‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 165 sur 712 · HÉROÏNE DE LA CHARITÉ, A FRIBOURG · texte numérisé non relu

HÉROÏNE DE LA CHARITÉ, A FRIBOURG

La ville de Besançon a eu son héroïne de la charité en sœur Marthe. Les soins prodigués par cette religieuse de Saint-Yincent de Paul aux malheureux de toute espèce, et en particulier aux soldats malades, blessés, prisonniers, ont rendu son nom illustre de 1810 à 1824, date de sa mort.

La ville de Fribourg, en Suisse, a aussi eu son héroïne d’humanité.

Ce n’était pas une religieuse vouée par état aux œuvres de miséricorde, mais une femme du peuple aux mains calleuses, une sage-femme nommée Barbe Schinner.

Barbe Schinner, ouBabelon Bourket, c’est sous ce dernier nom quelle était connue dans sa ville natale, était née à Fribourg, le 18 juillet 1746, c’est-à-dire la même année que cet autre héros de l’humanité qu’on appelle Pestalozzi.

Elle était la fille de Joseph -Étienne Tschoupauer et de Marie-Élisabeth Kleely, et avait épousé Rodolphe Schinner, appelé, je ne sais pourquoi, Bourket.

Pendant les grandes guerres qui eurent la Suisse pour théâtre en 1799, des convois de soldats malades, blessés et prisonniers, traversaient incessamment Fribourg, où un hôpital militaire avait été improvisé.

Moins heureuse que sœur Marthe , qui pouvait passer ses journées entières et parfois ses nuits au chevet des malades ou auprès des prisonniers dont elle soulageait la misère, et des blessés dont elle soignait les plaies. Barbe Schinner dérobait aux occupations qui la faisaient vivre, elle et sa famille, tout le temps dont elle pouvait disposer en faveur de ses chers malheureux; soldats français, autrichiens, russes, elle les confondait tous dans sa sollicitude, sollicitude un peu rude parfois, mais d’autres fois si tendre

que les blessés et prisonniers russes, qui ne pouvaient s’entendre avec elle que par gestes, lui baisaient les mains avec amour et finirent par la saluer du doux nom de maman, un des premiers mots de la langue inconnue qu’on parlait autour d’eux qu’ils apprirent à balbutier.

Sans autres ressources que celles que lui offrait un état peu lucratif, elle mettait à profit les relations que l’exercice habile et dévoué de ses fonctions lui avait faites dans les meilleures maisons de la ville, pour procurer à ses protégés la nourriture, les vêtements et les autres choses dont ils avaient besoin. Elle ne reculait devant aucune sollicitation, aucune rebuffade, quand il s’agissait des infortunés auxquels elle avait voué son active compassion. Au nécessaire elle ajoutait même, quand elle le pouvait, le superflu. Ainsi, la veille de la Saint-Nicolas, où sous prétexte de la fête des enfants toutes les familles de Fribourg se régalent selon leurs moyens, Babelon n’oubliait pas ses malades, et voulait qu’ils eussent leur part du festival universel.

Cette personne si sympathique aux misères de l’humanité souffrante avait aussi le sentiment de la dignité de la femme et de l’épouse et savait la faire respecter en elle.

Comme sœur Marthe de Besançon, sa devancière de Fribourg était tout à tous et ne s’inquiétait pas de savoir à quelle religion appartenait celui auquel elle faisait du bien.

Toutefois, on avait cru remarquer quelque prédilection en elle pour les soldats autrichiens et russes , à la cause desquels elle portait en effet une sympathie que partageaient bien des gens dans la ville et dans le canton de Fribourg, où le portrait de l’archiduc Charles circulait clandestinement dans les cloîtres et parmi les paysans.

Quelques hommes exaltés firent un crime à Babelcui de ses opinions, et il fut question de l’emprisonner.

« Si vous m’enfermez, s’écria Babelon, que deviendront mes enfants? »

Les actes de charité de la sœur Marthe, accomplis dans une importante ville de France, sous les yeux presque des souv'erains alliés qui avaient pénétré dans ce pays en 1814, lui valurent, avec une renommée plus éclatante, les marques de la reconnaissance des souverains, qui couvrirent à l’envi de leurs croix d’honneur la robe de bure de l’humble religieuse. Les œuvres de miséricorde de la pauvre sage-femme de Fribourg demeurèrent ignorées des princes, si l’on en excepte l’archiduc Charles, qui lui fit parvenir, en 1801, une gratification de onze louis avec une lettre de remerciements du conseil de la guerre de l’empire.

« Cette lettre, disait en s’essuyant les yeux la brave Fribourgeoise, me fait plus plaisir que l’argent, quelque besoin que j’en aie. »

On a répété à satiété, et trop souvent, hélas ! ce n’est pas sans fondement : Aid nest prophète en son pays.

Toutefois il est juste de dire que les vertus de Barbe Schinner trouvèrent grâce devant ses compatriotes. On fit son éloge même du haut de la chaire. Le 20 juillet 1801, entre autres, un religieux cordelier, le père Tardy, provincial de son ordre et l’ami du célébré père Girard , prononça un sermon dans l’église de son couvent, où la vaillante sage-femme était proposée à l’imitation de ses contemporains des deux sexes.

Barbe Schinner cessa de vivre le 16 décembre 1816, à l âge de soixante-dix ans, et sa dépouille mortelle fut portée le 18 au cimetière paroissial qui environnait alors l’église de Saint-Nicolas. Il existe chez le petit-fils de Barbe Schinner, maître chapelier à Fribourg, un portrait d’elle en buste au pastel, et qui la représente à l’âge de qual'aiite-cinq ans. On a aussi deux aquarelles très-naïves.

pour ne pas dire .davantage, d’un peintre nommé Muller, qui se rapportent à notre héroïne.

La première représente Barbe Schinner donnant à boire à de pauvres soldats français d’une main, pendant que de l’autre elle administre un soufflet à leur officier, qui lui avait manqué de respect.

La seconde représente une distribution de vêtements laite aux prisonniers. Les personnages sont très-nombreux, et bien que ce tableau ne soit pas bon, il nous doiiuc assez bien 1 idée de l’ancien Fribourg avec ses sombres rues et les costumes du temps, qui sont à l’unisson de l’encadrement. (')

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