‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 250 sur 712 · BÉGUINAGE · texte numérisé non relu

BÉGUINAGE

Béguinage, à Bruges.— Dessin de F. Stroobant.

Bruges est certainement une des villes qui ont le plus de «couleur., comme disent les peintres. Ses maisons cà pignon, ses édifices, font penser au moyen âge; ses promenades solitaires, l’aspect de certaines rues, donnent des idces de recueillement. Par instants on se croirait dans un cloître, tant on est enveloppé de calme, de douceur et de silence. Le mot « cloître » ne vous paraîtra pas, d’ailleurs, une «figure de rhétorique», mais une expression réelle et- juste, SI vous dirigez vos pas du côté du Béguinage, une^des curiosités de Bruges.

Béguinage (Defjfjynhof, Beginenhof) est un mot qui, ymologiquement parlant, désigne une maison ou com- ' Tome XLIIl. — Sepïe.mbre 1875. ~

munauté de religieuses; et il est certain qu’au premier aspect cette voôte et son grand crucifix, ces maisons d’aspect austère, cette statue devant laquelle se trouve une lanterne surmontée d’une croix, rappelant la lampe du sanctuaire, ces femmes à demi voilées qui marchent d’un pas modeste et les mains jointes, tout cet ensemhle rappelle la vie religieuse et les couvents. Mais remarquez que la porte est toute grande ouverte ; qu’il n’y a ni grilles, ni sœur tourière ; que ces femmes vont et viennent ; rappelezvous que vous en avez vu dans les rues de la ville, s’arrêtant, causant, entrant dans les maisons tout comme des bourgeoises. C’est qu’en effet ce ne sont pas des religieuses

régulières et cloîtrées, ce iic sont môme pas des religieuses. Aucun vœu ne les enchaîne; ce sont des femmes pieuses réunies en communauté , tenant a la vie monastique par certains côtés, mais gardant une partie de leur indépendance, et vivant soit de leurs revenus personnels , soit de différentes professions qu’ elles exercent au dedans ou au dehors.

L’origine du nom de béguines qu’elles portent n’est pas établie d’une manière indiscutable. On sait que dans les Pays-Bas, au moyen âge, il se forma en plusieurs villes des réunions tant d’hommes que de femmes qui, sans être érigées en communautés régulières ou officiellement reconnues, vivaient néanmoins ensemble, obéissant à certaines régies monastiques et subsistant du travail de leurs mains. Ces réunions avaient pris pour patronne sainte Beggha , fille de Pépin de Landen , femme du maire Anségise , qui vivait au septième siècle : de là leur nom, selon quelques historiens. Mais cette opinion est contestée par les Bénédictins eux-mêmes, et d’autres historiens ou commentateurs affirment qu’il faut tirer ce mot du nom de Lambert Beggh, ou le Bèghe, ou le Bègue, prêtre de Liège, qui vivait vers la fin du douzième siècle et institua ces sortes de communautés. A Toulouse, il se trouva qu’un certain Barthélemy Béchin leur donna sa maison pour y établir leur communauté, et on prétend aussi que c’est de son nom qu’on tira celui de béguin (’).

Quoi qu’il en soit, les hommes s’appelaient héghards, les femmes béguines , et la maison où ils se réunissaient béguinage {beginagium en latin du moyen âge). On sait que les hommes s’occupaient surtout de travailler, et que les femmes ou faisaient l’école aux enfants, ou soignaient tes malades et les pauvres. Les béguines eurent une grande réputation de sainteté au treizième siècle. Louis IX les appela à Paris et les encouragea, de sorte que leur communauté renferma bientôt plus de quatre cents personnes ; c’est du moins ce que dit Geoffroy de Beaulieu, confesseur du roi. -Lorsque Marie de Brabant, seconde femme de Philippe III le Hardi, fut accusée, peut-être à l’mstigalion de Pierre la Brosse, d’avoir empoisonné le prince royal, fils d’un premier mariage, le roi de h rance, avant de rien décider sur la culpabilité ou l’innocence de la reine, envoya consulter la béguine de Nivelle.

Ce nom de béguins et béguines est, précisément a 1 époque dont nous parlons, l’objet de fréquentes et graves erreurs. Ainsi, on voit dans les historiens du temps les béguins et béguines proprement dits confondus avec les béghards, hérétiques du douzième siècle, qui s’étaient répandus et multipliés sur les bords du Rhin, en France, dans les Pays-Bas, en Allemagne. Comme les béguins et béguines aspiraient à la perfection par la simplicité et le renoncement, et que les béghards professaient une sorte de panthéisme mystique, par lequel ils déclaraient que l’homme ne devait aspirer qu’à s’anéantir en Dieu, et que par conséquent les lois divines et humaines devenaient tout à fait inutiles, on conçoit que, trompé par les apparences, le peuple ait pu prendre les uns pour les autres.

Les vrais hérétiques furent condamnés par le concile de Vienne, en 1311, et les communautés de béguins et de béguines qui, d’après les déclarations des papes Clément V et Benoit XII , n’étaient pas du tout enveloppées dans cet anathème , continuèrent à subsister.

Louis XI supprima les béguines en France au quinzième siècle, et les remplaça par les sœurs du tiers ordre de Saint-François, pour soigner les malades. Mais on les retrouve dans d’autres pays. Les béguines sont alors,

(’) Notons qn’on donne le nom de « béguin » à une certaine coiffure de femme ou d’etifant tros-simjile. Est-ce parce que des béguines en ont porté de semblables?

I comme à leur origine, comme aujourd’hui encore, des filles ou veuves qui , sans prononcer de vœu , se réunissent pour vivre dans la dévotion. Pour être admises dans la communauté, elles n’ont pas d’autre condition à remplir que d’apporter assez pour vivre. Leur habillement, noir de couleur, sévère de forme, ressemble à celui des religieuses. Elles doivent prier en commun , à des heures déterminées. Le reste du temps est partagé entre diffé-' rents ouvrages et les soins à donner aux malades. La direction du béguinage appartient à une supérieure à qui les béguines doivent obéissance, et à un prêtre qui fait fonction de curé. Elles peuvent, du reste, se retirer de la com.munauté quand elles veulent se marier.

Aujourd’hui le nombre des béguinages n’est plus ce qu’il était, tant s’en faut. On en trouve pourtant dans plusieurs villes de Belgique, à Gand , à Courtrai , comme à Bruges. A Gand il y en a même deux, qui forment comme deux quartiers séparés du reste de la ville par des murailles, et en certains endroits par des fossés. Les béguinages sont de véritables petites villes, et rien nedonne l’idée de la vie mystique du moyen âge comme ces rues calmes et solitaires, bordées de petites maisons à l’aspect presque uniforme , quelquefois précédées d’une petite cour où fleurit un modeste parterre, et portant chacune sur leur porte un nom de saint ou de sainte. Les béguines, pendant toute la journée, peuvent sortir du béguinage et aller où bon leur semble dans la ville ; mais elles doivent rentrer le soir avant une certaine heure marquée par leurs règlements. Elles ont un costume également déterminé et ont conservé l’ancienne « faille » flamande , d’un effet si pittoresque et en si parfaite harmonie avec ce milieu doux et grave à la fois.

Dans certaines villes , Bruxelles par exemple, il y avait autrefois des béguinages : ils n’y sont plus, mais on a donné leur nom à des rues qui indiquent l’emplacement de la communauté disparue et perpétuent ainsi le souvenir d’une des institutions du passé.

On trouve aussi en Allemagne quelques établissements nommés béguinages; mais ils ne tiennent que par une analogie assez éloignée aux béguinages de Belgique : ce sont, en effet, des maisons destinées à recueillir des femmes pauvres non mariées, à leur fournir un logement gratuit et à subvenir à quelques autres besoins. Ce ne sont plus des commnuautés, mais des institutions de charité.

BONNE BÉI'UT.VTION.

Le moyen le plus court, le plus sùr, le plus glorieux, de passer pour homme de bien et d’obtenir, par conséquent, les avantages attachés à une bonne réputation, c’est de travailler à l’être réellement. Xénophon.

Page 1