‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 175 sur 712 · L’ATTENTION · texte numérisé non relu

L’ATTENTION

On a beau avoir la vérité devant les yeux, qui ne les ouvre pas ne la voit pas. Ouvrir les yeux à l’âme, c’est être attentif. L’attention, en tout, c’est ce qui nous sauve... Qui ne veille pas est toujours surpris. Bossuet.

L’attention , qu’y a-t-il que nous soyons plus mtéressés à cultiver? Nous n’avons rien en nous de plus original ni

qui nous appartienne plus en propre. L’attention, c’est véritablement la personne. Sans doute il ne sutfit pas de l’attention pour devenir un esprit supérieur, mais c’est assez pour n’être pas médiocre... Il n’est personne qui ne puisse conquérir par l’attention la connaissance de ses forces, et cet art d’en user par lequel on tient une place utile dans le monde et on y laisse un vide quand on en sort. Désiré Nisard.

STATUE DE SAINTE CATHERINE DANS l’Église de baume-les-moines.

Au fond d’une pittoresque vallée du Jura, dans un site aussi sauvage que grandiose , l’ancienne église abbatiale

et les restes des bâtiments claustraux du célèbre monastère de Baume-les-Moines (’) méritent d’attirer l’attention de l’archéologue.

Classée en 1849 au nombre des monuments historiques , cette église est de l’école romane qui dominait en Franche-Comté au douzième siècle, et qui a laissé, dans le Jura, les églises de Saint-Lupicin , de Saint-Hymetiére, de Courtefontaine , de Saint -Maur, de Saint- Lothain, etc.

Elle renferme, entre autres choses intéressantes, un magnifique retable en hois sculpté, avec volets peints, de la fin du quinzième siècle ; plusieurs tombeaux remarquables, malgré leur mutilation, des treizième, quatorzième et quinzième siècles ; et entln un curieux spécimen de l’art sculptural du commencement du seizième siècle ; la statue

en pierre peinte de sainte Catherine, dont nous donnons ici la gravure, d’après une photographie de M. Cloz, photographe 'à Lôns-le-Saulnier.

ANCIENNES YOITURES.

... D’où je conclus, dit Maryas, qui s’était grisé de sa*parole, comme toujours, et qiii de paradoxe en paradoxe s’était élevé jusqu’à l’enrhousiasme...

— D’où tu conclus? demanda tranquillement Frédéric.

— Premièrement, reprit Maryas, que l’on peut juger une civilisation d’après les voitures qu’elle a inventées à son usage, et' que l’on peut hardiment poser cet axiome :

« Tel temps , telles voitures ! » Deuxièmement, ajouta-t-il en désignant du geste le dessin de Cossiau étalé devant nous sur la table, que les bonshommes qui se faisaient véhiculer dans ces abominables guimbardes étaient aussi inférieurs à nous qu’une guimbarde le peut être à un calèche de Binder, ou à un wagon de première classe. C’est conclure, cela, il me semble,

— Ergo gluc ! voilà pourquoi votre fille est muette, répondit Frédéric avec sa bonhonÿe narquoise. Ta conclusion , pour être concluante , (jevrait être moins générale et moins vague. Il ne serait pas mauvais de l’analyser pour savoir à quel principe se rattache chacune de ses parties.

— Alors, j’ai mal parlé ! s’écria Maryas , en prenant des airs d’’orateur méconnu.

(>) Aujourd’hui Baume-les-Messieurs.

— Au contraire , tu as très-bien parlé , trop bien peutêtre, répondit Frédéric. Mais le bien parler n’est pas toujours le bien raisonner; et s’il m’était permis...

— Il t’est permis de raisonner, philosophe sans enthousiasme. Raisonne donc, puisque c’est ton métier.

— En quoi, demanda Frédéric sans s’émouvoir, les bonshommes dont tu parles avec tant d’irrévérence, sontils inférieurs à nous?

— En quoi?

— Oui.

— En tout.

— Trop général, mon bon ami, trop général. Citenous des exemples, pour voir.

— Des exemples, toujours des exemples; eh bien, en voici, des exemples : Nous sommes mieux logés , mieux nourris, mieux vêtus.

— Plus exigeants, plus délicats, plus nerveux, riposta Frédéric, renvoyant épithète pour épithète, avec la prestesse et l’aisance de ces bergers de Virgile, qui se disputent la génisse ou la coupe de bois bien sculptée , qui seront le prix du mieux disant.

— Plus instruits, plus éclairés, plus heureux, pour-

Dresde; Cabinet de la Reine. Anciennes voitures, dessin de J. -J. Cossiau (École hollandaise). — Dessin de Bocourt,

d’après une photographie de A. Braun.

^ suivit Maryas, sans daigner réfuter son contradicteur. — Plus sceptiques, plus inquiets, plus tourmentés, poursuivit Frédéric, f,n. manière d’accompagnement. Cette fois Maryas sç' récria :

-, ^ fort , dit-il ; tu cherches à lasser ma pa-

tienee (le mot patience nous fit rire, prononcé par l’impétOHix Maryas). Sommes-nous, oui ou non , plus instruits? - . ;Savohs-ii(»is plus da choses que ces maheutres? Je te s^mé de répondre sérieusékent.

Oui, oui , nous savons plüs de choses-; nous en sa-

vons même tant que nous les savons fort mal.

— Mon cher, parle pour toi! cria l’impétueux Maryas.

— Mon ami, je ne suis pas égoïste, riposta Frédéric.

— Enfin, sommes-nous, oui ou non, plhs éclairés? Avons-nous une somme plus considérable d’idées justes sur l’homme et sur la création?

— C’est selon. Je t’assure que notre philosophie, par exemple...

— Au diable notre philosophie!... mais les arts, les sciences!...

— Je ne voudrais pas parler de corde dans la maison d’un pendu, ni médire de notre art dans l’atelier d’un,

artiste (Maryas est artiste). Je me contente de mett,{;e«n parallèle, d’une part, un nommé Phidias, qui ne se faisait point véhiculer, et pour cause, en wagon de première classe ; d’autre part, mon illustre ami Maryas, qui peut jouir, quand il lui plaît , d’un si grand privilège...

— Je te vois venir, dit Maryas. Laissons là les arts, je passe condamnation sur les arts et sur les letties, et je reconnais qu’ils ne se rattachent pas assez directement à ma théorie de la carrosserie comparée. Mais les sciences , malheureux! les sciences; la physique, la chimie, la mécanique, l’anatomie comparée, la..,

Je ne suis pas si têtu que tu crois. J’avoue donc

sans difficulté que rien à aucune époque du passé ne se peut comparer à l’immense développement qu’ont pris' les sciences de nos jours. Les honshowtnes de Cossiau ouvriraient de bien grands yeux s ils pouvaient être témoins de tant de prodiges. J ai dit prodjges, tu vois si je lésine sur la louange. Vapeur, électricité, direction des ballons (on la cherche encore , mais je la tiens pour garantie, afin de te faire plaisir); tout cela serait poui eux de la magie noire et de la sorcellerie. Nous comprenons beaucoup plus à fond 1 histoire ; nous les connaissons, cés pauvres bonshommes , be;^icoup mieux qu’ils ne se sont connus eux-mêmes. Sur tous ce|^points, je te donne cause gagnée. Mais tout cela prouve-t41*-que nous valions mieux /-qu’eiuyttt que nou^sqvons plus heureux?

— ipFors, tu nMTfe pro|rès; aie le courage de ton opinion, et avoue frEuichement que tu nies le progrès. t — Moi, pas du tout.

— Oh bien ! je suis curieux de voir comme tu l’entends.

— Comme toi, je pense ; seulement je distingue deux choses que tu as tort de confondre : 1 humanité d une part, et l’individu de l’autre. Si nous considérons 1 hunqanité comme un homme dont la vie se prolonge à travers les siècles, nous sommes amenés à conclure, l’histoTre en main , que cet homme , malgré ses tâtonnements et ses sottises, va de progrès en progrès ; qu’il s’amélioré.; que sa condition générale devient plus heureuse , à mesure - qu’il devient plus instruit, plus éclairé et.plus juste. Donc, vive l’instruction à outrance, et que la lumière se répande partout! Maié la destinée de cet homme est toute terrestre, et sa seule immortalité est celle de 1 histoire. La destinée de l’individu est bien plus élevée et plus noble, puisque sa vie terrestre n’est que le prélude d une vie supérieure, qui commence à sa mort. Mêlé par une partie de son être à la vie de l’humanité , il a sa part des inconvénients et des avantages de l’ép<l|ue où il a plu à la Providence de le placer. Remarque, mon cher Maryas, qu’il s’habitue promptement aux uns comme aux autres, et que l’habitude a vite fait d’émousser le plaisir aussi bien que la douleur. Les scènes et les décors changent d’époque en époque; le fond de l’homme immortel, qui est son ame, ne change pas. Les conditions de la vertu sont les mêmes dans^tous les’teraps; or, comme la vertu est le premier elle plus indispensable élément du bonheur, 1 homme peut être heureux , même dans une guimbarde , bien que son corps y soit comprimé outre mesure et cahoté sans miséricorde.

— Bon, bon! reprit Maryas d’un ton tout à fait radouci. Si tu crois au progrès historique de l’homme terrestre, nous ne sommes pas loin d’être d accord. Quant à moi, je ne nie pas que Vindividu, s’il est sage , puisse être heureux dans tous les temps et dans tous les lieux. Je fais amende honoLoble à Cossiau de mon irrévérence envers ses bonshommes et ses honnêtes guimbardes.

— Et moi, dit Frédéric en riant, je fais amende honorable aux landaus à huit ressorts et aux wagons de pre-

mière classe. Je reconnais tjue le bonheur peut faire le tour du lac dans une voiture de Binder, et s’embarquer dans un wagon ^6 première classe pour Trouville ou pour Mon*o.

— Mes chers bergers, leur dis-je, vous êtes habiles à chanter, habiles à riposter, et je me demandais auquel des deux, 'Damætas ou Ménalcus, j’accorderais la génisse et la coupe de bois sculptée. Vous avez tiré d embarras le juge Palémon, en mettant vos flûtes d’accord pour chanter un hymne à la Providence, qui, en donnant à 1 homme lÊ désir d’être heureux, a voulu que son bonheur dépendît de lui et non des circonstances.

Sur ce, je vous quitte; cette mécanique ingénieuse que l’homme historique a inventée pour marquer les divisions du temps, et que nous nommons vulgairement une montre, m’avertit qu’il est dix heures et demie. Adieu, bergers; bergers, adieu!

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