‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 187 sur 712 · LE CHEVAL DE PACOLET · texte numérisé non relu

LE CHEVAL DE PACOLET

« Au château de plaisance de la belle Esclarmonde (sœur du roi-géant sarrasin Ferragus), il y avoit un nain qu elle avoit nourri dés son enfance et gardé et mis à l’école.

» Icelui nain avoit nom Pacolet, et de grand et subtil engin (esprit) étoit plein ; lequel à l’école de Toilette tant avoit aprins (appris) de l’art de négromance, que pardessus tous autres étoit parfait; en telle manière que par enchantement il fit un petit cheval de bois, et en la tête

d’icelui avoit fait artificiellement une cheville qui étoit tellement assise que toutes les fois qu’il montoit sur le cheval pour aller quelque part , il tournoit la cheville devers le lieu où il vouloit aller, et tantôt (aussitôt) se trouvoit en la place sans mal; car le cheval étoit de telle façon, qu’il alloit par l’air plus soudainement que nul oiseau ne pouvait voler. »

Ainsi parle l’auteur d’un vieux roman de chevalerie qui a pour titre ; Valentin et Orson (').

Il est permis de supposer que c’est ce cheval de bois du nain Pacolet qui a donné à Cervantes l’idée du fameux cheval de Clavilègne ou Chevillard qu’enfourche si comiquement don Quichotte avec Sancho en croupe. On se rappelle ce qu’en dit la dame Doloride : « C’est une agréable monture, beaucoup meilleure et pas si mutine que des mules de louage, un animal paisible et qu’on gouverne avec une cheville qu’il a dans le front, mais qui vole par l’air avec tant de légèreté et de vitesse qu’on dirait que c’est un démon d’enfer. Ce cheval, à ce que nous apprenons par des traditions anciennes, est un ouvrage du sage Merlin. Ce qu’il y a de meilleur, c’est que ce cheval ne mange, ni ne dort, ni n’use jamais de fers; et il va un amble si doux dans l’air que celui qui est dessus peut porter une tasse pleine d’eau à la main sans en verser une seule goutte. — Comment l’appelez-vous, ce cheval, madame Doloride? demanda Sancho. — Son nom, répondit-elle, n’est pas comme celui du cheval de Bellérophon, qui s’appelait Pégase ; ni comme celui d’Alexandre le Grand, qu’il nommait Encéphale; ni Bride-d’Or, comme celui de Roland; ni Bayard, comme celui de Renaud de Montauban; ni Frontin non plus, comme celui de Roger; encore moins Bootes, ni Pirithoüs, ainsi qu’on dit que s’appellent les chevaux du soleil; il ne s’appelle pas aussi Ôrélie, comme le cheval que montait le malheureux Rodrigue, le dernier roi des Goths, dans la bataille où il perdit son royaume et sa vie. • — • Je ne vous demande pas comme il ne s’appelle point, dit Sancho, car j’en sais là-dessus autant qu’un autre. — Eh bien! il s’appelle Ghevillard le Léger. »

' C’est aussi du cheval du nain de la belle Esclarmonde que parle Rabelais lorsqu’il fait dire à Carpoline ;

« Et ne crains ny traict, ny flesche, ny cheval tant soit legier, et feust-ce Pégase de Perseus , ou Pacolet , que devant eulx je n’eschappe gaillard et sauf. »

Cette fantaisie du vieil auteur du roman de Valentin et Orson était devenue si populaire que l’on entendait assez souvent dire autrefois :

« Il faudrait avoir le cheval de Pacolet pour aller si vite. »

Dans une farce attribuée à Molière {la Jalousie du Barbouillé), le Barbouillé dit, en parlant de sa femme :

« Eh bien ! ne savois-je pas bien quelle n’étoit pas si sotte! Elle est morte, et si (et pourtant) elle court comme le cheval de Pacolet. » (“)

Boileau, à la fin de sa neuvième épître, donne le nom de Pacolet au « fameux valet de pied de monsieur le Prince » , qui sans doute était un merveilleux marcheur. En supposant un poète qui ferait un éloge ennuyeux de Condé , il dit :

Ses vers, jetés d’abord sans tourner le feuillet,

Iraient dans l’antichambre amuser Pacolet.

(’) «L’Histoire des deux nobles et vaillants chevaliers Valentin et » Orson, fils de l’empereur de Grèce et neveux au Très-Chrétien roi de » France Pépin. — Lyon, mdcv. » In-12.

P) Voy. p. 40 et 41 du t. P>' de la nouvelle édition de Molière , la plus complète et la plus instructive qu’on ait publiée jusqu’à ce jour (les Grands écrivains de la France ; Hachette) . Cette édition, en cours d’exécution, est revue sur les plus anciennes impressions et augmentée de variantes, de notices, de notes, d’un lexique des mots et locutions remarquables, etc., par M. Eugène Despois.

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