‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 218 sur 712 · DES MONTAGNES DU JURA · texte numérisé non relu

DES MONTAGNES DU JURA

Le voyageur qui traverse la chaîne du Jura a peine à se figurer que ces montagnes accidentées, sillonnées par de longues vallées aux pentes adoucies, coupées par des défilés ou clwses aux parois escarpées, creusées en cirques abrupts, terminées dans leurs sommets par des voûtes arrondies, des plateaux ou des crêtes tranchantes, soient composées entièrement de terrains déposés horizontalement dans les mers qui se sont succédé pendant les périodes incommensurables des temps géologiques. Ces mers ont disparu, mais elles ont laissé comme témoins irrécusables de leur existence les dépouilles des animaux qui vivaient dans leur sein. L’apparition des Alpes a troublé l’horizontalité de ces couches marines; elles ont été refoulées et se sont plissées et déchirées comme des feuilles de papier empilées sur une table que l’on refoulerait horizontalement avec la main : elles n’offrent plus l’aspect plat et uniforme que présenteraient plusieurs fonds de mer disposés parallèlement les uns au-dessus des autres, comme les feuilles de papier superposées auxquelles nous les avons comparées. Les couches jurassiques se sont plissées et courbées, ce sont les vallées et les voûtes; déchirées, ce sont les crêtes longitudinales des vallées, bords tranchants des feuilles fendues suivant leur longueur sous l’effort d’une trop forte pression ; enfin elles se sont rom-

pues en travers, ce sont les cluses ou défilés transversaux. La sagacité persévérante des géologues suisses, et de Thurmann en particulier, a su débrouiller ce chaos apparent et rétablir la continuité des couches rompues ou disloquées. D’un côté à l’autre des parois d’une vallée ou des escarpements d’une cluse, ils retrouvaient les mêmes couches. Comme preuve de leur ancienne continuité , ils avaient d’abord leur nature minéralogique; en effet, ces couches étaient calcaires, argileuses ou crayeuses; leur couleiu', leur feuilletage, leur dureté, étaient sensiblement les mêmes. Mais, en outre, ces géologues avaient la démonstration de leur continuité par l’identité des débris d animaux dont les parties dures, conservées dans le sein de la pierre, sont connues sous le nom de fossiles. Bientôt on reconnut que certains de ces fossiles, se retrouvant toujours dans une même couche, permettent de la reconnaître sûrement ; ce sont les fossWes dits caractéristiques. Tous ne le sont pas; car les fossiles qui se trouvent dans une couche ne sont pas des êtres d’un type nouveau et inconnu créés après la destruction de ceux qui les ont précédés ; ce ne sont pas des générations nouvelles et dépourvues d’ancêtres, mais des formes modifiées par les différents milieux qu’elles ont successivement habités. Les ammonites, ces grandes coquilles en spirale dont notre planche représente, au milieu et en bas, deux individus, l’un couché, l’autre dressé ('), se sont propagées sous mille formes variées depuis les couches les plus anciennes jusqu’aux plus récentes de tous les terrains auxquels leur analogie avec ceux qui forment notre chaîne de montagnes a fait donner le nom de terrains jurassiques. Pendant longtemps on se contenta d’étudier ces fossiles sans les comparer sous le point de vue de leurs stations aux êtres vivant actuellement dans nos mers, avec lesquels ils ont la plus grande analogie. Celle des formes avait été reconnue depuis longtemps. Les ammonites se rapprochaient des nautiles qui nagent dans les mers tropicales; les oursins avaient la configuration de ceux que nous retrouvons sur nos côtes. Il en était de même des polypiers, qui occupent lapins grande partie de la planche; mais on avait négligé d’étudier le groupement, les stations, Vhahitat de ces êtres. En effet, de même que certains poissons séjournent constamment sur les côtes, tandis que d’autres s’aventurent en pleine mer, de même les mollusques et les autres animaux dont les restes fossiles nous ont été conservés occupent des stations déterminées. Il y a plus : la nature minéralogique du fond de la mer a une influence déterminante sur leur existence; les uns s’enfoncent dans la vase, les autres se fixent sur les rochers les plus durs; les uns recherchent les eaux tranquilles et peu profondes aux fonds vaseux ; quelques-uns préfèrent les flots agités qui déferlent sur les roches sous-marines ; d’autres s’éloignent des côtes et vivent dans la haute mer. Les animaux fossiles étaient soumis aux mêmes lois.

Un géologue suisse, Amand Gressly, mort prématurément, et disciple de la célèbre école de Neuchâtel qui jeta tant d’éclat de 1836 à 1846, alors qu’elle comptait dans son sein des naturalistes tels que Louis Agassiz, Édouard Desor et Charles Vogt, est le premier qui ait reconnu et signalé ces faits. Il distingua ce qu’il appelait des fades ou aspects de terrain. Le premier est le fades vaseux; il est le résultat du dépôt sur le rivage de vases, de boues et de sables qui ont produit les argiles, les marnes, les sables, les grès, et certains calcaires marneux et homogènes. Dans les mers géologiques comme dans les mers actuelles , ces fonds vaseux étaient habités par des mollusques à coquilles minces, à couleurs ternes, tels que les moules, les pholadomies, les tellines, les solens ou

(') Voy. aussi t. XXXllI, 18G5, p. 335; ett. 11, 1834, p. 204 cl 38!.

manches de couteau , les huîtres, et enün les ammonites et les hélemnites : celles-ci sont figurées dans notre planche s élevant dans les eaux au-dessus des coraux ('). Les espèces existantes de heaucoup de ces genres, telles que les moules, les pholadomies, les solens, les lellines, aiment a s enfoncer dans le sable ou dans la vase où ils sont à

i abri du choc des vagues. Les espèces géologiques avaient les mêmes habitudes. De même les tortues marines de nos mers actuelles viennent déposer leurs œufs dans le sable où ils éclosent sous 1 influence de la chaleur solaire. Les tortues fossiles avaient les mêmes habitudes ; aussi voyonsnous représenté sur notre planche un promontoire où de

les Rt'rlfs de coraux des moulagues du .Iiira. —

Dcs-in de Freeman.

grandes tortues se traînent sur le rivage ; ce sont celle fon c.-, carapaces, extraites des carrières des environ fJe bolcure, sont l’ornement du Ulusée de cette ville.

INous passons au faeicr^coroUipn, dont notre, gravure e<= plnsspécialement l’image restaurée. Tout le monde sait qu^ (') Voy. airssi t. XVI, ISiR, p. î?o.

les coraux ou polypiers ont construit la plupart des petites îles dont la surface de l’océan Pacifique est parsemée. Ces îles sont l’ouvrage des petits animaux architectes des polypiers pierreux, qui forment autour d’elles une ceinture de récifs redoutés des navigateurs et sur lesquels vinrent échouer les frégates de la Pérouse. Quelci.ues-uns de ces

ilôts se composent uniquement d’une ceinture de coraux entourant une lagune communiquant avec la mei pai une ou plusieurs ouvertures. Ce sont ces îles dont l’illustre Charles Darwin a décrit le mode de formation, et qui sont connues sous le nom à’Attols. Gressly a reconnu l’existence de ces récifs de polypiers dans le Jura. Souvent ils sont rompus, déformés et disloqués par suite du plissement et de la rupture des couches, mais toujours parfaitement reconnaissables aux coraux qui les composent, et dont notre planche a reproduit les principales formes ; elles sont analogues à celles des coraux actuels de la mer du Sud. Les uns sont ramifiés comme le corail rouge des bijoutiers ('), les autres sont arrondis et couverts de saillies sinueuses ou de cavités. Les récifs de coraux ont leurs habitants spéciaux : ce sont d’abord les écrines, animaux fixés, -semblables à une fleur portée par son pédoncule ; trois sont figurés en ' bas et à gauche de la gravure ; à droite on aperçoit un oursin avec ses baguettes en forme de massue ; à droite de l’ammonite , une pboladoraie et deux grypbées ; toujours en bas et à gauche, les dicérates représentées par les deux dernières coquilles; près d’elles, un ptérocère, coquille remarquable par ses six prolongements épineux, dont le second repose sur une éponge du genre Scypfiia, et le troisième semble implanté dans une autre éponge du genre Cneniidium. Un pecten est couché entre le ptérocère et l’ammonite , une vis entre les deux ammonites. Enfin, pour achever le tableau, nous voyons des poissons appartenant aux genres Lepidotiis et Pycnodus circuler au milieu des coraux ramifiés , et au-dessus, en pleine mer, un plésiosaure , et dans les. airs trois ptérodactyles, le premier représentant les reptiles pélagiques, les trois autres les reptiles volants à l’aide d’ailes semblables à celles de nos chauves-souris.

Qu’on se garde bien de crier à la fantaisie ! Tout voyageur instruit peut s’assurer que ces animaux existent dans les localités mentionnées par Gressly. Non loin de Soleiire, près du village de Gunzberg, VAttol a conservé sa forme circulaire; un autre, au nord du village de Laufen, dans le Jura bernois, entoure la montagne Bleue. Plusieurs récifs brisés se trouvent près du mont Terrible et du village de Delémont, dans le même canton, et ces récifs géologiques sont accompagnés de fonds vaseux où l’on retrouve les coquilles que nous avons mentionnées, et dont quelques-uns, telles que les ammonites, les grypbées et les pboladomies, sont figurées sur notre planche.

Les bancs de coraux et les fonds vaseux étaient des formations littorales semblables à celles des mers actuelles. Quand les fossiles deviennent rares ou disparaissent, on peut affirmer qu’on marche sur un terrain déposé en pleine mer, que Gressly désignait sous le nom de fades péla- ' gique. Actuellement encore il en est de même. Les côtes sont riches en animaux et en végétaux; la pleine mer est pauvre, quoique la vie ne soit pas entièrement éteinte, même dans les plus grandes profondeurs (Q.

Ainsi donc, une seule chaîne de montagnes peu élevées, formée de dépôts marins relativements récents, nous montre que de grands changements de climat se sont opérés à la surface de la terre. Les mers jurassiques étaient des mers tropicales nourrissant des animaux dont les congénères ne se retrouvent plus que dans les mers les plus chaudes du globe; par suite des mouvements de l’écorce terrestre, ces mers ont disparu; ce qui était océan est devenu continent , mais jamais la vie ne s est éteinte : à une forme marine a succédé une forme terrestre; les algues ont été remplacées par une végétation (*)

(*) Voy. t. Il, 183-t, p. 299 ; t. XXXII, 186i, p. 343.

{-) Voy. à ce sujet un article sur le voyage du CliaUenger, dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1874.

continentale. En même temps lé climat changeait, la température s’abaissait, l’époque glaciaire arrivait, et ces fonds de mer exondés étaient recouverts d’un manteau de glace appuyé sur les Alpes et transportant ces énormes blocs erratiques, originaires des montagnes du Valais et de la Savoie, dont le Jura est couvert. Même sous cette froide enveloppe , la vie persistait; les animaux des pays froids, le renne, l’élan, le rhinocéros laineux, l’éléphant à longs poils, circulaient dans les forêts ou habitaient les marécages voisins des glaciers. L’homme lui -même, comme l’Esquimau actuel , vivait au milieu de ces frimas et chassait les grands animaux qui lui fournissaient à la fois la nourriture et le vêtement. C’était l’homme de 1 âge de la pierre taillée. Cependant, sous l’influence de causes cosmiques encore inconnues, le climat se radoucissait, les glaciers se fondaient et se retiraient dans les montagnes où nous les retrouvons aujourd’hui. La végétation actuelle s’établissait sur le sol réchauffé ; le pin, le sapin , le hêtre, le chêne, dominaient dans les forêts; l’homme sauvage se civilisait; le bronze, puis le fer, remplaçaient dans la fabrication des armes ou des outils les silex taillés et les ossements des animaux. C’est l’époque lacustre, où les premiers habitants de la Suisse habitaient des huttes construites sur pilotis dans les lacs, aux lieux mêmes où nous voyons actuellement les villes et les villages riverains des lacs de Zurich, de Neuchâtel et de Genève. Un climat tempéré favorisait cette civilisation à peine dégagée des langes de la barbarie : l’agriculture naissait, 1 homme avait appris à domestiquer les animaux, et son instinct artistique s essayait sur les ornements des fibules, des anneaux, des colliers et les poignées des épées de bronze; laft, né avant la science, se perfectionnait désormais avec elle; mais riiistoire n’existait pas encore, et de cette longue enfance de l’humanité nous ne possédons que des ouvrages matériels et pas un document écrit. La langue que parlaient ces peuplades a été ensevelie dans un éternel oubli. L’histoire ne date que d’hier, tandis que l’homme, le dernier venu sur la terre, compte déjà des siècles d existence dont la science ne saurait fixer le nombre, mais dont elle prouve la réalité. Dans le perfectionnement successif et continu des règnes organisés, dans la marche de l’humanité, nous voyons se manifester la grande loi de l’évolution qui régit l’univers. Suivant une direction déterminée, le progrès peut s’immobiliser; il peut sc ralentir ou s’exagérer suivant une autre, mais il ne s’arrête jamais complètement. Cette pensée, trésor intellectuel de la conscience publique, est à la fois un encouragement à obéir chacun dans sa sphère, quelque limitée qu’elle soit, à cette loi du progrès, et une consolation lorsque ces efforts semblent vains et superflus. Le pays lui-même où nous avons étudié les récift coralliens de l’époque jurassique est une preuve de cette vérité. Sous 1 égide de la science et de la liberté, la Suisse marche d un pas assuré dans cette voie du progrès lent et continu dont la terre elle-même lui a révélé l’existence, et qui doit être la' règle des peuples comme elle est celle de la nature.

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