‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 216 sur 712 · SES SOUCIS. — INCIDENT DOMESTIQUE. — LECTURES PUBLIQUES. — SA MORT · texte numérisé non relu

SES SOUCIS. — INCIDENT DOMESTIQUE. — LECTURES PUBLIQUES. — SA MORT

A l’apogée de sa réputation (il venait d’écrire Hard Times, «les Temps difficiles», et commençait à Paris Little Dorritt), Dickens devint soucieux. Des idées noires l’assiégeaient, sa facilité diminuait, il craignait de déchoir ; peut-être les sombres scènes de la prison pour dettes qu’il peignait alors , et qui lui rappelaient sa triste enfance , eurent-elles trop de prise sur son tempérament nerveux et irritable.

« Je ne trouve de soulagement que dans l’action. Je suis incapable de repos. Si je m’arrête, je me rouillerai ; mieux vaut mourir en marche. J’ai de terribles tentations d’aller seul sur les pics neigeux des Alpes, dans les Pyrénées, entre ciel et terre, n’importe où. Le squelette qui hante mon logis est devenu trop fort pour moi. » (') Il a recours à ses distractions ordinaires ; il voyage , il travaille, et se réfugie dans le monde idéal qu’il crée. Mais la plaie secrète éclate :

« La pauvre Catherine et moi ne sommes pas faits l’un pour l’autre, et il n’y a pas de remède, non parce quelle me rend malheureux, mais parce qu’elle est malheureuse aussi. Dieu sait combien je déplore pour elle la fatalité de notre rencontre!

»... Si j’étais infirme ou malade demain, je sais combien elle serait désolée et combien je souffrirais moimême de' notre séparation ; mais la même incompatibilité renaîtrait dès que j’irais mieux, et rien ne pourrait faire

{') Allusion à ce dicton anglais : « 11 y a un squelette dans chaque maison » , c’est-à-dire une cause de malheur. En France on dit quelquefois : « Il y a un ver dans cliaque pomme. » L’image est moins sinistre.

qu’elle me comprît. Cela importait moins tant que nous étions seuls en cause; depuis, les raisons qui rendent inutile de lutter ont grandi. Longtemps j’ai pressenti ce qui arrive. Je ne prétends point être exempt de blâme; il y a beaucoup de ma faute : mille incertitudes, une disposition fantastique, capricieuse, des difficultés sans nombre ; rien n’y peut, hors la fin dernière qui change tout. »

C’était l’explosion de mécomptes domestiques accumulés depuis longues années. Triste découverte après vingt ans de mariage ! Jusque-là Dickens avait toujours parlé de sa femme , dans sa correspondance , avec affec- ’ tion, comme d’une bonne ménagère, d’une excellente compagne de voyage. Mais nulle trace d’épanchement, de communion d’idées. Elle reste étrangère aux travaux, aux inspirations de l’homme de génie. Cette sympathie , il en avait un impérieux besoin ; il la cherchait dans l’ami auquel il soumettait ses projets, ses manuscrits; il l’avait trouvée dans sa belle-sœur. Mary, morte à seize ans , perte qui laissa dans son existence un vide béant, jamais comblé.

Une séparation eut lieu à l’amiable en avril 1858. Le fils aîné suivit sa mère sur le désir qu’elle en exprima. Les autres enfants, restés libres, préférèrent demeurer avec leur, père et miss Georgina Hogarth, la tante qui les avait élevés et qui leur continua ses soins. Dickens assurait à sa femme une pension annuelle de huit cents livres sterling^ (vingt mille francs). Ces arrangements, tout privés, fussent restés ignorés du public , si quelque misérable commérage n’eût obligé le mari à s’expliquer, ce qu’il fit dans son journal, en rendant justice aux qualités de sa femme, et en l’exonérant des torts qu’il acceptait pour lui-même. On ne traverse pas de pareilles épreuves sans angoisses. Dickens essaya d’y échapper en s’ouvrant une nouvelle source d’émotions. 11 avait fait une lecture publique de son premier Conte de Noël au bénéfice de l’hôpital des Enfants malades. La recette fut considérable. Les notables d’Edimbourg le prièrent de renouveler cet effort en faveur d’une autre œuvre de bienfaisance, et joignirent à leur demande une offre d’argent qu’il refusa.

« La foule était énorme , l’attente beaucoup trop vive ; mais ma décision est prise. Il faut que je fasse quelque chose, ou mon cœur se brisera; je ne vois rien qui convienne mieux à mon état d’anxiété actuel. » Il faisait allusion aux nombreuses propositions des spéculateurs qui voyaient dans une série de lectures publiques un gain assuré, une fortune pour eux et pour lui. Il était' combattu, il hésitait; ses amis craignaient pour sa dignité d’auteur. Un penchant secret parlait plus haut qu’eux. Dès l’âge de seize ans il s’était exercé à étudier des rôles et à les jouer pour lui seul. Il avait même songé à se présenter comme acteur au directeur de Covent-Gan'en qui lui assigna un rendez-vous : une bronchite et une inflammation de la face l’empêchèrent de s’y rendre. Il remit à la saison suivante, et, dans l’intervalle, son entrée au Chronide coupa court à ce projet; mais la vocation resta. La vive perception des caractères, de leur originalité, qui donne à ses ouvrages tant de vérité et de vie , se doublait d une prodigieuse faculté d’imitation. Ce don naturel en faisait un comédien accompli. Il trouvait de plus un grand attrait à s’incarner dans ses propres créations, à donner un corps, une vie aux visions de son cerveau. 11 allait enfin sentir battre,sous son étreinte les cœurs qu il avait émus de loin. Cela le touchait bien plus que le gain, qui n’était cependant pas à dédaigner, car il avait à payer l’achat de sa maison de Gadshill , et à faire face aux dépenses que lui imposaient l’éducation de ses fils et leur entrée dans diverses carrières.

1 Le 29 avril 1858, il commençait à Londres sa pre-

miére série de lectures payées qu’il continua en province. Accueilli partout avec sympathie et respect, il écrivait d’Exeter :

« Je ne crois pas avoir jamais eu un meilleur auditoire, ni avoir jamais mieux lu. Rien ne me touche plus que les témoignages d’affection qui me sont prodigués. » A Liverpool, deux mille trois cents personnes se pressaient pour entendre le CaroH et Pickwick. Il fallut répéter la même lecture trois soirs de suite. A Dublin, même affluence.

« Nous en sommes quelquefois réduits à une ridicule détresse par la quantité d’argent cà transporter. Arthur Smith marche toujours accompagné d’un immense sac de cuir qui regorge, n Arthur Smith était l’entrepreneur; Dickens, n’ayant pas voulu traiter directement avec le public, laissait à un tiers les prolits de la spéculation, et se contentait d’une juste part dans les bénéfices, après que les frais de voyage et le salaire des employés avaient été prélevés.

Dans les intervalles , il allait sc délasser à Gadshill qu’il se plaisait à embellir ; il y fit ériger, en 1865, un chalet suisse « composé de quatre-vingt-quatorze morceaux s adaptant les uns aux autres avec la précision d’une boite à surprise. » C’était un cadeau de l’artiste français Fechter, qui 1 avait fait venir tout e.\prés de Paris.

« J'y ai placé cinq miroirs, écrit Dickens, qui réfléchissent les feuilles frémissantes , les champs de blé ondulants, la rivière tachetée dévoilés. Mon cabinet de travail est enfoui au milieu des arbres ; les branches vertes s’allongent à travers les croisées ; les oiseaux et les papillons entrent et sortent librement Les lumières et les ombres des nuages vont et viennent avec le reste de la compagnie. Le parfum des fleurs et de tout ce qui croît à la ronde est des plus délicieux. »

^ C est là qu il composa le Conte des deux cités, les Grandes espérances , Notre mutuel ami, et les cinq premières livraisons du Mystère d’Edwin Drood, qu’il ne devait pas finir.

De 1861 à 1863, il fit un second cours de lectures, terminé, comme il lui arrivait souvent de le faire, par une bonne œuvre. Il lut quatre soirs de suite, à Paris, dans les salons de l’ambassade anglaise, au prix d’un na-^ poléon par personne et au bénéfice d’un fonds de secours pour les Anglais pauvres résidant à l’étranger. L’un’ des auditeurs disait à miss Dickens, qui avait accompagné son père en France ; « On ne peut se figurer la scène de vendredi dernier; deux heures d’émotion, de plaisir, un tonnerre d’applaudissements. On en parlait et on applaudissait encore dans les voitures qui descendaient la rue du Faubourg-Sain t-Honoré. »

A son retour en Angleterre, il assista à un affreux accident de chemin de fer. Miraculeusement préservé, il passa plusieurs heures au milieu des morts et des mourants, à secourir les blessés.

L’effet de cette terrible catastrophe agit sur lui jusqu’à sa mort. « Je me sens faible comme si je relevais d’une longue maladie; je puis à peine supporter le voyage de Londres a Gadshill. La parfaite conviction, en dépit du emoignagc de mes sens , que la voilure penche et verse f un coté, s empare de moi dés que la vitesse s’accélère et m est très-douloureuse. »

En 1867, il partait pour l’Amérique, où l’attendait une ample moisson de dollars, payée trop cher, car il y dépensa ce qui lui restait de forces. Voyageant de jour et de mut sur des routes exécrables, par des temps affreux cerne par des inondations, souffrant des douleurs intenses a un pied malade et de la tête, surmené de fatigue et de travail fd disposait ri reliait ensemble les passages qu’il ac\ait nre le :oir). il sc retrouvait debout et 'dispos à

l’heure dite. Les névralgies, la toux, l'extinction de voix, disparaissaient comme par enchantement pendant les deux heures de lecture, après lesquelles il fallait le porter dans son lit, exténué. «Je me sens usé jusqu’à la moelle. Le climat, les distances, le catarrhe et l’effort difficile , commencent à m’éprouver. L’insomnie me brûle; et si je mêlais engagé à rester jusqu’en mai, je crois que je tomberais pour ne plus me relever. » Les recettes montaient à des chiffres tabuleux; une seule soirée rapportait souvent 1000 livres sterling (25000 francs).

La traversée et le repos amenèrent un mieux qui lui fit illusion, ainsi qu à ses amis. Des électeurs l’engagèrent à se mettre sur les rangs pour représenter au Parlement la ville de Finsbury, il refusa. Ce n’était pas indifférence pour le bien public; personne n’apportait plus d’ardeur aux léfoimes sociales et pratiques. Jusqu’à sa dernière heure il réclama une législation sanitaire iilus efficace, une meilleure éducation pour les pauvres , l’amélioration du sort des travailleurs. 11 aida de- son talent et de son éloquence toutes les fondations libérales. La bienfaisante héritière miss Coutts aimait à le consulter sur le noble emploi qu’elle fait de ses richesses, et jamais il ne lui indiqua une bonne œuvre à faire qu’elle ne fût aussitôt accomplie, Elle répondait à une lettre où il lui recommandait une pauvre -femme : « C’est un service que vous me rendez. A quoi servirait la fortune, sinon à tâcher de faire un peu de bien? »

Dickens ne brigua jamais le patronage des nobles, si recherché en Angleterre. Il le croyait incompatible avec la dignité de l’homme de lettres. « Je n’admets pas qu’un littérateur s abaisse à être protégé, patronné, traité en enfant bon ou mauvais. J’ai lutté toute ma vie dans le sens contraire, soutenu par l’espoir de laisser après moi la carrière des lettres mieux comprise et plus honorée. » Elle le fut en lui de son vivant. Quelques mois avant sa mort, la reine désira le voir et lui exprima le vif intérêt qu’elle prenait à ses travaux. Elle lui demanda ses œuvres qu’elle voulait tenir de sa main , lui offrant en échange le récit de son voyage dans les montagnes d’Écosse, avec cette inscription ; « Le plus humble des auteurs à l’un des plus grands. »

Dickens avait pour ses enfants une affection exempte de faiblesse. En septembre 1868, il envoyait son plus jeune fils rejoindre son frère aîné en Australie, et lui donnait ainsi ses dernières instructions :

« Je vous écris parce que votre départ, mon cher enfant, pèse sur mon Ame, et parce que je veux que vous ayez quelques mots de moi auxquels vous puissiez recourir.

Je n ai pas besoin de vous dire que je vous aime tendrement, et que mon cœur est profondément triste de notre séparation; mais une moitié de la vie est faite de sacrifices, et ce sont douleurs qu’il faut savoir supporter. Ce qui me console est ma sincère conviction que vous allez essayer de la vie a laquelle vous êtes propre. Sa liberté, son imprévu, sa sauvagerie même, vous iront mieu.x qu une application soutenue d’études ou de. bureau... Je vous exhorte à faire du mieux qu’il vous sera possible tout ce que vous aurez à faire. Je n’avais pas votre âge quand j eus a gagner ma vie, et je pris dès lors cette résolution dont je ne me suis jamais écarté. Ne tirez pas avantage de 1 ignorance ou de la faiblesse des gens avec qui vous aurez a traiter d’affaires. Soyez doux et indulgent envers ceux qui dépendent de vous. Tachez de faire pour les autres ce que vous voudriez qu’ils fissent pour vous, et ne vous découragez pas s’ils n’agissent pas de même. G’est a vous qu’il importe d’obéir au plus grand précepte enseigné par notre Sauveur. Je mets parmi vos livres un Nouveau Testament, par la même raison et avec les mêmes

espérances qui me firent essayer de le mettre à Yotre portée quand vous étiez petit. C’est le plus beau livre qui ait jamais été et qui sera révélé au monde , le guide le plus sûr pour toute créature humaine qui veut être sincère et fidèle au devoir...

» Vous vous rappelez n’avoir jamais été tourmenté à la maison pour l’observance stricte de certaines pratiques ou formalités religieuses. Vous en comprendrez mieux mon insistance solennelle sur la vérité et la beauté de la religion chrétienne, telle quelle est émanée du Christ , et l’impossibilité d’aller loin dans le mal , si vous respectez et pratiquez ses doctrines. Un mot de plus à ce sujet ; n’abandonnez pas la salutaire coutume de dire vos prières

intimes matin et soir; je n’y ai jamais manqué, et je sais quelle consolation j’en ai reçue.. i »

Certes, ce sont là les paroles d’un bon père et d’un croyant. On a émis des doutes sur la foi de Dickens, parce qu’il détestait le jargon hypocrite des sectaires et des philanthropes; il respectait trop la religion pour en faire parade.

A mesure que disparaissaient ses amis (plusieurs moururent peu avant lui), ses idées religieuses s’accentuaient davantage. Il mesurait le néant des choses humaines : « Ce ne sont plus des réalités, mais les ombres d’un rêve. >' Le 8 juin 1870, il avait passé tout le jour à écrire dans le chalet. Lorsqu’il descendit pour dîner, à six heures,

Charles Dickens. — Dessin de Bocourt, d’après une estampe anglaise.

miss Hogarth s’alarma de son changement. Il convint qu’il se sentait très-mal depuis une heure. Il voulut que le dîner continuât, dit quelques mots incohérents, se leva çt chancela; il serait tombé si sa belle-sœur ne l’eût soutenu et conduit jusqu’à un sopha. Après une courte lutte, il s’affaissa du côté gauche. Appelés en toute hâte, les médecins constatèrent un épanchement au cerveau. C’en était fait: une grande âme prenait son essor.

Dickens avait cinquante-huit ans et quatre mois. La douleur de sa mort fut universelle. Il fut pleuré en Australie, en Amérique, dans l’Inde, sur le continent. L’Angleterre ressentit cette perte comme une calamité publique. L’opinion, par la voix du Times, réclama pour l’auteur populaire une place dans l’abbaye de Westminster. De tous les morts illustres qui reposent dans ce lieu consacré , peu sont plus dignes d’un tel honneur que Charles Dickens. Ce simple nom, inscrit sur une simple pierre, ainsi que l’a prescrit celui qui le portait , est le plus éloquent des panégyriques. Il dit bien haut, avec les œuvres du grand écrivain ; « Soyez bons, aimez-vous les uns les autres; ranimez d’un souffle généreux l’étincelle céleste que Dieu

Paris. — TypO£;rni)hle de J.

a mise au fond des âmes. Fût-elle obscurcie par la mi- ■ sére, ou même par le vice, n’en désespérez pas! Prenez dans votre sein, réchauffez de votre haleine tout ce qui a froid , tout ce qui souffre. Combien de bons instincts n’attendent pour se développer qu’un regard , un mot bienveillant? N’en soyez point avares. Respectez dans l’être le plus infime la créature de Dieu. »

Une de mes amies ramassa dans un pré une humble chenille, et l’apporta pour nous la montrer. Notre curiosité satisfaite, elle retourna en arrière, quoique lasse, à l’endroit où elle l’avait prise, et la rendit à son brin d’herbe. L’insecte devint papillon.. Traitées avec cette tendre sympathie, que d’âmes trouveraient des ailes !

Dickens nous a donné en quelques mots le secret de son génie et de sa popularité. « Quoi que j’aie entrepris, dit-il, dans le cours de mon existence, j’ai mis tout mon cœur à le bien faire. Ce à quoi je me suis dévoué je m’y suis dévoué tout entier. Ne jamais mettre la main à une œuvre à laquelle je ne.me serais pas donné corps et âme; ne jamais affecter de déprécier ma tâche, quelle qu’elle fût ; voilà les régies d’or qui ont régi ma vie. «

Best, rue des Missions, 15. Güi\ant, J. BEST.

L’Attente , peinture par Anker. — Dessin de Baader.

Quand le lac est paisible et reflète la lumière d’un glorieux soleil d’été , quand les collines incultes qui fermen 1 horizon se voilent à moitié d’une brume transparente e se parent d’une grâce sauvage, l’attente n’est pas pénible La jeune mère joue et rit avec son enfant ; quand il est fatigué de jouer et qu’il se blottit sur le sein de sa mère, elb lui raconte les exploits de son père, l’adroit pêcheur, h chasseur intrépide : elle espère qu’à force de les entendrt son âme en sera toute pénétrée, et quelle deviendra grande et forte; car la vie est un labeur si rude et si dur, que les forts seuls en peuvent soutenir le fardeau.

Qui donc mieux que le père sait abattre un pin, aiguiser un pieu, enfoncer les pilotis dans la vase du lac? Qui donc a jamais su construire une plus belle forteresse que celle où sa femme, son enfant et ses trésors sont à l’abri du danger? Qui donc affronte avec plus d’audace le loup, le sanglier et l’oui’s? témoin cette cicatrice cfui entaille sa jambe, aussi large et aussi profonde que les crevasses de l’écorce d’un vieux chêne; le doigt du petit enfant peut s y cacher tout entier. Mais le sanglier qui a fait cette blessure n’en fera plus jamais d’autre : ses défenses sont suspendues en trophée aux parois de la hutte.

L enfant^ a vu sur la poitrine de son père la trace des griffes de 1 ours brun qui un jour le prit corps à corps et essaya (le 1 étouffer . Le père l’a renversé , il lui a pris sa peau. L enfant la connaît bien, cette peau, sur laquelle il se roule, sur laquelle s’assied sa mère quand elle le prend sur ses genoux pour 1 endormir. Quelquefois, dans sa colère enfantine, il la frappe du pied et du poing, il l’insulte, il la To.^ie XLIII. — AOCT 1875.

provoque, il demande un épieu pour la tuer ! Le cœur de sa mère se gonfle d’orgueil, et elle se dit ; « Celui-ci aussi sera un homme. »

Au doux clapotement des petites vagues qui se brisent contre les pilotis, l’enfant finit par s’endormir sur le cœur de sa mère. Alors elle continue à le bercer doucement, l’entoure de ses bras comme pour le protéger, et demeure rêveuse, les regards fixés sur l’horizon.

C’est là-bas, derrière ce promontoire, que la petite barque va disparaître, dans une anse où le poisson abonde cette année. L’autre année, le pêcheur n’allait pas si loin pour gagner la vie de sa famille. Quel sortilège ou quel maléfice a donc pu charmer les poissons et les pousser vers 1 autre rive? Mais si loin qu’ils s’enfuient, si profondément qu ils se cachent, il saura bien les trouver, lui, et aussi longtemps qu’il y aura des poissons dans le lac il ne reviendra jamais les mains vides. Aussi l’abondance régne dans sa hutte, et le cœur des siens en est réjoui. Chaque année, quand reviennent, avec l’hirondelle, ces nomades au teint hâlé qui savent si bien travailler le bronze, il fait des échanges avec eux, car l’abondance de sa hutte va jusqu’au superflu : contre des poissons séchés au soleil et des peauxde bêtes qu’il a préparées lui-même, les nomades lui donnent des ustensiles domestiques, des armes, des bijoux de bronze.

Pendant que la barque s’éloigne, ces choses occupent la pensée de la jeune mère. Quand la barque a disparu derrière le promontoire, nulle crainte ne vient troubler son cœur. Absent aussi bien que présent, son maître la pro-

tége. Les loups affamés peuvent venir hurler en courant sur la rive, le pont de la petite forteresse a été soigneusement levé ; les envieux, les jaloux, les ennemis, peuvent lancer tant qu’il leur plaira des regards de haine et de convoitise sur sa hutte solidement construite, les regards de haine ne tuent pas et ne peuvent faire tomber un seul cheveu de notre tête. Quand ces hommes passent sur leurs barques pour aller au loin jeter leurs lilets, ils n’oseraient pas toucher du bout du doigt les pilotis, ni les effleurer de leurs avirons , ni même traverser l’ombre que projette la hutte sur le lac ; car la colère du maître est terrible, chacun le sait ; l’éclat de ses grands yeux clairs jette l’effroi dans les cœurs ; quand il sourit de fureur, et que ses lèvres retroussées laissent voir ses dents aussi blanches que celles d’un loup, les plus braves pâlissent et frissonnent. Oui, oui, la maison est bien gardée.

D’ailleurs, si ces hommes étaient assez ennemis d’euxmêmes pour songer à attaquer la petite citadelle, par où l’attaqueraient -ils? L’échelle qui plonge dans le lac est tirée ; et s’ils tentaient l’escalade, ils la trouveraient, elle, debout sur la plate-forme, armée, pour les recevoir, ou de la hache de bronze qui ouvre les crânes, ou de l’aviron durci au feu qui les fracasse. Pour se montrer digne de son « seigneur » , pour défendre son enfant, elle deviendrait un guerrier; son cœur est fort , son bras est vigoureux !

Parfois, quand la barque reste de longues heures sans reparaître, ou bien quand le ciel est sombre et bas, quand le lac, agité par une puissance mystérieuse, se hérisse de petites vagues et prend des teintes livides et sombres, le cœur de la jeune femme se serre.

Si les esprits des eaux, ces esprits pleins de ruse et de perfidie , avaient tendu une embuscade à celui qui les brave tous les jours et l’avaient entraîné au fond du lac! Si, à l’heure même où elle compte le voir ajpparaître , il était ballotté par la vague, pâle et inanimé, au milieu des joncs et des roseaux ! Si une bête féroce l’avait surpris endormi sur le rivage, ou si quelque lâche ennemi l’avait frappé par derrière ! Si elle ne devait plus jamais, jamais revoir celui qui était tout pour elle, celui qui avait remplacé le père, la mère et le frèi’e qu’elle a perdus 1 Que deviendraitelle? et que ferait-on de son enfant? Qui protégerait la veuve sans défense contre la cupidité et la haine de ses ennemis?

Elle irait servir comme esclave quelque maître à la main violente, à la parole injurieuse. Plusieurs la plaindraient dans le secret de leur cœur, mais nul ne serait assez hardi pour élever la voix en sa faveur. Son fds s’entendrait dire par les enfants de son âge : « Arrière, fils de veuve 1 arrière , toi qui n’as pas de père pour te protéger ! va-t’en mendier, ou sois esclave comme ta mère. Tu n’es plus fait pour jouer avec nous, ni pour manger à notre table. Arrière, si tu ne veux qu’on t’éloigne cà coups de bâton, ou qu’on te jette ces débris de poisson à la figure! »

Mais voilà que la petite barque apparaît comme un point noir sur l’immensité du lac. Le cœur de la jeune femme s’épanouit; elle sourit de ses craintes. Les esprits du lac, encore cette fois, n’ont rien pu contre celui qui les brave. Alors elle attache ses regards perçants sur la surface du lac, et calcule le temps qu’elle doit attendre encore. Elle sait déjà de combien les ombres se seront allongées quand la barque heurtera de sa proue le poteau où on l’enchaîne tous les soirs, et quand la tête virile du pêcheur apparaîtra au ras du plancher, éclairée de son doux et fier sourire.

L’enfant s’est réveillé ; rien qu’à voir la figure de sa mère, il devine que la barque approche, et il bat des mains avant même de l’avoir aperçue.

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