LES ÉCOLES ANGLAISES
« De 1828 à 1842, 1 École de Rugby, dont la fondation remonte à 1567, sous le règne d’Élisabeth, eut la bonne fortune d’avoir pour chef un homme dont la mémoire est environnée du respect et de l’admiration de tous les instituteurs anglais , le docteur Thomas Arnold , qui , par son influence morale et la sagesse de ses réformes , laissa une empreinte ineffaçable, non-seulement sur l’école dont il était principal, mais encore surtout l’enseignement secondaire de la Grande-Bretagne. » (’)
On a dit que le docteur Arnold était le Rollin de l’Angleterre; mais il avait une sphère d’action bien autrement .étendue et indépendante que celle du vénérable directeur du collège de Beauvais, révoqué, au bout de quinze ans de bons services et d’utiles réformes, comme suspect de jansénisme.
Pour faire comprendre ce qu’a été le principal de Rugby et l’action qu’il exerça sur l’enseignement, il est indispensable d’expliquer ce que sont les écoles anglaises, dites publiques, parce qu’elles n’appartiennent à aucun particulier et sont accessibles cà quiconque peut en payer les frais. Dues à l’initiative privée, si féconde en Angleterre, créées par des fondations ou par des legs, organisées selon les statuts des donateurs, dont des trustées ou fidéicommissaires perpétuent l’autorité, gouvernées par des corps qui en maintiennent les droits, elles jouissent d’une liberté complète. Ne relevant pas de l’État, elles ne lui demandent rien, et, par suite, n’admettent pas son intervention dans leurs affaires et leur discipline intérieure. Ce sentiment d’indépendance exclusive est poussé si loin que des commissaires chargés par ordre de la reine, en 1862, d’ouvrir une enquête sur l’administration de l’enseignement des grandes écoles secondaires, se virent refuser, dans presque toutes, l’accès des classes, avec des formes polies mais fermes. Les directeurs se déclaraient prêts à donner les renseignements demandés, tout en réservant à l’institution, aux élèves et à eux-mêmes, le maintien des privilèges acquis. La commission céda devant cette répulsion unanime, et renonça aux examens des classes.
11 n’existe dans la Grande-Bretagne ni corps universitaire, ni École normale. Les traditions de l’enseignement se perpétuent dans les universités d’Oxford et de Cambridge , qui , sans autre sanction que l’estime publique , sont la pépinière où se recrutent les professeurs et les chefs des écoles , choisis pour la plupart parmi les lauréats et les gradués de ces séminaires classiques. On aurait tort d’en conclure que les études restent stationnaires. Essentiellement conservateurs, les Anglais ne rompent pas brusquement avec le passé : ils distinguent et sauvegardent ce qu il a de bon, tout en laissant la porte ouverte au progrès. Ils pensent avec raison que mieux vaut améliorer que détruire, qu’avant d’être acceptée une innovation doit être prudemment étudiée. « L’opinion ne scinde pas l’École de l’Église. On craindrait d’anéantir l’éducation en la séparant de l’instruction religieuse. » 11 n’y a
(') De l’enseignement secondaire en Angleterre et en Écosse. Rapport au ministre de l’instruction publique , par MM. Demogeot et Montucci. 1868. — Pour ne pas multiplier les renvois, nous indiquerons désormais par des guillemets les citations empruntées à cet excellent travail , si plein d’observations et de faits , et dont l’autorité nous a constamment éclairés et guidés.
pas de laïques parmi les instituteurs émérites qui composent un college, mot dont le sens est tout différent de celui que nous lui donnons en France. Là-bas c’est une réunion d hommes voués à l’étude, se recrutant eux -mêmes par l’élection, jouissant en commun des avantages de l’institution , et en quelque sorte propriétaires collectifs de l’école qu’ils gouvernent, et dont ils administrent les revenus de concert avec le conseil des trustées. Les maîtres de classe ou professeurs ne font pas de droit partie du college ,
mais peuvent y être admis par l’élection et devenir diernitaires. ®
Les Anglais ne confondent pas, comme nous le faisons trop souvent, l’instruction avec l’éducation. Ce sont en effet deux choses très-différentes, et qui, si elles ne s’entr’aident, donnent des résultats tout opposés à ceux qu’on en attend. Chez eux, l’enseignement est un moyen, non un but. Former des hommes, tremper les caraclM’es voilà l’importante mission des écoles. L’étude doit y être une gymnastique de l’esprit, qui l’exerce non-seulement à apprendre, mais à agir, et qui, au lieu de transformer la tête de 1 élève en un vaste magasin, y fait germer la pensée et mûrir le jugement. Dans le commerce de la vie nous avons beaucoup plus à faire avec nos semblables qu’avec les choses matérielles ; il importe donc de nous préparer de bonne heure à comprendre les sentiments, les vues, les motifs des actions humaines.
En Angleterre, 1 ecole et le monde sont de plain-pied. Au sortir de sa famille, l’élève est admis dans celle d’un maître choisi par ses parents, et chez lequel il réside pendant toute la durée de ses études. 11 mange à sa table, avec les dames de la maison. Il y fait l’apprentissage de la politesse, des égards mutuels qu’on se doit, même entre camarades; car chaque professeur, au bout de trois ou quatre ans d’exercice, est autorisé à recevoir chez lui des pensionnaires, dont le nombre est fixé par le principal, ainsi que le taux, assez élevé, de la pension. Cette rému^ nération élève le salaire du maître de 30 à 40 000 francs par an, quelquefois au delà, lui créant ainsi une existence honorable et des ressources pour sa vieillesse, en même temps qu’elle assure aux enfants un intérieur digne et confortable, une alimentation abondante et saine, à 1 âge ou le corps doit recruter des forces. Un autre avantage immense est l’influence personnelle qu’exerce le tutor, précepteur intellectuel et moral de ses jeunes hôtes; il est journellement en rapport avec eux. Ont-ils une difficulté , un doute , ils le lui soumettent : c’est plutôt un ami qu’un maître.
Appelé à la maison principale, à l’école proprement dite, pour les exercices des classes, qui durent ordinairement de six à sept heures, quelquefois moins, rarement plus, l’élève rentre avec plaisir dans le logis, qui est devenu son home. Là, il se sent chez lui. Il a sa chambre, son foyer où brûle en hiver un feu clair et réjouissant , où le soleil et la lumière pénètrent l’été à pleins rayons par une large baie, fenêtre en saillie, ouvrant sur la campagne. 11 travaille librement, la tête reposée, à ses compositions, car la classe n’est qu’un examen. Le véritable enseignement est donné par le tutor, ou, s’il est trop occupé comme professeur, par un maître assistant, qui vient à des heures fixes faire l’appel, dire la prière, répéter et diriger les travaux des pensionnaires. Il n’y a pas de récréation régulière : après la classe et la répétition, chacun peut faire ses devoirs quand et comme il lui plaît, pourvu toutefois que la tâche prescrite soit terminée à temps. Une punition sévère punirait tout oubli, tout entraînement. L’enfant apprend ainsi deux choses plus importantes que la science : c est qu’ici-bas sa destinée est d’être libre, mais responsable. Son temps lui appartient, il en dispose à son gré.
MAGASIN PlTTCmESQUE.
Il peut aller, venir, sortir, rentrer, à la seule condition d’être exact à l’heure de la leçon, à celle du repas, à celle de la clôture , qui a lieu à neuf heures l’été , l’hiver à la chute du jour. Dans les intervalles il se promène, lit ou s’amuse, selon sa fantaisie. Tous les jeux athlétiques qui développent l’adresse et la force sont à sa disposition, et, d’ordinaire, il en use largement. La part faite en Angleterre à cet élément essentiel de l’éducation est telle, que deux ou trois fois par semaine les classes ferment là midi, pour que le reste de la journée soit employé à jouer à la paume, au ballon, au canotage {boating), à la course, et surtout au jeu national du cricket. Par contre, les amusements sédentaires «ont sévèrement et sagement interdits : jouer aux cartes, aux dés, peut entraîner l’expulsion ; fumer est une des infractions-qu’on punit du fouet {flogging). On s’étonne de voir ce châtiment suranné, et depuis si longtemps banni de nos collèges, inscrit en Angleterre sur la liste des punitions scolaires. Est-ce le correctif d’un excès de liberté? Non; le fouet survit là-bas comme tradition. Il a ses déti’acteurs et ses partisans, et, chose étrange, qui nous paraîtrait incroyable sans l’attestation des faits, les écoliers sont parmi ses défenseurs. Un principal bien intentionné voulut abolir le fouet à Charter -House et y substituer une amende. Les élèves s’élevèrent contre cette innovation, en vertu d’un principe qui ne manque pas de noblesse : « Celui qui a commis une faute, disaientils, doit savoir supporter la souffrance en expiation. Il est indigne d’un gentilhomme de se laver d’un tort avec de l’argent » ; et tous, d’un commun accord, crièrent : Yive le fouet! à bas l'amende! Du reste, cette punition devient de jour en jour plus rare. Le principal de l’école a seul le droit de l’infliger, et il n’y a recours que dans des cas extrêmes. Un jonc flexible remplace , entre les mains des professeurs, l’antique férule.
La passion des jeunes Anglais pour les exercices du corp a, comme toute chose, ses avantages et ses inconvénients. Elle a certainement contribué à développer dans la nation le goût du pugilat, de la lutte, des combats d’animaux, passe-temps féroce qui répugne à nos mœurs. D’autre part, l’homme est plus complet quand l’énergie physique s’unit à la force morale. Un professeur expérimenté disait : « Je crois qu’une trempe d’esprit virile s’acquiert bien plus sur la pelouse des jeux que sur les bancs de l’école. »
L’habitude de la fatigue et le mépris du danger forment les hardis pionniers qui, plus tard, iront défricher et peupler les nombreuses colonies de la mère patrie. Elle prépare de bonne heure à la rude éducation du bord le jeune midshipman, qui, embarqué à quatorze ans, deviendra, homme fait, l’intrépide capitaine, prêt à sombrer avec le vaisseau qu’il n’a pu sauver, sans autre témoignage que celui de sa conscience et le sentiment du devoir accompli. De tels résultats valent bien qu’on s’y arrête 1
« Grâce à une éducation physique soutenue par une simple et forte nourriture, la jeunesse anglaise se développe avec une énergie triomphante. C’est plaisir de voir ces jeunes corps si grands et si bien faits, toutes les forces de l’homme avec la taille frêle encore de l’adolescent, ces muscles si pleins et si souples, ces couleurs de santé si fraîches, ces poses modestes et fiéres. Dans cette salutaire dépense de force à 1 âge où elle surabonde , on surprend a sa source le flot d’une véritable et légitime aristocratie. »
Rompant avec les maussades souvenirs que nous laissent nos lycées, sortes de pénitentiaires aux murs noircis, aux fenêtres grillée», aux salles de classes malpropres où se sème 1 ennui, ou se récolte la paresse, où trop souvent la contrainte engendre la révolte, transportons-nous
j un moment en pleine campagne, loin des vHles, dans un site agreste, au voisinage d’un cours d’eau. Là s’élève un groupe de maisons pittoresquement disposées autour de l’édifice principal. « Ce petit hameau, c’est l’école, encadrée de vertes pelouses, de collines boisées, de vastes horizons. » Les demeures des professeurs sont de jolis cottages en briques, à larges fenêtres, avec jardins. Celle du principal, plus vaste, communique avec les bâtiments, les classes et la chapelle. Auprès est la bibliothèque, ouverte tous les jours aux élèves. Au delà s’étendent les terrains des jeux. Tout a 1 aspect heureux et riant. La circulation est libre; point de portier. « Le visiteur entre et sort sans trouver ni obstacles, ni indications, à moins qu’il ne rencontre quelque adolescent à la taille élancée, vêtu dune jaquette moire ou d’un frac, selon son âge, et coiffé d’un chapeau de paille fine à forme plate. Ce jeune homme est un écolier qui quitte le cricket et rentre pour terminer son devoir. Adressez-vous à lui, il vous répondra avec une politesse pleine d’aisance, sans embarras comme sans effronterie ; il vous servira lui-même de guide avec une bonne grâce parfaite ; c’est presque encore un enfant, c’est déjà un gentleman accompli, »
La suite à une prochaine livraison.
Par épicuréisme, je voudrais un emploi obscur.
Droz.