‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 227 sur 712 · L’OURS · texte numérisé non relu

L’OURS

Voy. la Table de quarante années.

L'Ours blanc. — Dessin de Freeman.

Comment se fait -il que l’ours, un des plus grands carnassiers, se présente à nous avec des ongles fouisseurs, évidemment propres à servir d’instruments de travail, quand les naturalistes ont cru pouvoir établir une étroite corrélation entre l’instinct de construire et la faiblesse des espèces? Si l’on examine l’ours de plus prés; si, au lieu de s’en laisser imposer par son extérieur formidable, on scrute le fond de sa nature, on aura bientôt raison de cette apparente contradiction.

L ours, en effet, malgré ses membres puissants, malgré la vigueur de ses muscles, n’est encore que l’ébauche d un carnassier. Ses armes, redoutables sans doute, sont cependant moins terribles qu’elles n’en ont l’air; d’ailleurs, il ne s en sert pas, si ce n’est dans des circonstances exceptionnelles. Ouvrez cette gueule effroyable, et vous y trouverez des dents, non pas tranchantes et aigues, mais larges et aplaties, plus propres à broyer qu’à couper et à déchirer : aussi des racines, de jeunes pousses, des fruits, suffisent-ils a contenter cet énorme appétit; son mets favori, son grand régal, — qui le croirait? — Tosjk XLIll. — Aoi t 1875.

c’est du miel. Voyez ces pieds dont la large plante s’appuie lourdement sur le sol : qu’en résulte-t-il? Ni bonds soudains, ni course rapide; une marche lente, pacifique, qui se traîne à pas comptés sur le sol, ou bien se hisse tranquillement, grimpe débranche en branche aux arbres. Il semble que les ours soient une transition des quadrumanes aux carnassiers. On dirait de gros singes, honteux de voir leur visage s’allonger en museau, leurs mains devenir des pattes, leurs doigts tourner en griffes, et qui ne songent qu’à se cacher. En captivité, quand leur sauvagerie s’est adoucie, ne les voyons-nous pas faire preuve de finesse et de malice, se plaire à parader devant nous, se tenir et marcher debout sur leurs jambes, croiser les bras, danser quoique un peu lourdement, saluer avec un reste de grâce, pour un morceau de pain ou de gâteau?

N’étant point chasseur, ayant presque toujours sa nourriture à sa portée , l’ours est indolent, sédentaire, taciturne. Il vit en ermite dans les montagnes inaccessibles, au fond des plus sombres forêts. Il y passe son temps à se promener, à paître, à dormir. L’ours dort beaucoup,

la plus grande partie du jour en été, presque continuellement riüver; il est si gras qu’il peut jeûner longtemps sans pâtir. Ainsi ce monstre, presque aussi grand que le lion, a presque les mœurs de la marmotte.

On conçoit maintenant qu’avec de tels goûts l’ours soit casanier et ait besoin d’une demeure. S’il trouve dans son domaine une caverne naturelle, un tronc d’arbre creux, quelque trou de roche, il s’en accommode ; sinon , il s’ingénie , il se met à l’œuvre : il amasse des branches , des feuillages, les arrange, les foule, s’en fait un gîte; il va, dit-on , Jusqu’à le garnir de mousse, pour qu’il soit plus chaud. Là, il s’établit seul, loin de ses pareils; il ne consent même pas à vivre en famille. Un moment unis, le mâle et la femelle se séparent bientôt ; la mère s’en va nourrir ses petits ailleurs ; si elle ne les emportait pas plus loin , le mâle , bourru jusqu’à la brutalité , les mangerait peut-être.

On pourrait nous accuser d’avoir accordé à l’ours trop de bénignité dans les appétits, et l’on nous citera des exemples de chevaux ou de taureaux dévorés par lui, et même de voyageurs, de chasseurs, qui de sa rencontre ne sont pas revenus. Nous ne contestons pas ces faits ; nous ne nions pas qu’aprés un rude hiver, quand il est pressé par la faim, toute proie lui soit bonne, même l’homme, qu’en temps ordinaire il n’inquiète jamais. Il nous paraît également vraisemblable que, poursuivi jusque dans sa tanière , quand il se sent percé d’une balle , frappé d’un épieu ou d’un couteau, il se souvienne qu’il a des griffes, se défende et se venge, s’il le peut.

Ce que nous venons de dire s’applique particuliérement à l’ours brun d’Europe. L’ours noir d’Amérique est encore moins carnassier; on l’^vu, dans la Louisiane, affamé par un long jeûne, pénétrer dans les cours des habitations , ne pas toucher aux viandes qui s’y trouvaient à sa portée et manger seulement les grains qu’il pouvait rencontrer. Il se loge souvent dans les vieux sapins, et quelquefois à une hauteur considérable ; on reconnaît son repaire à la trace de ses griffes sur l’écorce égratignée et aux petites branches brisées autour de l’ouverture.

Si l’ours brun est le souverain pacifique des montagnes et des forêts de l’Europe , l’ours polaire est le roi plus belliqueux des régions arctiques. Ce n’est pas qu’il ne soit susceptible de s’apprivoiser aussi , et qu’en captivité il ne vive plusieurs années avec du pain pour toute nourriture; mais à l’état sauvage, sur les bords des mers glaciales, s’il n’avait d’autre pâture que les maigres lichens qui tapissent ce sol désolé, il mourrait bientôt de faim et son espèce disparaîtrait du globe. Force lui est donc de faire la guerre aux phoques et aux morses qui l’entourent, à moins que la Providence, se souvenant de lui, n’envoie échouer parmi ses glaces quelque cadavre de baleine. Plus chasseur, plus nomade, il se met moins en peine de s’assurer un domicile, bien qu’il passe, dit-on, près de deux mois en léthargie : le plus souvent il se blottit entre deux glaçons et s endort sous un linceul de neige qu’il laisse tomber et s’accumuler sur lui. Si la beauté de l’ours blanc , ou du moins si l’admirable harmonie de sa couleur, de ses formes et de ses mœurs avec le milieu sauvage et grandiose qui l’environne ne suffit pas à lui concilier votre intérêt, ajoutons que ces glaces et ces neiges ne parviennent pas à refroidir le vif attachement, on peut dire l’amour que le mâle comme la femelle, mais surtout celle-ci, porte à ses petits.

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