JOHN FOSTER
Fin. — Voy. p. 47.
Les dernières années de la vie de Foster furent trisfes. Sa santé, déjà três-affaiblie , s’altéra complètement sous l’influence du chagrin que lui causa la mort de sa femme survenue en 1 832. ’
Sa mémoire était devenue si mauvaise, qu’il ne trouvait plus ni plaisir ni profit dans ses lectures et ses études. Dés lors, il renonça aux travaux littéraires. Les préoccupations religieuses, qui avaient toujours tenu la première place dans sa vie, l’absorbèrent à peu près exclusivement. Il ne pouvait détacher sa pensée des perspectives de la vie future, et des hypothèses possibles sur ce que doit être notre condition au delà de la tombe.
Une de ses dernières distractions fut un voyage à Londres. Une visite au British Muséum lui laissa une vive impression. « J y ai passé six à sept heures, écrit-il, voulant savourer la jouissance que donne une longue attention accordée aux belles choses. J’ai regardé pendant plus d’une heure, n en pouvant détacher mes yeux, une certaine Marie-Magdeleine , par Guercino. Ce qui m’a ainsi fasciné , c est moins sa beauté qu’une expression de sainteté pour ainsi dire abstraite et tout à fait indéfinissable. Mais savezvous quel est le mauvais côté, le côté désagréable, pénible, de cette contemplation prolongée de l’humanité idéalisée? C’est que le déplaisir que nous cause la vue de l’humanité réelle en est singulièrement augmenté. Je m’en suis rendu compte aujourd’hui. En sortant du Musée et en me retrouvant dans la rue, je n’ai pu me défendre d’un sentiment de répulsion involontaire en regardant l’expression commune, hélas ! si peuide'aZe, de la plupart des passants. » ' Puis, comme s’il se reprochait de s’être laissé aller â ces sentiments peu charitables, il les corrige et les adoucit aussitôt par cette reflexion chrétienne : «Je ne me trouve jamais dans une foule sans penser combien il est triste de se dire que l’existence de chacun de ces individus n’a de valeur qu’à ses propres yeux et aux yeux d’un très-petit nombre d’autres individus, mais qu’elle est absolument insignifiante aux yeux de la masse. Peu importe à ceux que nous coudoyons chaque jour, ^que nous vivions ou mourions. Dire que depuis mon arrivée â Londres trois mille individus ont quitté ce monde, qui tous me sont inconnus et indifférents. Gela ne peut être autrement, mais cela déchire le cœur. »
Fosteiynourut au moisd’octobre de l’année 1843. Il s’éteignit sans souffrance , et garda jusqu’à la dernière heure sa parfaite lucidité d’esprit. Le soir qui précéda sa mort, quoique se sentant déjà très-faible, il refusa de garder qui que ce fût auprès de lui pendant la nuit, ne pouvant pas
supporter qu on se dérangeât et qu’on se privât de sommeil pour lui rendre service. Le lendemain, quand on entra dans sa chambre, il était mort. Cette bonté qui se manifestait par une.absence absolue d’égoïsme et par les égards les plus incessants et les plus délicats pour les autres, était la qualité dominante de Foster. Elle était sans doute née avec lui; mais sa volonté, qu’il sut toujours diriger vers le bien, et qu’il ne laissait jamais dormir, développa en une qualité profonde et sérieuse ce qui peut-être, autrement mt resté à l’état d’un instinct sensible. Ce que nous oublions trop souvent, et une vie comme celle de Foster peut servir à nous le rappeler, c’est qu’il ne suffit pas de naître avec une nature disposée à la bonté , à la sympathie, à la générosité, mais que le plus difficile est de conserver ces vertus au travers des sécheresses de la vie et la surveillance vigilante que Foster exerça sur lui-même fut le secret de sa force, et aussi de sa constante et inaltérable douceur.
Cette douceur, toutefois, n’excluait pas de violentes indignations contre tout ce qui lui paraissait injuste ou mal. Il ne pouvait, par exemple, supporter l’idée qu’on fit souffrir des enfants ni qu on tourmentât des animaux. 11 pensait que tout ce qui est faible, petit, malheureux, a droit a notre sollicitude , à notre protection , et qu’on ne saurait aller trop loin dans une voie qui nous arrache à nos préoccupations égoïstes et nous force à nous occuper d’autre chose que de nous-mêmes. Il avait une pitié vraie et profonde pour les pauvres. Il exerçait la charité d’une manière peu commune. Ainsi, quand il voyait de petits marchands qui avaient besoin de vendre coûte que coûte, se défaire de leur marchandise à trop bas prix, il glissait dans leur main quelque pièce de monnaie en plus de la somme qu ils avaient demandée. Il ne pouvait admettre qu’on exploitât la pauvreté â son profit, et il trouvait, non sans raison, qu’il est odieux et inhumain de tirer de la misère des autres un av.antage pour soi-même.
Sa compassion n’était pas moindre à l’égard de certaines fautes que le.monde a coutume de punir avec une rigueur extrême. Une fois, ayant entendu raconter qu’un pauvre homme, poussé à bout par la faim et la misère, s était laissé entraîner à dérober quelque aliment pour sa famille, il dit : «Les honnêtes gens qui, malgré eux contre leurs instincts et contre leur volonté, cessent d’être honnêtes, sont bien à plaindre; et combien ils doivent souffrir ! »
Il gardait toutes ses sévérités pour les vaniteux et les égoïstes.
Essai sur les maux de l’ignorance populaire (*) est l’ouvrage le plus connu et le plus estimé de John Fos-, ter. Ce n’avait été d’abord que le développement d’un discours prononcé à une réunion des amis de la « Société des écoles britanniques et étrangères. » La première édition avait paru en 1820; la seconde, publiée l’année suivante, était déjà augmentée d’un quart; celles qui se sont succédé depuis ont été encore notablement améliorées. C’est, à vrai dire, un ouvrage dont le plan laisse à désirer, et d’une lecture un peu difficile; on y souhaiterait plus d’ordre, et surtout plus de mouvement et de chaleur. Tel qu’il est, même aujourd’hui, on ne le consulte pas sans profit. Il abonde en fait utiles et surtout en Réflexions justes, sincères, énergiques.
Foster reproche, avec un certain courage, aux classes supérieures d’avoir trop longtemps tardé à se préoccuper de l’éducation populaire. Il dénonce cet oubli, cette indifférence, ce défaut de sollicitude, comme des effets funestes de 1 égoïsme et de la vanité. Il montre avec beaucoup de fermeté comnrent l’absence de tout exercice intellectuel et (*) Essay on the evils of popular ignorance.
la privation de toutes les jouissances d’un ordre élevé réduisent nécessairement le peuple aux seuls plaisirs matériels, et l’entretiennent dans des habitudes de rudesse et des mœurs brutales ou même cruelles. Il insiste sur ce point, que l’ignorance est un obstacle à l’harmonie sociale, en ce quelle rend impossible toute relation de sympathie digne et sincère entre les personnes qui jouissent des bienfaits de l’éducation et celles qui sentent, sous ce rapport, leur infériorité. Il proteste, à l’aide d’arguments d’une grande logique, contre cette objection banale que l’instruction tend à trop éclairer le peuple sur l’humilité de sa condition, et à lui inspirer, par suite, des sentiments d’envie et d’insubordination. Il réfute ces arguments dédaigneux de quelques hommes pour leurs semblables, par 1 histoire même de son pays, en prouvant que les rébellions les plus aveugles et les plus terribles ont toujours été provoquées et excitées par les erreurs et les préjugés qu’entretient l’ignorance, et qu’exploitent la méchanceté et l’ambition. Il fait remarquer comment la partie du peuple qui s’approche le plus de la classe moyenne, grâce à quelques lumières, arrive à s’intéresser de plus en plus sérieusement au respect des lois à mesure qu’elle en comprend mieux la raison et l’autorité. Il examine enfin ce qu’on doit entendre par l’ordre et la subordination, et il établit que plus la société se développe, plus il devient nécessaire de bien comprendre les besoins et les désirs populaires, et de leur donner d’autres satisfactions que celles qu’on croyait suffisantes aux époques où l’on ne voyait dans le plus grand nombre des habitants d’un pays qu’une sorte de troupeau a dompter, à contenir, à laisser paître bien ou mal, et à exploiter.
Comme on le suppose bien , Foster ne néglige pas de traiter aussi la question de l’éducation sous 1e rapport religieux, et il exprime la conviction que chez des êtres ensevelis dans une iporance profonde, la religion ne saurait être presque jamais rien de plus qu’une superstition.
« Ce livre de Foster, a écrit un auteur anglais ('), quoiqu’il soit admiré et bien connu, n’est cependant pas lu avec la millième partie de l’attention qu’il mérite. »