on m’avait recommandé à des femmes de la connaissance de ma famille et qui allaient aussi à Paris. Un petit garçon vif, et parlant à tort et à travers, les amusait assez pour quelles prissent de moi le plus grand soin; et un vieux prêtre de notre voiture me trouvait déjà tant d’esprit, qu’il prétendait que je serais un jour docteur de Sorbonne : il aurait depuis bien rabattu de ses espérances.
» A mon arrivée à Paris, un ami de mon beau-frère, gentilhomme du prince de Conti, devait venir me recevoir ; mais, n’ayant pas apparemment bien calculé le temps du voyage, il ne vint que le lendemain. Cependant, chacun, supposant qu’on allait venir me prendre, comme je l’avais dit en route, était parti pour se rendre où on l’attendait; de sorte que je restai dans le bureau, rue de la Harpe, à la Rose-Rouye, avec les autres paquets, mais sans adresse sur le dos pour être porté à ma destination. Cela m’inquiétait fort peu. Tous les objets étaient nouveaux pour moi, et, naturellement gai, je me trouvais bien partout. Le cocher n’était pas de même... Voyant approcher l’heure où le bureau devait se fermer, il alla dans le quartier chez un marchand à qui il portait souvent des paquets, et le pria de se charger de moi pour une nuit. Il y consentit, et sa femme vint avec le cocher au bureau, d’où elle m’emmena chez elle, très-près de là, dans la même rue. Ces honnêtes bourgeois paraissaient à leur aise, autant que je puis m’en souvenir. Ils n’avaient point d’enfants; mais ayant eu un fds qui était mort depuis deux ans, et qui, s’il eût vécUj eût été à peu près de mon âge, ceia leur fit croire que je lui ressemblais, et ils me firent mille caresses.
» La servante apporta le souper, où je montrai beaucoup d’appétit, et l’on me mit ensuite dans un bon petit lit bien propre où je dormis comme on dort à l’àge que j’avais et comme je ne dors plus. Le lendemain se passa sans que personne vînt me réclamer. Le cocher était 1e seul qui s’en inquiétait. Je ne m’en embarrassais nullement, et mes bonnes gens ne paraissaient point ennuyés de me garder. Je les amusais apparemment... Vers cinq heures parut enfin cet ami de mon beau-frère qui devait me recevoir. 11 remercia mes hôtes, qui ne voulurent rien accepter pour mon gîte et m’auraient gardé volontiers plus longtemps, me fit monter en carrosse avec lui, me conduisit tout de suite rue de Charonne, à la pension où l’on m’attendait, et m’y laissa. »
Ainsi fit son entrée dans Paris le futur secrétaire de l’Académie française, dont les grands seigneurs de cette fastueuse époque se disputèrent plus tard la société.
L’institution , située rue de Charonne , dans laquelle se trouva placé le jeune Duclos, offrait assez l’image de la vie qu’il devait mener désormais. Fondée par le marquis de Dangeau et son frère l’abbé , qui fut de l’Académie française, elle était ouverte à vingt jeunes gentilshommes dont on devait faire plus tard vingt chevaliers de l’ordre de Saint- Lazare ; mais les règlements intérieurs permettaient qu’on introduisît dans la maison un certain nombre de jeunes disciples qui prenaient part à l’enseignement général. Placé au milieu de ces jeunes seigneurs^ Duclos eut bientôt le sentiment de sa force, et il les éclipsa tous.
« N’ayant pas la même destination que la plupart de mes
camarades d’étude, dit-il, tout jeune, ou même tout enfant que j’étais, je sentis bientôt que je ne pou’vais me distinguer des petits comtes ou marquis (car il y en avait plusieurs qu’on ne nommait pas autrement) que par quelque supériorité sur eux à d’autres égards. »
L’enfant fit assez de progrès pour franchir les classes inférieures en quelques mois; il dépassa bientôt tous ses condisciples, et, au bout de cinq ans, il dut passer au collège d’Harcourt, où il fit sa rhétorique.
« J’eus tous les prix, ajoute-t-il quand il est arrivé à ce point de ses souvenirs. Ces petits honneurs sont peut-être les plaisirs les plus vifs qu’on ait dans la vie. Je sens, en écrivant ces bagatelles, que je me rappelle avec satisfaction ce temps de ma vieille enfance. Mon seul rival en rhétorique était le marquis de Beauveau. Notre émulation nous inspira une estime réciproque et fit naître notre amitié. » Ce marquis de Beauveau était bien digne de devenir l’ami dévoué de celui qui soutint les droits de la Chalotais. Durant la campagne de 1744, il était déjà maréchal de camp et s’était mis à la tête de ses grenadiers pour soutenir une attaque dans un chemin couvert qui conduisait à la ville d’Ypres. Un coup de fusil lui traverse le corps; ses soldats veulent l’emporter : «Mes enfants, leur dit-il, laissezmoi ; j’ai fait mon devoir, continuez à faire le vôtre. » Bien heureux eût été notre jeune Breton s’il n’eùt eu que des amis de ce' caractère!
Il sortit du collège d’Harcourt au moment où sa famille venait d’être à peu prés ruinée et où il allait faire son droit pour embrasser la profession d’avocat.
La fin à une autre livraison.