‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 190 sur 712 · L’HISTOIRE LITTÉRAIRE ANTÉDILUVIENNE · texte numérisé non relu

L’HISTOIRE LITTÉRAIRE ANTÉDILUVIENNE

Reimann , docte allemand , était né à Groningue , près d’Alberstadt, en 1668. Il mourut en 1743. Riche d’une science quelque peu aventureuse, mais longtemps trèspauvre des biens de ce monde, il finit par acquérir quelque aisance, et devint surintendant des études à Hildesheim, aussi bien que du gymnase établi dans cette ville savante. Il n’était pas sans valeur, puisque Leibniz lui avait accordé son amitié. Il avait déjà publié plusieurs ouvrages lorsqu’il fit imprimer, en 1709, le livre suivant, qui est presque resté ignoré en France. Il est intitulé : Essai d’une introduction à l'histoire littéraire avant le déluge. Ce ne fut que plusieurs années après qu’il publia un autre livre ayant pour titre : Ilias post Homerum, où. il retrouve le berceau de toutes les sciences dans le divin Homère.

Ces doctes amusements n’étaient point, du reste, une nouveauté, et le savant Fabricius en avait déjà donné les prémisses dans son Codex pseudepigraphus Veteris Testamenti, livre curieux où il est question des écrits attribués à Adam , aux plus anciens patriarches et à Salomon. En ce qui regarde le père du genre humain, il faut lire aussi un précieux spécimen de la bibliographie la plus reculée des âges connus. Il est intitulé : Schediasma de Bibliotheca Adami (Brouillon traitant de la bibliothèque d’Adam). C’est Hildescher qui est l’auteur de cet écrit.

GUITERNE DU SEIZIÈME SIÈCLE

La guitare, dont le nom est aujourd’hui presque ridicule et souvent employé comme synonyme de chose ennuyeuse, est cependant un des instruments à cordes les plus anciens; elle dérive de la lyre grecque, et doit son nom à la cithara des Romains, empruntée elle -même à la Grèce.

Au moyen âge, le nom se déforme ; c’est tantôt la citole, cythole, cuitole ou guitole, le cistre, la cidra ou cithola des Provençaux; on trouve même le verbe citharizer. On trouve aussi, dès le treizième siècle, le mot guisterne; puis viennent guyterne ou guiterne : ce dernier nom figure dans le Roman de la Rose , ainsi que dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, la Prise d’Alexandrie:

Là avoit de tous instrumens ;

Rubebes et psaltérion,

Leüs, raoraches et guiternes, Dont on joue par les tavernes, Gimbales, cuitoles, nacquaires.

On lit encore, dans un autre manuscrit appartenant au même dépôt, li Temps paslour :

Là je vis tout en ung cerne Viole, rubebe, guiterne,

Citole et psaltérion.

Et plus loin :

Car chacun d’eux, selon l’accort.

De son instrument sans discort.

Viole, guiterne et citole,

Harpe, trompe, corne, flajole. Etc.

Un passage du Pantagruel de Rabelais nous apprend que de son temps on disait, en parlant d’une personne qui avait de très- grands pieds ; « Il a les pieds comme une guinterne.)) Si nous ajoutons à cette nomenclature le mot guiterre, qui figure dans le Trésor de la langue françoise de Jean Nicot (1606), nous aurons donné l’énumération à peu près complète des noms successifs de notre instrument, et nous arriverons tout droit à la moderne guitare.

Chacun sait que le manche de l’instrument est divisé en demi-tons par des touchettes d’ivoire ou de métal; autrefois ces touchettes étaient mobiles, et le musicien les faisait lui-même au moyen d’une corde de boyau : nous avons des guiternes, des luths, des théorbes, des mandolines, des seizième et dix-septième siècles, dont les touchettes sont ainsi faites. La guitare, au lieu des six cordes qu’elle a toujours aujourd’hui, n’en avait alors que cinq ; la sixième corde, ou chanterelle, qui a été ajoutée, est à l’unisson de la plus grave et deux octaves au-dessus.

Notre instrument était fort à la mode au seizième siècle ; les princes, les grands seigneurs, voulaient avoir leurs joueurs de luth et de guiterne : un curieux tableau français du Musée du Louvre représente un bal à la cour de France, avec un orchestre composé en partie de ces instruments. Il existe un bon nombre de tablatures de guiterne publiées en France et ailleurs pendant le seizième siècle; nous nous bornerons à citer celles de Simon Gorlier et de Guillaume Morlay ; on attribue à Bonaventure des Périers, valet de chambre de la reine Marguerite de Navarre , un Traité sur la manière de bien et justement entoucher les lues et guiternes, imprimé à Poitiers en 1557, à la suite d’un autre ouvrage.

La guitare, presque abandonnée, en France du moins, aux musiciens des rues , est encore à la mode dans certaines parties de l’Italie; mais en Espagne elle n’a pas cessé d’être en vogue, surtout en Andalousie, et on pourrait encore dire, comme Beaumarchais dans son Barbier :

« Chanter sans guitare à Séville! vous seriez bientôt re- connu, ma foi, bientôt dépisté... »

Il y a bien loin de la forme élégante des instruments de musique du moyen âge et de la renaissance à celle trop souvent vulgaire des instruments d’aujourd’hui : il est facile de s’en convaincre en examinant la guiterne que nous reproduisons, et qui a été exposée par M . le baron Davil-

lier au profit des Alsaciens-Lorrains. Cet instrument, dont les gracieuses découpures rappellent celles d’une viole que l’on voit dans le tableau des Noces de Cana, de Véronése, date à peu près de la même époque, c’est-à-dire du milieu

du seizième siècle ; la table représente , sculpté très-finement et avec un léger relief, le Parnasse, d’après Luca Penni. On y retrouve les figures un peu longues, mais d’une élégance exquise, qui caractérisent les productions

Collection de M. le baron Davillier. — Guiterne du seizième siècle. — Dessin de Sellier.

de l’école de Fontainebleau, et le travail paraît être d’une main française : ce qui tend encore à le faire croire, c’est que les morceaux de parchemin collés à l’intérieur pour renforcer les ais sont couverts d’inscriptions françaises du temps. La composition de Luca Penni eut une grande

vogue au seizième siècle et fut vulgarisée par la gravure. Nous nous bornerons à citer deux graveurs français du seizième siècle qui l’ont reproduite au burin : Étienne Delaune et René Boyvin. Le sculpteur français n’a pas copié servilement ‘la gravure; il a au contraire modifié

l'ensemble el les détails de la composition : ainsi le sujet, au lieu d’étre en largeur, se trouve en hauteur sur notre guiterne.

THOMAS ARNOLD

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