‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 189 sur 712 · GLOIRE AUX VAINCUS · texte numérisé non relu

GLOIRE AUX VAINCUS

Gloire aux vaincus ! groupe en marbre par M. Antonin Merciê. — Dessin de Bocourt.

« Gloire aux vaincus! « Cette généreuse pensée a inspiré une des œuvres d art les plus remarquables de ces dernières années (').

( J La médaille d honneur du Salon de 1874 a été décernée à l’au- Tojie XLllI. — Juillet 1875.

Un jeune guerrier vient de tomber sur le champ de ba-

teur de ce groupe, M. Antonin Mercié, qui, étant encore pensionnaire de l’Académie à Rome, avait déjà envoyé à Paris, en 1873, une charmante statue de Dai kl.

taille; il étreint encore convulsivement un tronçon d’épée, devenu inutile dans sa main sans force. La déesse de la Gloire, aux vastes ailes, qui planait au-dessus des armées en lutte, a vu les èfforts héroïques et stériles du vaincu; émue de pitié et'de colère, elle touche un instant la terre, au moment même où le guerrier tombe sous sa dernière blessure , et d’un geste magnifique elle lé saisit et l’emporte au ciel, vérs l’immortalité.

Dans l’allure de la déesse , dans son air de tête si fier, il y a comme un mépris hautain pour l’ennemi sous lequel vient de succomber le jeune et beau héros quelle protège avec une tendresse maternelle. On devine que ce héros n’est pas un étranger pour elle ; c’est un de ses enfants bien-aimés; une force brutale et aveugle l’a écrasé; elle est indignée de l’outrage qu’il vient de subir, mais à son indignation se mêle une sérénité virile qui semble défier encore le sort, même au sein de la défaite. L’émotion que trahissent ses traits la transforme pour nous; ce n’est plus seulement la déesse de la Gloire, c’est l’ange même de la Patrie. Le héros recueilli pieusement et arraché aux insultes du vainqueur ne peut pas périr : comme dans Homère , la déesse versera sur ses blessures un dictarae qui Jui rendra la vie, et, sorti de la mort, purifié par la souffrance, instruit par la défaite, il retrouvera comme par le passé sur le champ de bataille non plus la pitié , mais les sourires de la Gloire.

TOUJOURS SEUL, SEULE PARTOUT

HISTOIRE d’on couronnement.

Le 24 juin de l’année 1741, un samedi, veille du cinquième dimanche après la Pentecôte, fut un jour mémorable pour la vieille cité de Presbourg, quï'était encore, il y a moins d’un demi-siècle , la capitale du royaume de Hongrie. Avant le lever du soleil, il y avait déjà bruit et mouvement, même dans les quartiers les plus paisibles de la ville.

L’animation qui régnait au château royal, situé, comme chacun sait, sur le sommet du contre-fort oriental de l’une des ramifications des Carpathes, se répétait à cent pieds au-dessous, dans toutes les habitations riveraines qui s’étendent en hémicycle devant le Danube, limite naturelle de Presbourg.

L’événement du jour justifiait pleinement ce grand émoi de la population presbourgeoise , émoi qui redoubla d’intensité quand le clocher gothique de Saint-Martin des Franciscains, ainsi que les sonneries du monastère des Capucins, du couvent des Ursuline's et de l’église des Jésuites, mêlant leur bruit à celui des salves d’artillerie de la citadelle , eurent annoncé , au branle de toutes leurs cloches, la bienvenue de l’archiduchesse Marie-Thérèse. Celle-ci , longtemps retenue à Vienne par suite de l’opposition que lui avaient suscitée ses ennemis les électeurs de Saxe et de Davière , ligués contre elle avec les rois de Prusse, d’Espagne et de Sardaigne, arrivait enfin à Presbourg pour se faire couronner reine, ou plutôt, suivant la formule populaire , roi de Hongrie.

La cérémonie du couronnement, qui était fixée au lendemain dimanche, avait attiré en foule, de toutes les parties du royaume , nobles et paysans magyars, artisans et bourgeois allemands, marchands et cultivateurs slovaques. Les uns voiturés dans leurs chars de campagne ou campés sur leurs petits chevaux hongrois, et les autres cheminant â pied, gravissaient les rues étroites qui montent à pic des quartiers d’en bas à la ville haute.

Ceux de ces milliers de voyageurs qui ne s’étaient pas.

à l’avance, assurés d’un gîte, erraient par ici et par là, afin de pouvoir s’abriter sous le toit de l’une des treize cents maisons dont se composait alors la plus grande ville de la Hongrie. Mais c’était pour les solliciteurs peine perdue ; ils allaient en vain frapper de porte en porte ; même à prix d’or, on ne trouvait nulle part aucune place à prendre; chaque coin et recoin avait son occupant, de sorte que le plus grand nombre des curieux venus du dehors n’eut pour se reposer du voyage et dormir, durant la nuit suivante, que le pavé des deux places publiques ou les cent quinze marches de pierre qui mènent à la citadelle, ou bien encore, mais plus haut, à l’est, l’herbe de la grande plaine où le regard se perd dans la perspective.

Si l’on ajoute à l’agitation bruyante produite par cette incalculable affluence de voyageurs Fincessant va-et-vient des artisans chargés d’achever les travaux d’ornementation qui restaient encore à exécuter, tant à la cathédrale et dans les appartements du palais que sur le parcours de la procession royale, oir comprendra que Presbourg dut compter parmi les grandes journées dont une ville garde le souvenir, celle qui précéda le couronneraient de Marie- Thérèse.

A quelques pas de la porte Saint-Michel, sur laquelle on Ht cette inscription ; Omne regnum in seipsum divisim desolahitur (Tout royaume divisé périra), un vigneron du plateau qui regarde l’ouest, spéculant sur la circonstance, avait fait construire dans un terrain qu’il trouva inoccupé un vaste hangar. Il le meubla de tables et de bancs de bois qu’abritait plus ou moins une toiture de' lattes inclinées bout à bout de droite à gauche, et assez espacées pour livrer passage au soleil, au vent et à la pluie. Le vigneron débitait là, à prix modéré et par pots loyalement mesurés, ce vin dangereux qui cause aux imprudents consommateurs l’irritation nerveuse qu’on appelle la fièvre de Hongrie.

A peine l’intelligent spéculateur était-il installé qu’il vit tous ses bancs occupés et toutes ses tables garnies de buveurs.

Ce n’était cependant ni la qualité perfide de son vin ni la loyauté du mesurage qui lui valaient, dès le début, une aussi nombreuse clientèle; il en était redevable â l’heureuse idée qu’il avait eue d’écrire le premier sur une enseigne : Au Roi Marie-Thérèse.

Autour de ces tables qui ne désemplissaient pas, de quoi pouvait-on parler en choquant et en vidant les gobelets, sinon de la solennité du lendemain et de celle qui devait y jouer le principal rôle?

L’histoire l’atteste, elle ne comptait pas que des partisans, la belle et vaillante souveraine de vingt-quatre ans qui avait hérité de l’empereur Charles VI son père les : Etats d’Autriche, les provinces d’Italie, la Bohême et la j Hongrie. Beaucoup d’opposants, quant au royaume magyar, 1 se refusaient à admettre que l’empereur défunt, en qui venait de s’éteindre la descendance masculine des Hapsbourg , eût pu se croire le droit de transmettre le pouvoir royal à sa fille. Il semblait à ces scrupuleux formalistes que la dignité nationale serait mortellement atteinte si l’on permettait à une femme de siéger sur le trône qui : avait été jadis occupé par le saint roi Etienne I®''.

Les mécontents se croyaient d’autant plus autorisés à persévérer dans leur opposition qu’ils pouvaient s’appuyer ; sur l’exemple que leur donnaient plusieurs cours de l’Europe, lesquelles avaient refusé de reconnaître la pragmatique sanction, disposition souveraine de Charles VI, qui ' déclarait Marie-Thérèse habile à lui succéder dans tous ^ les États qu’il avait gouvernés.

La divergence des opinions sur ce point important

provoquait depuis six mois dpns les châteaux, même dans les chaumières et jusque sur les places publiques, des discussions souvent poussées jusqu’à la querelle sanglante. Elle ne pouvait manquer de se manifester avec une certaine violence sous le hangar du vigneron où les fumées du vin trop copieusement absorbé surexcitaient la faconde des orateurs pour ou contre. Ces derniers, il faut bien le dire, étaient là, comme partout ailleurs, en minorité. L’un d’eux , à qui l’abus de l’intempérance ne permettait plus de refréner son éloquence , oubliant sous quelle enseigne il avait bu, se permit d’accompagner le nom de Marie- Thérése d’une épitbéte injurieuse. Aussitôt, autour de lui, vingt bras armés, qui d’un sabre ou d’un bâton, qui d’un instrument de travail ou de labourage, se levèrent pour le pourfendre ou l’assommer.

Intimidés par cette manifestation presque unanime, les amis politiques de l’insulteur, sur lesquels celui-ci comptait sans doute pour appuyer son dire et défendre sa personne-, s’étaient prudemment esquivés. Mal en serait certainement advenu à l’homme de toute part menacé, sans 1 intervention soudaine d’un vieux sous-officier.

Le hasard voulut que , passant de ce côté et séduit par 1 enseigne, il pénétrât dans le cabaret au moment où l’orateur ivre croyait bien témoigner de son patriotisme en injuriant la noble jeune femme qui venait d’entrer à Presbourg au bruit des acclamations du peuple et de l’armée.

H fallait que le survenant fût généralement connu des assistants et que le respect qu’il inspirait exerçât sur leur esprit une grande autorité, pour que l’effet de sa présence et les quelques paroles d’apaisement qu’il prononça eussent le pouvoir d arrêter l’élan de leur légitime colère.

Holà! mes amis, leur dit-il, vous ne pouvez punir ce malheureux , que le vin a rendu fou , sans aller à l’encontre des droits de justice et de grâce qui appartiennent à notre glorieuse souveraine. Sachez qu’elle vient de signer le pardon de tous ceux qui l’ont offensée. Sa clémence couvre maintenant le coupable.

Celui-ci, que l’attaque furieuse de la foule indignée avait frappé de terreur, s’était élancé chancelant vers le vieux sous-officier, les deux bras tendus en avant comme vers un appui et un refuge. D’une voix avinée, il balbutia :

^ — Merci, père Matthiany, sans vous, j’étais mort ! vous m’avez sauvé.

Ce n est pas moi qui te sauve, Grégorius; c’est celle que tu as insultée.

Ayant dit cela, il n eut besoin, pour se débarrasser de 1 étreinte de 1 ivrogne qui s’attachait obstinément à lui, que de le repousser doucement; Grégorius, vaincu par l’ivresse, glissa sur le sol où aussitôt il s’endormit profondément.

Afin de prévenir, à l’égard du malencontreux orateur, toute arrière-pensée de rancune de la part de ceux qui sourcillaient en le reprdant dormir, le sous-officier dit en jetant un coup d’œil de compassion sur Grégorius :

— Oublions cela, mes amis; ce n’est pas lui qui a parlé, c est le vin. Je m’engage à lui faire crier demain avec nous : Vive Marie -Thérèse !

Or, quand Étienne Matthiany avait dit : « Je m’engage » , on savait chez les Presbourgeois que c’était parole sacrée.

L influence dont il jouissait, le brave homme la devait à sa parfaite droiture et à la sûreté de son jugement. Sans être revêtu d’aucune charge officielle, il remplissait auprès de son voisinage l’emploi d’avocat consultant et d’arbitre souverain en matière de duel. Souvent invité à se prononcer par les intéressés eux-mêmes, dans un cas litigieux , le respect qu on avait pour ses décisions faisait regarder comme cause perdue devant un tribunal régulier

la réclamation qu’il déclarait injuste. Il en était de même quant aux questions touchant le point d’honneur, si souvent mis en jeu chez ce peuple irritable et querelleur. Avant de se battre comme avant de plaider, on venait soumettre le fait à l’appréciation d’Étienne Matthiany; il examinait le grief avec la même impartialité qu’il avait mise à peser le différend, et son arrêt, auquel on accordait force de loi , autorisait le combat ou désarmait les adversaires.

^ Depuis nombre d’années , tant de procès empêchés, tant d’ennemis devenus amis intimes par ses soins, signalaient à la reconnaissance publique ce magistrat bénévole , et justifiaient amplement l’honorable popularité qu’il s’était acquise.

Doué de toutes les qualités désirables dans un juge de profession, il n’en affectait pas la grave austérité ; c’était,

^ pour le plus souvent , le verre à la main qu’il conciliait les plaideurs et réconciliait les adversaires ; aussi ne fitil point difficulté de s’asseoir à l’une des places qui lui étaient offertes à toutes les tables, et de prendre, sans choisir, l’un des gobelets pleins jusqu’au bord que toutes les mains tendaient vers lui. Il but, et la conversation générale reprit au point où l’invective de Grégorius l’avait interrompue. Ce point était important ; on avait soulevé la question du mari de la reine.

Il est bon de faire observer que si le consentement du peuple, d’accord avec celui des membres les plus considérables de la noblesse hongroise, avait reconnu les droits de la fille de Charles VI à la couronne , c’était à la condition expresse que l’époux de Marie-Thérèse serait pour les Hongrois comme s’il n’était pas. L’acte qui réglait l’étiquette à observer durant la solennité du couronnement avait formellement déclaré qu’on ne prendrait nulle connaissance, même par courtoisie, du mari de la reine, et qu’on ne lui réserverait non plus aucune place d’honneur

dans les fêtes et cérémonies indiquées par le programme officiel. r s .

Or, cette exclusion, qui avait été soumise ou plutôt imposée à 1 approbation de la jeune souveraine, Marie-Thérèse n avait pu se résigner à la subir sans que son cœur en souffrît cruellement : il s’agissait pour elle de passer 1 une des journées les plus glorieuses de sa vie séparée de celui que jusqu à sa dernière heure elle ne cessa de nommer « l’adorable époux. «

Est-ce donc un aussi beau ménage qu’on le dit, demanda l’un des assistants, s’adressant au sous-officier, qui avait longtemps servi à Vienne sous le règne de l’emnereur Charles VI? ^

Si beau, répliqua Étienne Matthiany, que je ne puis le comparer qu à celui de ma fille Liska et de son cousin 'Thaddée. Notez, ajouta-t-il, que l’union de l’archiduchesse Marie-Thérèse avec le duc François de Lorraine n a pas été un mariage de princes étrangers l’un à l’autre ; ils étaient amis d’enfance. Elle avait six ans et lui tout au plus quinze quand ils se sont connus. C’est dans ce tempslà qu ils ont pris 1 un pour l’autre la grande amitié qui n a fait que grandir encore à mesure qu’ils avançaient en âge, et lorsque, treize ans plus tard, on les maria, ils avaient presque toujours vécu si près l’un de l’autre qu'on pourrait compter les jours qu’ils ne passèrent pas ensemble. Aussi, observa-t-il en terminant, je m’étonne que le duc François n’ait pas au moins accompagné sa femme jusqu’à Presbourg.

Cette remarque parut éveiller l’attention d’un jeune homme d’une trentaine d’années qui, souS son costume bourgeois , trahissait I habitude de porter l’uniforme. Assis au coin de la table la plus reculée au fond du hangar, il se tenait silencieux devant un verre plein qu’il avait à peine

effleuré de ses lèvres. Il se rapprocha sans affectation du groupe qui s’était formé auprès d’Étienne Matthiany.

Au même instant, le cabaretier, qui avait aussi entendu la réflexion du sous-officier à propos de l’absence du duc François lors de l’entrée de la reine, prit à son tour la parole et dit d’un ton confidentiel :

— Depuis ce matin que mon cabaret est ouvert, j’entends dire ici beaucoup de choses. Ainsi, tout à l’heure, deux de nos officiers de police qu’on paye pour tout savoir ont affirmé que le mari de la reine l’avait suivie en secret et qu’il est maintenant dans la ville.

— C’est-à-dire qu’il y était, reprit un autre; mais quelqu’un qui le connaît bien l’en a vu sortir.

— Cela se comprend , poursuivit un troisième ; son amour-propre se sera blessé de ce que l’entrée du palais lui soit refusée.

— Ou bien , observa un nouvel interlocuteur, peutêtre n’est-il parti que parce, que, voulant demeurer inconnu , il n’aura pu trouver à se loger quelque part.

Le jeune étranger n’avait pas attendu ces derniers mots pour retourner sans bruit s’asseoir à la table du fond.

Après de nouvelles réflexions émises de part et d’aiitre, à propos du mari de la reine , le sous-officier, ayant encore une fois empli et vidé son verre, non sans avoir porté un dernier toast à Marie-Thérèse , sortit du cabaret. Aussitôt le silencieux étranger se leva , jeta en passant une pièce d’argent sur le comptoir du vigneron, et marcha à grands pas dans la direction que le vieux militaire venait de prendre.

La suite à la prochaine livraison.

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