LES ÉCOLES ANGLAISES
Suite. — Voy. p. 2U.
L’école anglaise reste chère cà ceux qui y ont été élevés : de toutes les parties du monde ils lui envoient des dons précieux, des ouvrages rares, des collections, témoignage's touchants d’affection filiale. C’est que là ils ont fait l’apprentissage sérieux de la vie. Initié de bonne heure à la liberté, l’élève s’exerce à se gouverner lui-même, à ne pas céder aux entraînements de la paresse ou du plaisir, à s’astreindre à la pratique du devoir pris dans la grande acception du mot; il se sent responsable envers luimême et envers les autres.
— Vos élèves n’abusent-ils jamais de leur liberté au détriment de leurs'études? demandait-on à un maître.
— Oui, quelques-uns en abusent; mais nous aimons mieux cela que si tous ensemble n’apprenaient pas à en user.
Le principal administre moins qu’il n’enseigne. « Avec leur bon sens pratique, les Anglais veulent qu’un chef d école soit avant tout un instituteur. Il est la clef de voûte de l’édifice. Tant vaut le maître, tant vaut l’école. Aussi est-il toujours choisi avec le plus grand soin. Il le faut non-seulement instruit, mais affable, de mœurs irréprochables, sympathique à la jeunesse, juste et véridique dans ses paroles, droit dans ses actes. Revêtu du caractère sacré d’ecclésiastique, qui dans l’Église réformée n’exclut pas le mariage, il joint l’autorité dû père de 'famille à celle du proffssour. I! prie à l’église avec ses élèves, et prêche surtout d’exemple. Autorisé par l’usage à rece-
voir des pensionnaires, et enseignant la plus haute classe, la sixième ('), il est en rapport continuel avec les grands élèves, qu’il « forme à son image et pénètre de son esprit. Par eux, ses sentiments, ses opinions, rayonnent de proche en proche. «
Les monitors, prepositors, préfets, institués légalement, selon leur mérite, ont une part d’autorité, et maintiennent énergiquement leurs droits. Leur fonction n’a rien qui sente 1 espionnage; ils ne font point de rapports au principal ni aux maîtres de pension. Ils punissent, sous leur propre responsabilité, par un pensum ou par un coup réglementaire sur la main, ou sur le dos avec la baguette, qui est l’attribut distinctif de leur puissance. Le coupable peut en appeler aux monitors assemblés ou au chef de 1 école; mais la sentence est rarement révoquée, parce qu’elle est rarement injus'te.
G est aux monitors , c est-a-dire aux quinze premiers élèves de l’école, que sont dévolues l’autorité et la respon-* sabilité qu’elle entraîne, à la condition toutefois de n’infliger aucun châtiment corporel à un enfant au-dessus de la seconde division de cinquième. Ils sont tenus de maintenir le bon ordre parmi les élèves, surtout le soir; de rechercher et de punir toute faute morale sérieuse, comme l’abus tyrannique de la force, l’ivresse, un langage ou des actes grossiers; toute violation d’une règle bien" connue, comme la défense de fumer, d’entrer dans un estaminet, de lancer des pierres dans la rue.
Cette surveillance exercée par les élèves est de beaucoup préférable à la surveillance illusoire de nos maîtres d’étude, qui sont tout à fait inconnus en Angleterre. Elle coupe court à l’antagonisme de l’écolier et du maître, à l’hostilité sourde qui amène l’insubordination. Le camarade puni aujourd’hui peut devenir monitor l’an prochain, s’il se distingue dans ses études et sa conduite. Le règlement est impersonnel et plane sur tous. S’il se commet un abus, la vigilance du maître est là pour l’arrêter.
Cette tâche difficile est aplanie par l’obéissance à la règle et le respect de ceux qui la représentent. « L’Anglais a la superstition louable de la légalité. Qu’une loi soit gênante, dure, absurde même, il s’incline et la subit. » Le Français discute la loi déjà faite, l’Anglais discute la loi à faire. Dès quelle existe, il lui obéit les yeux fermés. C’est qu’il sait bien que la loi est la seule sauvegarde de ce qu’il chérit le plus au monde, la liberté. «Vous voulez être libres , et vous ne savez pas obéir à la loi ! »
Les distributions solennelles, énergiques stimulants de l’arnour-propre, sont bannies des écoles anglaises. «Les prix, livres ou médailles, dont la valeur s’élève de 75 francs jusqu’à 1250 francs, se donnent en quelque sorte à huis clos. » La classe qui y a droit assiste seule, sans que le reste de l’école en soit même informé. La liste des sujets de composition comprend dix ou douze questions de nature très-diverse , parmi lesquelles les élèves choisissent librement celles qu’ils veulent traiter. Chaque concurrent en prend quatre ou cinq, selon sa force. Il s’agit moins d’ embrasser plusieurs sujets que d’en étreindre quelquesuns. Au lieu de nos amplifications de collège, l’élève parle toujours en son nom, avec ses propres opinions et sa courte expérience. Il forme ainsi. son jugement, exerce son observation, et acquiert de l’indépendance d’esprit.
Les devoirs sont beaucoup moins nombreux que dans nos lycées. Des concours ouverts pour les classes supérieures dans toutes les écoles publiques, annoncés dans les journaux, donnent droit à des pensions annuelles de i 000 francs à 2 500 francs , payables pendant quatre,
(') Au rebours de nos colleges, les classes se chiffrent en montant de 1 à 6, avec divisions et subdivisions.
six et sept ans, à la ooiuiition pour les laïu'éats de poursuivre leurs éludes aux universités d’Oxford ou de Cambridge. Le séjour des élèves à l’école n’est pas limité. Au lieu de monter d’une classe à la fin de l’année scolaire, cliacun avance suivant son travail et sa capacité. « La moyenne des études classiques, avant d’entrer à l’Université, est de cinq à six ans; mais on a vu des élèves d’élite franchir en trois ans tous les degrés de l’échelle.»
Nous n’insisterons pas davantage sur les études et leurs programmes, donnés avec détails dans le rapport que nous avons cité. Nous n’avons voulu qu’indiquer les principaux traits d’un système peu connu en France , si différent du nôtre, et qui peut se résumer ainsi : Écoles indépendantes de l’État; pensions annexées continuant la vie de famille pour l’écolier ; liberté de travail et de distractions en dehors des classes; discipline et surveillance conliées aux élèves qui s’en sont montrés dignes par leurs travaux et leur conduite ; absence des stimulants qui s’adressent à la vanité; l’émulation maintenue par les concours , par les prix, par le passage d’une classe inférieure <à une classe supérieure, d’après les notes et l’aptitude de l’élève, au lieu de la promotion en masse, sans examen, d’une année à l’autre. L’ombre du tableau est le fagging, sorte de servitude imposée par les grands aux petits ; le junior doit obéissance au senior. Il est tenu de faire ses commissions, de l’éveiller le matin, de faire son feu, de brosser ses habits, d’épousseter sa table , de porter ses livres en classe ; bref, d’être toujours prêt cà venir quand son master (maître) l’appelle, sous peine de châtiments brutaux, non-seulement tolérés, mais autorisés par l’usage. Le seul correctif de cet odieux abus, c’est qu’il pèse également sur tous. Ni le rang ni la fortune n’en exemptent ; le fils d’un pair d’Angleterre passe, comme junior, par la rude épreuve du fagging jusqu’à ce qu’il devienne senior à son tour. On retrouve là l’antique rudesse du seizième siècle, et un reste des mœurs féodales, alors que les jeunes pages et varlets faisaient leur apprentissage guerrier dans les châteaux sous la verge du seigneur suzerain.
Si cependant on remonte au commencement de l’institution, on lui découvre une origine moins noble. La pénurie des écoles à leur début, avant que la hausse des valeurs, argent et terrains, eût centuplé leurs revenus, obligea de limiter le nombre des domestiques ; on y suppléa par le service des nouveaux venus : de là le fagging. Les maîtres, peu payés, étaient rares ; on éleva aux grades de monitors, prepositors, etc., les meilleurs et les plus anciens élèves : de là le système raonitorial qui, outre ses avantages, est presque une nécessité en Angleterre. «Il est une conséquence de la liberté d’allures qu’on y laisse aux élèves. Quand les enfants sont réunis dans une étude, dans une cour, on conçoit qu’un surveillant puisse présider à leurs travaux, à leurs jeux ; mais dès qu’on leur accorde le droit d’étudier quand ils veulent et de jouer où il leur plaît, il faut ou renoncer à toute surveillance, ou en trouver une assez active, assez multiple pour que l’enfant ait chance de la rencontrer partout. »
Dans les pensions annexées, comme à l’école, il y a des monitors, un ou plusieurs, selon le nombre des élèves, qui ne dépasse pas trente à quarante. Les commissaires de l’enquête de 1862 ont témoigné en faveur du système monitorial qui, disent-ils, « a largement contribué à former et à entretenir un sentiment moral élevé , une saine opinion publique. Il a été favorable à l’indépendance et à la virilité du caractère, et a rendu possible cette combinaison d une ample liberté avec l’ordre et la discipline, qui forme un des traits les plus précieux des grandes écoles anglaises. »
Il est juste d’ajouter que ces importants résultats sont
dus à la haute et moralisante influence que le docteur Arnold exerça sur les jeunes gens appelés à le seconder, comme moniteurs, à Rugby. La réforme gagna de proche en proche, car, grâce à Dieu, le bien est encore plus contagieux que le mal. L’obstacle devint moyen. « C’est ce qu’il ne faut jamais perdre de vue quand on veut imiter l’Angleterre. Ses meilleures coutumes ne sont souvent que des défauts naturels corrigés et changés en qualités. Ce qu’il faut emprunter à cette grande nation, ce n’est pas tel ou tel usage, telle ou telle institution, transplantée sans racine de son sol dans le nôtre; c’est, avan.t tout, l’habitude salutaire, la ferme volonté de changer la barrière en échelon, la faiblesse en puissance, et la défaite même en triomphe. Peut-être est-ce là, pour les peuples comme pour les individus , le grand secret du succès. »
Nous ne pouvions mieux terminer ce préliminaire à la biographie du docteur Arnold que par cette dernière citation de l’admirable rapport de MM. Deraogeot et Montucci, que nous voudrions voir imprimé dans un format accessible à toutes les fortunes. Nous avons été consterné d’apprendre que le beau volume in— sorti des presses de l’Imprimerie nationale ne faisait partie d’aucune des bibliothèques de lycées, et, par suite, était inconnu de la plupart des professeurs. Ce n’est qu’après nous être adressé à plusieurs membres de l’Université, qui en ignoraient jusqu’au titre, que nous avons pu, non sans peine, nous en procurer au prix de vingt francs un exemplaire qui, en 1871, nous a été pillé par les Prussiens, plus disposés peut-être à en profiter que les Français. Nous n’en conseillons pas moins aux pères de famille et à tous ceux qui voient dans l’éducation l’espoir et la sécurité de l’avenir, la lecture attentive de ce très- remarquable et très-instructif ouvrage.
La suite à une autre livraison.
CARDENILLO.
— Bonjour, docteur Sanchez, dit un maraîcher qui revenait de la ville, monté sur son âne.
— Bonjour, mon garçon, dit le docteur Sanchez, qui se promenait à l’ombre des grands arbres ; quelles nouvelles de ta maison?
— Tout le monde va bien , dit le maraîcher en riant ; seulement, je crois que Cardenillo couve une maladie.
Cardenillo, autrement dit Vert-de-Gris, était l’âne du maraîcher. Son pelage gris nuancé d’une espèce de glacis verdâtre, lui avait valu son surnom.
— Cardenillo a fort bonne mine , reprit le docteur ; à quoi peux-tu juger qu’il couve une maladie?
— Il est d’une sagesse à faire frémir, ce qui n’est guère dans ses habitudes. Cette bête-là va tomber malade, pour sûr. Il ne rue plus, il n’essaye plus de mordre, il ne se défend plus quand on le charge.
■ — ^ Voyez-vous cela ! dit le docteur en riant.
Il allait continuer sa promenade, quand tout à coup, se ravisant :
— Comprends-tu la langue des ânes?*
A cette question bizarre , le maraîcher partit d’un fou rire inextinguible.
— Et vous, maître? demanda-t-il à son tour, quand il eut repris haleine.
— Je la comprends, dit le docteur avec le plus grand sérieux du monde. Je ne veux pas dire que j’en saisisse toutes les nuances et toutes les délicatesses; mais enfin je la comprends assez pour te dire d’où provient la sagesse de Cardenillo.
Le maraîcher ne savait plus trop que penser. A tout hasard, il dit au docteur ; — Maître, je vous écoute.
— Tout le monde, dit le docteur, sait que les jours de marché sont jours d’assemblée pour les ânes. Ces jours-là ils se racontent les nouvelles, traitent gravement entre eux les questions qui intéressent le bien-être ou la dignité de la corporation tout entière, et s’encouragent mutuellement à soutenir leurs fiieros ou privilèges. Ces assemblées, quoique solennelles, ne sont point obligatoires, et les absents ne sont pas mis à l’amende ; car il dépend toujours du caprice d’un maître d’amener son âne au marché ou de le laisser à l’écurie. Du reste, ne crois pas que les ânes qui sont demeurés aux champs ignorent les décisions de l’assemblée. L’âne qui revient du marché prévient ses camarades à plus d’une lieue à la ronde.
A ce moment, Cardenillo fit entendre une fanfare éclatante.
— Qu’a donc cette bourrique? Quel vacarme infernal ! s’écria le maraîcher.
— Ce quelle a? reprit le docteur : elle transmet aux camarades les recommandations de l’assemblée.
Et quelles sont ces recommandations?
— Les voici ; « Persistez; tout va mieux. »
' — Qu’est-ce qui va mieux? demanda le maraîcher.
— Quelque chose, sans doute, qui allait mal, répondit le docteur. Mais' écoute mon liistoire. Te souviens-tu du plongeon que tu fis le mois dernier dans le Rio de la Huerta? Tu dois t’en souvenir, car jamais maraîcher ne fut mis par la malice de son âne en si piteux état. Tu ruisselais de la tête aux pieds ; la boue tenace s’attachait à tes mains, à ta figure, à toute ta personne ; l’écharpe de soie que tu rapportais à ta femme n’était plus qu’un haillon ; tu avais perdu ta bourse dans la bagarre ; ta montre d’argent fut si copieusement remplie d’eau, quelle refuse, depuis ce jour-là, de marquer une heure raisonnable. Si Cardenillo te fit faire une si belle voltige , c’est que l’assemblée en avait décidé ainsi. Les griefs des ânes de maraîchers étaient grands ; un âne d’Aragon , tout plein de rancune et d’éloquence, monta la tête à l’assemblée, et ce soir-là et les jours suivants tous les maraîchers eurent maille à partir avec leurs ânes. Le soir même , ton voisin Zueco recevait en pleine figure cette ruade qui n’a pas contribué à l’embellir ; et le lendemain , ton autre voisin Lopez était à moitié écrasé par son grand Castillan , qui avait fait semblant de butter et s’était étalé en plein sur son maître.
— Si j’étais sûr de cela, dit le maraîcher, Cardenillo passerait un mauvais quart d’heure.
— Au lieu de te fâcher pour si peu, réjouis-toi plutôt que les choses ne soient pas allées plus loin. L’Aragonais, quand il connut le résultat de son premier discours et les vengeances diver^s que les ânes avaient tirées de leurs maîtres, fut si rempli d’orgueil qu’il proposa à l'assemblée une révolte générale des ânes dans toute la province. L’assemblée fut épouvantée d’abord de sa hardiesse, et de plusieurs côtés on lui demanda s’il comptait mettre les hommes à la place des ânes et les ânes à la place des hommes.
« Précisément », répondit-il. Les bonnes têtes de l’assemblée secouèrent les oreilles, mais les fous et les ambitieux étaient pour lui. Tu connais le proverbe -: « Donnez un clou à un Aragonais, et il l’enfoncera avec sa tête. » L’âne aragonais ne fit pas mentir le proverbe. Repoussé à plusieurs
reprises, il ne se tint pas pour battu, et revint chaque fois à la charge avec de nouveaux partisans et de nouveaux arguments.
Il insista tellement sur l’injustice du sort, sur la barbarie des hommes, sur les griefs sans nombre des ânes et sur la nécessité de les redresser par la force, que les jeunes ânes exaltés se groupèrent avec enthousiasme autour de lui. En outre, le coquin était expérimenté et savait que l’on mène les ânes moins par leur raison que par leurs passions. Aux paresseux il parlait du jour heureux où les ânes chevaucheraient sur le dos des hommes et leur feraient porter des fardeaux ; aux rancuniers il disait : Tu t’ajusteras un éperon à chaque paturon, et tu feras caracoler ton maître comme il -te fait caracoler toi-même; aux gourmands il promettait du trèfle toujours frais et de l’avoine à pleine augette ; aux vaniteux il faisait entrevoir dans l’avenir la jalousie des chevaux et l’admiration du monde.
Il y avait des ânes assez peu sensés pour se laisser séduire par de telles raisons, et le parti des violents et des désespérés devenait de plus en plus nombreux.
Alors un vieil âne d’origine anglaise, né à Gibraltar, demanda la parole :
« — Je consens, dit-il, à entrer dans la ligue, si l’on me démontre que j’aie à gagner à cette équipée autre chose que des mauvais coups. De deux choses l’une : ou nous serons vainqueurs, ou nous serons vaincus. Si nous sommes vaincus , notre second état sera dix fois pire que le premier. Si nous sommes vainqueurs, nous serons fort embarrassés de notre victoire. On nous parle avec emphase de cavalcades à dos d’homme. C’est un plaisir qui ressemble fort à un supplice ; j’en parle en connaissance de cause, puisque je l’ai goûté. Un artilleur de Gibraltar avait fait le pari de me porter sur son dos ; un de ses amis l’imita. Dieu ! que les omoplates de l’homme sont dures et anguleuses ! le contact en est si douloureux pour l’épigastre d’un baudet, que j’y ai contracté une gastralgie bien caractérisée. Les éperons ne me paraissent pas non plus une merveilleuse invention. On m’avait mis des éperons par dérision : rien de plus gênant, je vous assure ; j’ai eu le paturon endolori pendant plus d’un mois. Le trèfle frais et la bonne avoine sont d’excellentes choses ; mais qui les sèmera pour nous quand nous aurons pris la place des hommes?
» Reste l’admiration du monde. Le monde n’admire pas Longtemps des entreprises comme celle qu’on nous propose. D’ailleurs l’admiration du monde est une nourriture bien creuse pour des baudets affamés. On parle de rendre les chevaux jaloux : quel fruit nous reviendra-t-il de cette jalousie, que quelques bonnes ruades à l’occasion? Je saisque je vais déplaire à quelques membres de cette assemblée ; mais il est de mon devoir de vous dire la vérité. On ne gagne jamais rien à vouloir changer Tordre que Dieu a établi dans sa sagesse. Les animaux, quoi qu’on en puisse dire, ont été créés avec des facultés et des destinations différentes. L’homme, malgré ses injustices, est fait pour commander, et Tâne pour obéir ; qu’il obéisse donc. Le travail est son lot ; il n’y a que les coups et les injures qui sont de trop : qu’il cherche donc, en faisant supprimer les injures et les coups, à améliorer sa condition, ce qui est une chose très-possible ; mais qu’il ne cherche pas à changer la nature des chosés, ce que nulle créature n’a jamais tenté sans avoir à s’en repentir.
» — Comment améliorerons-nous notre condition? lui cria-t-on de tous côtés. Comment ferons-nous disparaître les mauvais traitements?
» En contribuant de tout notre pouvoir à rétablir la bonne harmonie entre les hommes et nous. Je sais qu’il y a des hommes capricieux et brutaux; mais je sais qu’il y a aussi des ânes méchants et entêtés. Ce n’est cependant là le caractère ni de tous les ânes, ni de tous les hommes.
Il y a donc, je crois, moyen de s’entendre. Qui a commencé la lutte, de l’âne ou de l’homme? il importe bien peu de le savoir. Le beau rôle sera à celui qui y mettra fin le premier. Que le plus raisonnable fasse donc les premières concessions : notre soumission touchera les hommes , notre dévouement leur gagnera le cœur ; nous serons plus heureux , et nous aurons la gloire de nous étie montrés les plus raisonnables. Ce n’est pas seulement a raison et le respect du devoir qui nous conseillent de prendre ce parti, mais encore notre intérêt bien entendu.
D’après Goya. — Dessin de Sellier.
J’ai toujours remarqué que quand nous faisons la guerre aux hommes nous en payons les frais, et que toutes nos \ engeances retombent sur nos propres épaules.
>> lia raison ! il a raison ! » s’écria-t-on de toutes parts.
Malgré les vociférations de l’âne aragonais, la maionte de 1 assemblée adopta les conclusions de l’âne de Cibraltar. Pour empêcher la décision de l’assemblée de lester lettre morte, les ânes présents jetèrent les fondements d une association nouvelle qu’ils appelèrent la Société proleclrice de l’homme. Voilà, maraîcher mon ami, pourquoi Cardenillo est si sage et si doux.
Le maraîcher se mit à rire.
— Vous me contez là, dit-il au docteur, des histoires de
1 autre monde. Cependant, comme vous n’avez pas l’habit^ude de parler pour ne rien dire, je m’aperçois qu’il y a du bon dans ce que vous venez de me raconter, et j’en ferai mon profit. Adieu, senor docteur. Hue donc, Cardenillo ! Pardon, je voulais dire : « Monsieur mon protecteur, êtesvous disposé à regagner l’écurie? »
Cardenillo prit très- bien la plaisanterie, et se mit à partir d’un bon pas pour regagner le temps perdu.
L histoire dit que Cardenillo et son maraîcher vécurent toujours, depuis lors, dans la meilleure intelligence.
CHATIMENT DE.S RÉeiCIDES.
^ Il n’est point d’épouvantable supplice que les hommes n’aient inventé. En Angleterre, il fut un temps où l’on po-
sait une couronne de fer, rougie à blanc, sur la tête de ceux qui avaient altent.é à la vie d’un roi. Shakspeare fait allusion à cet usage dans Richard III. Dans la première scène du quatrième acte de ce drame, Anne, duchesse de Glocester, s’écrie :
— Oh ! plût à Dieu que le cercle de métal d’or qui doit entourer mon front fût de l’acier chauffé à blanc qui me brûlât jusqu’au cerveau !
LES ENNEMIS DES LIVRES
Suite. — Voy. p. 102.
LES COUPEURS‘DE LIVRES INATTENTIFS. — LES RAVAGES DE l’index , — SORT MISÉRABLE DES COUTEAUX A PAPIER.
Qui ne connaît les bibliographes, les bibliophiles, les bibliognostes , les bibliotaphes , voire même les bibliocapelles, mot que l’irascible abbé Rive avait inventé pour stigmatiser ce qu’on appelait en son temps les fripiers de livres? On sait moins communément ce que signifie le substantif « biblioguiancie », au moyen duquel MM. Heudier et Vialard désignaient jadis l’art de restaurer les livres précieux. N’a-t-on plus aucune autre dénomination à inventer? et ne faudrait -il pas au moins un mot de plus pour désigner l’art utile de la préservation des livres? Peut-être, après tout, doit-on se contenter de «reliure. »
En effet, l’art délicat du relieur, qui n’est pas un métier vulgaire, nous conserve une de nos plus nobles jouissances, celle du moins qu’un esprit éclairé peut considérer comme la plus durable, puisque la possession d’un bon livre resté intact nous suit pour ainsi dire jusqu’aux portes du tombeau, et nous fait rêver aux plaisirs intellectuels de ceux que nous laissons après nous. Mais que peuvent-ils souvent contre les ennemis des livres? Comment veut-on, par exemple, que les relieurs les plus experts réparent non pas des ans Yirréparahle outrage (il en est toutefois parmi eux qui ont ce secret), mais le dommage énorme que cause à un livre encore broché et orné de ses belles marges un lecteur passionné ou bien inattentif, qui a laissé errer au hasard le couteau dont il s’est servi pour trancher un feuillet?
Il y aurait une page vraiment curieuse et quelque peu philosophique à écrire sur le lettré armé d’un couteau d’ivoire ou d’ébène, qui tout cà coup, et parfois sur un caprice d’imagination, s’arme de cet instrument fatal, et se met à ouvrir sans attention aucune un livre broché, vierge jusqu’à ce moment des regards du savant, du poète ou simplement du curieux : presque toujours un péril manifeste commence pour cet ouvrage.
Il y a, personne ne l’ignore, une secrète volupté de l’esprit dans cette opération si simple en apparence; mais il faudrait aussi qu’il y eût de la précaution et de la prudence, et ces deux qualités manquent souvent aux amateurs passionnés, et aux désœuvrés curieux plus encore.
Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous tenez en estime particulière à d’autres qu’à vous-mêmes; défiez-vous, pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l’art de la broderie et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants. Tout habile qu’elle est, cette main charmante, à laquelle on peut confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le plus innocemment du monde d’innombrables festons aux marges que vous voulez respecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne marquée , ne tranche cette marge jusqu’au texte, et perde
ainsi à tout jamais un livre qui n’est plus présentable aux yeux d’un véritable bibliophile. — Je demande pardon pour cet alinéa à nos lectrices, il y a de nombreuses exceptions ; mais s’il s’agit de quelque poétique souvenir ou d’une nouvelle entraînante, le livre sera mis en lambeaux sans qu’on lui accorde la moindre pitié, et le plus beau volume ne sera plus qu’un glorieux trophée de l’enthousiasme qu’il aura su produire !
Pour séparer les feuillets d’un livre, la nature nous a tous pourvus, et malheureusement personne n’en perd le souvenir, d’un instrument qui ne fait défaut à aucun lecteur ; c’est le second doigt de la main. Si vous ne voulez mériter le nom d’ennemi des livres au premier chef, n’employez jamais cet auxiliaire digne d’un sauvage, car il produit sur son passage des déchirures horribles que le relieur le plus adroit ne pourra jamais dissimuler. Les mains mignonnes dont je parlais tout à l’heure n’usent que trop souvent de l’index pour remplacer le couteau d’ivoire, et, je dois le dire, elles font toujours cette nuisible opération avec l’innocente inconscience du dommage qu’elles vont causer. Que voulez-vous qu’on fasse, me disait un relieur avisé, d’un livre qui présente ces scies effroyables autant quelles sont irrégulières, atteignant presque toujours les portions imprimées du volume? C’est un livre déshonoré... Ne croyez pas, comme tant de gens le font, pouvoir conjurer le péril qui suit cette façon d’opérer, en passant rapidement entre vos lèvres, fussentelles les plus fines du monde , les feuillets que vous voulez ouvrir. Quelquefois, on peut l’avouer, ce triste moyen réussit, et sa simplicité le met à la portée des lecteurs pressés, et toujours les moins prévoyants; mais en combien de circonstances ne peut-il doubler le dommage que l’on prétendait éviter! Que l’humidité qu’on obtient d’une façon si rapide vienne à prédominer sur le papier imparfaitement collé, l’index fera le reste, et la lecture pourra être poursuivie; mais quelles énormes déchirures viendront plus tard accuser le lecteur de sa monstrueuse précipitation ou de sa déplorable incurie !
La conclusion de (ms sages remarqûes, que bien des gens traiteront de minutieuses, c’est qu’un soigneux ami des livres doit se munir avant tout de coupe-papier irréprochables; disons mieux, il doit avoir toujours sous sa main un de ces instruments utiles. L’ingénieux ^ffco l’a dit il y a déjà plus d’un siècle, la curiosité, fille de l’ignorance, est mère de la science ; il aurait pu ajouter quelle est presque toujours impatiente; la passion, personne ne l’ignore, ne connaît pas de frein et ne sait rien calculer. L’indicateur, hélas! est toujours si prompt à remplir son détestable office! Il ne faut parfois qu’un couteau A papier se présentant au regard' à point nommé , pour sauver un chef-d’œuvre de typographie. Le grand Cuvier était si bien convaincu de cette vérité transcendante et de l’utilité incontestable du coupe-papier, qu’il avait un de ces utiles instruments dans chacun des quinze cabinets spéciaux dont se composait, au Muséum d’histoire naturelle, son admirable bibliothèque ; c’était un coupe-papier à la main qu’il trouvait les documents dont son esprit organisateur savait si bien tirer parti.
Le vrai plioir, le meilleur couteau à papier, conservons-lui ici son nom vulgaire, est celui qui a été fabriqué avec un ivoire solide ou bien avec un buis résistant; on admet volontiers l’ébène. Défiez-vous des autres bois, de ceux principalement dont la fibre est molle, ou bien de ceux qu’une main inintelligente a taillés sans certaines précautions. L’usage journalier les couvre bientôt de coches malencontreuses, et le papier en est blessé; un coup précipité les fait parfois voler en éclats, au grand dommage du livre dont ils devaient régulariser les feuillets.
On fait nombre de charmants outils de ce genre dans certaines villes d’eaux , et principalement cà Spa ; de fines peintures les ornent et d’ingénieux emblèmes leur donlient une sorte de valeur artistique ; les lecteurs avisés,
' et qui ne vivent pas uniquement de gracieux souvenirs’, leur préféreront toujours les coupe-papier un peu rustiques dont nos pères aimaient à se servir. Le bois dont on use pour leur emploi éphémère n’est ni homogène ni résistant; ils sont d’ailleurs revêtus d’un vernis que mille causes peuvent altérer, et qui à la longue disparaît en passant d’une façon rapide entre les feuillets qu’on veut séparer. — Les coupe-papier de santal qu’on nous expédie de l’Inde sont d’un aspect charmant avec leurs rosaces en mosaïque, où le métal blanc s’unit à l’ébène et à 1 ivoire ; mais le bois parfumé qui leur sert de base ne dure pas longtemps au contact d’un papier trop ferme ; ces couteaux de nabab sont des couteaux de luxe propres tout au plus à orner un bureau.
Défiez-vous surtout, lecteurs pacifiques, de ces espèces de cimeterres aux manches plus ou moins historiés, à la pointe aigue et recourbée, qui font le brillant ornement des magasins de papeterie et qu’on donne presque toujours en cadeau lorsqu’on prétend offrir un souvenir aimable à un professeur ou bien à un lettré, et qui simulent parfaitement une arme orientale. Laissez ces splendeurs décevantes cà quelques bureaucrates en relation avec l’armée. Ces coupe-papier métalliques sont d’un usage détestable, et percent souvent sans miséricorde les feuillets qu’ils ont dû séparer. D’ordinaire leur tranchant est par trop affilé et la lame agit d’une façon irrégulière en mordant sur la marge, comme cela a lieu avec les simples couteaux ou avec les canifs, dont un soigneux bibliophile n’emploiera jamais le secours. N’avez-vous point remarqué sur ces belles marges dont nous parlons ici des déchirures aiguës déshonorant un livre? C’est presque toujours la preuve du crime secret accompli par le coupe-papier cimeterre, et il ne se révèle, hélas! bien souvent qu’aprés de nombreuses années, alors que l’on croyait posséder un livre vierge de tous les outrages qu’on peut redouter d’un distrait ou simplement d’un maladroit.
Pour être juste racaintenant à l’égard des fabricants de coupe-papier, il faut mettre sous les yeux du lecteur réfléchi les causes nombreuses de détérioration ou même de destruction à peu prés complète qui s’attachent aux utiles auxiliaires de la science bibliographique, qu’on nous vend journellement à des prix si modérés. Rappelez-vous (et tout habitué des grands centres littéraires en a pu faire la remarque) qu’on rencontre très-peu de coupepapier dont le manche ou le tranchant n’ait reçu quelque injure notable... Les uns, mutilés jusqu’à la lame, peuvent être à peine saisis par deux doigts; les autres périssent par le bout opposé, et déchirent au lieu de couper; il y en a un grand nombre qu’un canif pernicieux a tailladés d’une façon désolante, et qui n offrent plus que l’aspect d’une scie ; d’autres encore, tombés entre les mains d’un ciseleur émerite, sont finement ornementés sur la partie plane de leur tranchant, et Dieu sait s’ils sont propres en cet état a 1 usage auquel on les destine ! Les moins maltraités , il ' faut 1 avouer, sont ceux qu’une' plume inattentive a couvei ts de caricatures parfois bien enfantines, ou de paysages tiop primitifs pour qu’un ami de l’ordre ne s’efforce pas f e les effacer. Qu arrive-t-il , hélas! quand une nécessité piessante force un lecteur soigneux à fkire usage d’un pareil instrument? Des déchirures involontaires se produisent immanquablement sur les marges qu’on a tenté de séparer; de fâcheuses maculatures se manifestent si le papier est encore humide. Pour expliquer ces cas désolants, fruits de l’étourderie ou de l’inattention, il suffit de
se rappeler qu’un coupe-papier simple ou surchargé d’ornements superflus devient presque toujours, entre certaines mains désœuvrées, une sorte de jouet, ou, si on le préfère, un objet servant de contenance et propre tout au moins à accentuer la pensée. Les réflexions lentes ou les mouvements désordonnés lui sont également fatals; on le taillade ou bien on le brise, et ceux qui l’ont mis en ce tiiste état n ont pas songé un seul moment qu’un livre mal coupé est presque toujours un livre perdu.