DÉTAILS DE LA FABRICATION. — USAGES NOMBREUX
Fin. — Voy. p. 242.
Pour cette seule fabrication, qui ne s’arrête jamais, les machines utilisent la dépouille de 10000 bêtes, c’est-àdire fabriquent de 200 à 250000 cure-dents par jour ! k l’état où nous avons laissé notre explication, ils sont encore bruts; il faut les débarrasser non-seulement de la pellicule opaque qui les recouvre, mais encore delà moelle en spirale qui s’étend plus ou moins dans leur intérieur. La première opération, à l’extérieur de la plume, se fait avant la taille ; si les cure-dents étaient taillés, ils s’enfileraient les uns dans les autres et ne se pèleraient point. On les place donc tous dans un immense tonneau,.où ils tournent, avec de l’eau, tout simplement. Mais, une fois taillés, pour leur enlever la moelle, on les place dans une sorte de panier à salade en fil de fer, qui tourne dans l’eau d’un mouvement alternatif de va-et-vient sur lui-même , cQmme si on le tenait par l’anse. Ces opérations emploient de 20 à 25000 litres d’eau par jour.
Une fois sortis du panier tournant, les cure-dents sont placés dans une essoreuse à force centrifuge, puis portés au séchoir, et enfin mis en paquets. Les femmes chargées de cette besogne se servent d’une petite machine trés-
F/g, 7. — Macliine à faire les paquets de cmv-denls.
simple (fig 7), qui abrège assez les manipulations pour qu’elles puissent faire, dans une journée, 20 boîtes contenant 40 paquets, ce qui représente 800 cure-dents par boîte. Elles piquent chaque cure-dents, par l’extrémité voulue, dans un mandrin A obliquement soutenu devant
elles; cela fait, elles serrent la partie B des cure-dents dans leur main pour en rapprocher les parties flexibles , et passent autour une bague en cuivre G; il suffit alors de faire entre la bague et le mandrin A les deux ligatures de petit fil rouge qui maintiennent le paquet D. En cet état, ces objets sont prêts cà s’en aller dans le monde entier. Ils n’ont aucun caractère spécial ; on pourrait les appeler des cure-dents omnibus.
Cela ne peut suffire à certains grands restaurants d’Amérique : ils veulent avoir leur adresse imprimée sur les cure-dents qu’ils débitent; d’un autre côté, dans les colonies espagnoles , il est d’usage que l’on trouve des devises imprimées sur les cure-dents, qui sont faits d’ailleurs avec des plumes plus grandes et plus belles. L’imprimerie à cure-dents, ou machine à marquer, a une forme particulière (lig. 8). A est un récipient contenant de la cendre chauffée par des lampes placées dessous ; à
Fig. 8. — Machine à marquer les plumes.
travers les trous de la paroi D, on enfonce les plumes entières ou les cure-dents, que l’on retire lorsqu’ils sont arrivés à un degré de chaleur convenable que l’expérience a indiqué et que les ouvrières constatent, comme les repasseuses leur fer, en approchant la plume de leur joue.
Dès que la plume est chaude au point voulu, on la pose en B sur une bande contenant des caractères d’imprimerie en fer, et l’on appuie fortement sur la plume au moyen d’une sorte de couteau mousse à manche G. La différence de température suffit pour former les lettres en transparent sur le corps blanc mat de la plume.
Ge n’est pas tout encore, et nous sommes loin d’avoir énuméré tous les emplois du tuyau de plume.
Avec ces tuyaux on fait des hampes de pinceaux; pour cela, il en faut de toute grosseur; les plus petits sont le déchet de numéros élevés, 16 à 20.
Indiquons ensuite, avec les flottes pour la pêche, les cigarettes Raspail, les tubes d’amorce pour les étoupilles, etc., etc. Gette dernière classe est une des fournitures les plus difficiles, parce que toutes ces étoupilles doivent être passées une à une dans des calibres où il faut qu’elles entrent exactement, et que de plus il est nécessaire qu’elles s’adaptent parfaitement à la lumière des canons de divers numéros. 11 y a donc par suite un grand déchet, et cependant on s’oblige, par des marchés spéciaux, à en fournir des quantités incroyables : par exemple , on expédie tous les mois, au seul port de Toulon , 54000 calibres à moins d’un dixiéme de millimètre. Imagine-l-on la quantité d’oies nécessaire pour fournir tant de plumes, chacune n’en donnant que deux au plus, si elles sont parfaitement égales et régulières!
Nous ne saurions omettre de parler de la transformation des tuyaux en becs de plumes à écrire, transition acceptée par beaucoup de personnes entre la plume d’oie et la plume de fer. Certains pays, comme l’Angleterre, consomment des quantités incroyables de becs de plumes qui , comme de certaines aiguilles , reviennent en France avec des étiquettes anglaises. Ce sont encore les boutsd’aile qui donnent les meilleurs becs. Au moyen d’une petite scie circulaire B (fig. 9) armée de toutes petites dents, la plume, présentée en A dans un guide, est fendue dans toute sa longueur, puis chacune de ses moitiés passe successivement sous un emporte-pièce qui les taille d’un seul coup et les compte , ainsi qu’on l’a vu pour les curedents.
Le haut des petites plumes, dont les tuyaux ont encore un emploi, sert à faire des volants, et, de ce chef, la fabrique est toujours à court. On part du numéro 11 pour les petits et du numéro 5 pour les plus gros. L’Angleterre prend les hauts de plumes coupés, autant qu’on peut et qu’on veut lui en envoyer, et encore se plaint-elle de n’en avoir jamais assez. Quelle main-d’œuvre dans la confection de ces petits objets!
Et aussi quelle singulière destinée que celle de cette petite plume numéro 11 ! Elle vient de Sibérie avec ses sœurs ; elle est coupée à Paris ; puis le tuyau part pour l’Afrique sous forme d’un pinceau d’un sou, et le haut, manufacturé en Angleterre où il est envoyé de Paris, va récréer les enfants d’Amérique sous forme d’un volant qui ne coûte pas plus cher. Ge sont des ballots de 200000 plumes qui servent, en se succédant sans cesse, à ces transformations.
Fig. 9. — Machine pour tailler les plumes à écrire.
Rappelons encore quelques autres usages accessoires ou temporaires.
De tout temps on a employé le copeau supérieur de la plume à faire des bourrelets tressés pour les enfants, de gracieux paniers de femmes, et mille charmantes bagatelles. Ges déchets vont pincer les cordes des jouets à musique des enfants.
Il y a quelques années, M. Bardin avait imaginé de faire des chapeaux de paille avec la matière des tuyaux. Elle était débitée, au moyen d’une petite machine tournant en spirale, en un long fil de 12 ou 15 mètres, au moyen duquel on tissait le chapeau. G’était charmant, frais et économique. Malheureusement, quand la pluie mouillait ce tissu , il prenait les formes les plus fantastiques ; le mal étant irréparable, on dut abandonner cette fabrication.
Il resterait enfin à parler de la transformation de la plume en étoffe. M. Bardin a réalisé le problème en petit, et l’on annonce que bientôt des machines nouvelles le réaliseront en grand ; mais il ne s’agirait plus seulement des plumes d’oie : toutes les plumes pourraient servir. ■