LES FABLES DE L’ARMÉNIEN VARTAN
Le docteur ou varluhied VaiTan était né à Pardse-rpert, ville de la Petite-Arménie, située au milieu des montagnes qui séparent la Cilicie de la Syrie. Aussi l’appelle-t-on ordinairement Yartan Pardserpertsi. Il vivait au treizième siècle, et il mourut en l’an 1271. 11 a écrit des ouvrages théologiques, des Commentaires sur divers livres de l’Écriture, des Homélies et une Histoire d’Arménie, qui lui ont valu une grande célébrité en son temps, bien qu’il soit inférieur aux écrivains classiques des beaux siècles de la littérature arménienne.
Est-il certain qu’il soit l’auteur du recueil de fables qui porte son nom? Quelques critiques, les comparant à ses autres écrits, trouvent que tout au moins elles ne sont guère propres à ajouter à sa réputation. Mais il est possible qu’en adoptant un style d’une simplicité presque vulgaire, il ait voulu se mettre à la portée des lecteurs les moins lettrés.
Le manuscrit d’où sont extraites les fables qu’on va lire appartient à la Bibliothèque nationale; il contient en tout cent soixante-huit fables ou historiettes, parmi lesquelles il en est quelques-unes fort longues. M. J. Saint- Martin en a traduit quarante-cinq ('). Le copiste de ce manuscrit était un prêtre nommé Pierre , né à Khourhnavel, endroit qui paraît être dans la Cilicie; il acheva son travail le jeudi & août (style grégorien) de l’an 1064 de l’ère arménienne, qui correspond à l’an 1615 de notre èreé Cette copie fut faite pour un archevêque nommé Sérapion.
« Ces fables, dit le traducteur, ne valent ni plus ni moins que celles qui sont attribuées à Esope et à Lokman. Assez bonnes pour le but qu’on se propose, elles ne sont pas plus recommandables sous le rapport de la rédaction. Les idées n’en sont pas toujours bien liées, ni présentées avec toute la clarté désirable, et quelquefois on ne retrouve pas un rapport bien exact ou bien sensible entre le corps de la fable et le petit épilogue qui le suit ordinairement. » (^)
Le Pauvre et l’Aigle.
Un pauvre homme faisait rôtir un peu de viande dans un désert; mais voilà que l’Aigle fond inopinément sur lui, prend la viande et s’en va.
Le Pauvre se jette dans un buisson en lui disant :
— Si tu es brave, si tu as de la force, viens où je. suis.
Les hommes tiennent souvent de pareils discours dans leurs démêlés.
L’Aigle emporta la viande et la posa dans son nid devant ses petits, et s’en alla. Un petit charbon mal éteint, une étincelle était restée attachée à la viande; elle brûla le nid et les petits de l’Aigle.
Cette fable montre que celui qui est injuste envers des innocents, attire sur lui-même le malheur.
L'Agneau et le Loup.
Un tendre agneau était dans la bergerie; voilà que h Loup entre et le prend pour le manger.
Renversé sous les pieds du Loup, il disait en pleurant :
— Dieu me met à votre disposition, ayez pitié de moi ; j’ai toujours entendu dire à mes pères que la race des loups fournit de fortsdonneurs.de cor: ainsi faites retentir votre
(') Choix de fables de Vartan, en arménien et en franrais. Paris, .t8”25.
(-) 11 exisie un rcciuïil arménien du même genre, eomposé au corameneement du onzième siècle par le doelciir Mikhitliar, surnommé Knsch. Le docteur 7nhrali en a pnldié une lionne -éiiitinn à Venise en 1790.
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cor, je vous supplie, afin que j’aie celte satisfaction de vous entendre avant que je ne meure.
Le Loup, flatté dans son amour-propre, écoule ce propos , il s’accroupit et se met à hurler de toute sa force ; mais voilà que les chiens s’éveillent et le mordent.
Il s’enfuit sur une colline , s’y arrête , et dit en se lamentant :
— J’ai vraiment mérité ce malheur. Pourquoi ai-je voulu foire le musicien, moi qui n’ai jamais été que boucher?
Cette fable montre que beaucoup de gens sages sont trompés et écoutent de sots propos, et se repentent ensuite comme le Loup ; et aussi que beaucoup entreprennent de foire des choses dont ils sont incapables, et, par suite, tombent dans le malheur. ■ *
L’Assemblée des Oiseaux.
Les Oiseaux s’étant réunis, ils élurent le Paon, à cause de sa beauté , et le sacrèrent roi.
La- Colombe vint alors vers lui, et lui dit :
— • O excellent roi, si les Aigles viennent nous attaquer, comment pourras-tu nous secourir?
Cette fable montre que ce n’est pas assez de la beauté pour être un chef, mais qu’il lui faut encore, pour toutes les occasions, le courage, la valeur militaire et une sagesse éprouvée.
Le Renard et l’Ecrevisse.
Le Pienard et l’Écrevisse vivaient en frères; ils ensemencèrent leur terre, firent la récolte, écrasèrent leur grain, et le mirent en tas.
Le Pienard dit alors ;
— Allons sur la colline, et celui qui arrivera le plus vite dans l’aire aura le grain.
Pendant qu’ils montaient sur la colline, l’Écrevisse lui dit :
— Fais-moi un plaisir; quand tu voudras courir, tu me toucheras de ta queue, pour que je la sente et que je te suive.
L’Écrevisse ouvrit alors ses pinces, et quand le Renard la toucha de sa queue, elle sauta dessus et la saisit; de sorte que quand le Renard (emporté par sa course) fut arrivé un peu au delà du but, et qu’il se retourna pour voir où était l’Écrevisse, celle-ci toml3a sur le tas, et dit :
— Au nom de Dieu, il y a là trois boisseaux et demi, qui sont à moi.
Le Renard étonné lui dit alors :
— Comment, méchante, es-tu venue là?
Cette fable fait voir que les hommes trompeurs emploient beaucoup de paroles et d’actions pour se porter préjudice à eux-mêmes, et que parfois les faibles en triomphent.
L’Aigle, la Perdrix et le Scarabée.
Un Aigle poursuivait une Perdrix. Celle-ci se réfugia chez le Scarabée, qui se porta pour médiateur : l’Aigle ne voulut pas écouter les prières du Scarabée qui en conçut du ressentiment et résolut d’en tirer vengeance ; il alla dans le nid de l’Aigle, fit tomber et cassa ses œufs, de sorte que pendant longtemps l’Aigle fut sans enfants.
Cette fable montre qu’il ne faut jamais se faire un ennemi d un homme même très-pauvre et sans puissance.
Le Chasseur et la Perdrix.
Un Chasseur prit une Perdrix. Celle-ci lui dit en pleurant :
— Ne me lue pas; je prendrai pour toi beaucoup de perdrix et je le les amènerai.
Le Chasseur lui répondit :
— Tu n’cs digne d’aucune pitié et tu mourras, toi qui veux trahir les parents et tes amis.
Cette fable montre que si tu tends des pièges à ton parent ou à ton ami. Dieu désapprouve tes actions et te prépare la pareille.
Le Prince et la Puce.
Un homme du sang royal fut cruellement tourmente par une puce; il la prit par rusé.
Elle lui dit alors :
— Je vous en prie, ne me tuez pas, parce que le mal que je vous ai fait est peu de chose.
— Eh! répondit le Prince, tu as fait tout le mal que tu as pu.
Cette fable montre que l’on doit punir les petits malfaiteurs, pour que les grands criminels aient peur.
Le Singe et le Pêcheur.
Les Guenons ou les Singes ont l’habitude de foire tout ce qu’ils voient faire à l’homme.
Une Guenon vit un Pêcheur tendre ses filets pour prendre les poissons; puis cet homme s’en alla dîner.
La Guenon descendit aussitôt de son arbre, prit 1e filet, et, à l’exemple du Pêcheur, elle voulut le tendre pour prendre les poissons, mais si maladroitement qu’elle y fut prise.
— Il est juste, dit-elle alors, que je sois prisé, puisque j’ai voulu foire un métier que je n’avais pas appris.
Cette fable montre que vous ne devez pas entreprendre ou désirer de faire des travaux que vous ne connaissez pas : cela n’est pas à propos; ils causent votre perte, sans vous procurer de profit.
Le Corbeau et ses Petits.
Le Corbeau rassembla ses petits et leur donna scs conseils en ces termes :
— O mes chers enfants, ne soyez pas craintifs, mais soyez en garde contre l’homme, surtout quand il sc penche vers la terre pour prendre une pierre.
— O notre mère, dirent alors les petits, que feronsnous avant que l’homme ait pris la pierre dans la main? Faudra-t-il donc attendre ce moment?
La mère leur répondit :
— Je reconnais maintenant que vous êtes en état de vous sauver.
Le Bœuf et le Cheval.
Le Rœuf et le Cheval causaient ensemble; le Cheval dit au Rœuf :
— Qui es-tu? à quoi ês-tu utile? Moi, Cheval, les rois, les princes et les seigneurs m’ornent d’or et d’argent et s’assoient sur moi.
— Je suis, lui repartit le Rœuf, celui dont les peines et les travaux portent l’abondance dans tout le monde; toi et ton roi vous mangez, et tous les hommes mangent le fruit de mes travaux. Si je ne travaillais pas, toi et ton roi, il vous faudrait mourir ; ainsi ne sois pas ingrat.
Le Renard et le Chameau, ou la Patience.
Le Renard trouva un Chameau près de mourir; il se plaça auprès de lui, et le Chameau lui dit ;
— Pourquoi restes-tü ici?
Le Renard 'répondit ;
— Tu vas mourir, et je mangerai ta chair.
— O Renard , vil esclave de Dieu, répondit le Chameau, ne peux-tu pas patienter? Mon cou est long, et il faudra bien du temps à mon àmo pour sortir.
— Je suis d’une race patiente, dit le Renard, et je puis encore attendre ta mort pendant quarante jours.
Histoire d’un Sot et d’une Pastèque.
Un homme stupide avait un écu; il le prit et s’en alla â la ville pour acheter un âne.
Il parcourut toute la ville et tout le marché, sans trouver un âne pour un écu ; il revint au marché, et il y vit une grosse pastèque. H s’écria tout étonné ;
— Ou’est-ce que c’est que ça?
Les marchands s’aperçurent qu’il était sot; ils lui dirent :
— C’est l’œuf d’un âne de l’Inde; il en sortira un âne indien très-grand.
Tout joyeux, il leur donna son écu et prit la pastèque.
Ceux-ci lui dirent :
- — Prends garde de ne pas casser cet œuf, parce que si l’Ane en sortait il s’enfuirait.
Il emporta la pastèque et s’en alla par un chemin en pente ; son pied glissa , la pastèque alors lui échappa et alla en roulant jusque dans le plus épais du hois ; un Lièvre qui courait dans ce bois se mit à s’enfuir.
L’homme crut que l’œuf s’était cassé, et que c’était l’âne qui en était sorti et s’enfuyait. Il courut après le Lièvre qu’il appelait :
— Malheur à moi! ô âne de l’Inde, ne te sauve pas. Kouri, koiiri, lui criait-il, aie pitié de moi, reviens vers ton maître.
Le Sanglier et le Renard.
Le Sanglier aiguisait ses dents avec beaucoup de peine et de travail ; le Renard vint et lui dit:
— Pourquoi te fatigues-tu tant, puisqu’il n’y a pour le moment aucune crainte de guerre et de combat?
Le Sanglier lui répondit :
— Tais-toi pauvre petit Renard. Tu n’es pas habile à la guerre; car qui pourrait préparer et aiguiser ses armes en ce moment-là? Il faut les aiguiser quand on a du loisir.