UNE FEMME QUI N’EST BONNE A RIEN
NOUVELLE
Suite et fin. — Voy. p. 286.
Elle entra dans la chambre de sa mère pour savoir comment elle avait passé la nuit, et pour lui rendre compte de sa matinée. La pauvre malade sourit pour la première fois depuis quelle était clouée sur son lit de douleur, et Emilie la quitta pour aller servir le repas du matin.
Sur l’escalier, elle rencontra Louis qui descendait, ses livres et son portefeuille sous le bras; et elle ne put retenir un éclat de rire.
— Comme te voilà fait! Tu ne t’es pas regardé, bien sùr !
— Qu’est-ce que j’ai donc? demanda Louis étonné.
— Ce que tu as? Tu as ton plus beau pantalon noir, avec un vieux veston d’alpaga tout, blanc de craie; tu as oublié ta cravate, et tu as gardé ta chemise de nuit. On dit que les savants sont distraits; c’est sans doute pour cela que tu commences par être distrait, en attendant que tu deviennes savant. Tu te feras suivre par tous les gamins de la rue. Allons, va vite changer tout cela.
— Que veux-tu ! dit Louis un peu confus en remontant l’escalier, j’ai pris ce que j’ai trouvé sous ma main. Depuis que maman est malade, on ne sait plus que devenir ici ; tout vous manque.
Emilie allait lui répliquer vivement, mais elle se retint. >' En ai -je le droit? pensait- elle. » Elle entra dans la chambre de Louis, disposa sur son lit les vêtements qu’il devait mettre, et s’en alla bien vite verser le café à son père et voir si ses tartines étaient rôties à point.
Son père l’embrassa.
— Ah! dit-il, voilà la fée qui a rétabli l’harmonie dans mon pauvre cabinet; elle y a laissé une marque de son passage, ses manchettes, qu’elle avait sans doute ôtées pour ne pas les salir, et qu’elle a oublié de reprendre. Voilà vos manchettes, mademsiselle la Fée, avec mes remerciements; je viens d’aller conter cela à notre chère malade, qui se trouve déjà mieux, à l’idée qu’elle aune remplaçante. Continue, ma chérie, c’est toi qui sauveras ta mère.
Ainsi encouragée, comment Émilie n’eùt-elle pas continué? On la vit partout, je dirais presque partout à la fois dans la maison, tant elle trouva m.oyen de se multiplier.
— Voilà Mademoiselle qui devient comme Madame, et qui veut tout voir et tout savoir, djt la cuisinière à la femme de chambre; c’est amusant si l’on veut. Passe encore Madame, qui se connaît à la cuisine et à l’ouvrage; mais Mademoiselle, qui n’avait jamais mis les pieds ici! Elle va faire de la belle besogne !
— Ah! moi, j’aime assez cela, répondit Séraphine, la femme de chambre, qui était plus paresseuse qu indépendante. Quand les maîtres s’occupent de vous dire ce que vous devez faire, vous n’avez pas besoin de vous casser la tête à penser à tout afin de ne rien oublier. Mademoiselle ne connaît rien au ménage, c’est sûr; mais comme elle a beaucoup d’esprit, elle apprendra bien vite, et ce sera autant de su pour quand elle se mariera.
— Ça, c’est vrai, reprit la cuisinière un peu radoucie; les jeunes dames ne sont pas toujours sûres de trouver de bons domestiques, et il n’y a pas de mal à ce qu’elles sachent comment l'ouvrage doit être fait.
Et la grosse Marion retourna à ses fourneaux, en formant le projet de contribuer, autant qu’il était en elle, à l’éducation de sa jeune maîtresse , dans l’intérêt de son futur ménage.
Émilie ne songeait nullement à son futur ménage; elle avait bien assez de songer au ménage présent de la maison paternelle. Pour suffire a tout, que de mouvement elle se donnait, elle qui n’avait guère l’habitude de se remuer plus qu’il n’était nécessaire pour passer du salon où était son piano à la salle à manger où se trouvait son carton à dessin, et à sa chambre où elle écrivait sur un joli petit bureau en bois de rose ! « Pourvu que je ne tombe pas malade! » se disait-elle au bout de huit jours, en se sentant une courbature dans tous les membres. Crainte vaine; cette courbature salutaire marquait seulement le passage de l’inertie à l’activité, et quand Émilie l’eut vaincue, elle se trouva mieux portante que jamais.
Et Georges? et Esther? Georges revint plus d’une fois avec sa leçon de grec à copier; l’ennui des pensums lui fit faire de sérieuses réflexions; et quand il vit qu’Émilie I n avait décidément pas le temps d’apprendre à lire le grec, i
I il se décida à avoir de la mémoire. Puis, tout étonné de se sentir le cœur plus content qu’à l’ordinaire, il essaya d’appliquer cette mémoire nouvellement conquise ou découverte à ses autres leçons, et le résultat satisfit lui-même d’abord, et son professeur ensuite. Un pas dans la bonne voie en amène d’autres; Georges s’aperçut que le dessin d’Emilie n’avançait guère, et qu’on ne l’entendait presque plus jouer du piano, mais qu’en revanche elle s’occupait d’une foule de choses qui ne devaient pas l’amuser beaucoup. Cela le rendit rêveur; et le jour où Louis (qui s’appliquait depuis quelque temps à mettre régulièrement sa cravate) daigna descendre du sommet de ses X pour lui expliquer les multiples et les sous-multiples du mètre cube, il se frappa la tête d’un coup de poing, et se dit dans son for intérieur ; « Je serais un grand lâche, quand tous les autres se donnent de la peine, d’être le seul à ne pas m’en donner ! »
Le soir de ce jour-là, pour prouver à sa mère qu’il avait bien écouté la classe d’histoire, il lui raconta, sans en passer une seule, toutes les conquêtes de Cyrus. Quand il eut fini, elle lui fit signe de monter sur une chaise pour qu’elle pùt l’embrasser. Il vit quelle avait des larmes plein les yeux; et elle dit, répondant au regard inquiet qu’il jetait sur elle :
— Les bons enfants! ils s’entendent tous pour m’aider à me guérir !
Ceci s’adressait non-seulement aux aînés, mais encore à M"e Je-ne-peux-pas , qui ne méritait plus son sobriquet. Elle était là, assise sur un petit tabouret, étudiant, dans un livre posé sur sa table de poupée, une histoire qu’elle se proposait de lire tout haut à sa maman, pour la désennuyer, quand elle serait bien sûre de s’arrêter comme il fallait aux points et aux virgules. Elle regardait souvent la pendule, pour voir s’il ne serait pas bientôt l’heure de faire manger maman ; c’était elle qui tenait l’assiette et le verre, et qui présentait les bouchées de pain. Et de temps en temps elle interpellait fa malade :
— Tu n’as pas de commission à me donner, maman? Tu sais, c est moi qui sius ta petite commissionnaire.
La mère souriait, et, pour ne pas laisser oisive sa bonne volonté, elle l’envoyait dans tous les coins de la maison chercher des objets plus ou moins inutiles : Esther croyait rendre de grands services, et cela lui suffisait. Elle essaya même d’aider sa sœur, qui cousait ensemble des bandes de flanelle destinées à serrer le pied de la malade. Elle eut beaucoup de peine à apprendre ce terrible point croisé, et on entendit plusieurs fois sortir de ses lèvres : « Je ne peux... » mais elle n’acheva point, et, comme elle voulait, elle finit par pouvoir. Elle ne manqua pas de faire admirer à Émilie la régularité de ses points, et de lui dire :
— N’est-ce pas, Émilie, que je deviens une petite fille très-utile?
Émilie n’eut garde de la démentir; elle était trop fiére de son élève. C’était elle, en effet, qui avait amené l’enfant, peu à peu, à trouver plus de plaisir à servir les autres qu’à se faire servir par eux.
L’hiver se passa et le printemps revint. M">e Hubart pouvait maintenant se servir de ses mains; mais les doigts du bras cassé n’avaient pas encore repris toute leur agilité, et elle était souvent obligée d’avoir recours à sa fille aînée pour les ouvrages délicats. De plus, si le pied foulé était guéri, l’entorse la faisait encore souffrir, et elle ne pouvait quitter sa chaise longue. « Dans quel état doit être la maison, depuis six mois que je ne suis plus bonne à rien ! » se disait-elle avec inquiétude. Elle n’osait pas exprimer ses craintes, de peur d’affliger ses enfants, qui se donnaient tant de peine pour la remplacer; mais elle n’avait pas grande confiance dans le résultat de leurs efforts.
Le mai arriva : c’était son jour de naissance. Que de chuchotements dans les coins, que d allées et de venues mystérieuses dont elle ne devait pas paraître s apercevoir! Elle souriait. « Que peuvent-ils donc préparer? se demandait-elle. Voilà quinze jours que mon mari, sous divers prétextes, ne me permet pas d’essayer de me tenir debout; je crois bien que c’est un peu pour mettre les conspirateurs à l’abri de ma surveillance. Je suis sûre que je pourrais marcher; je ne souffre plus du tout,- et il me semble que mes forces sont revenues, surtout depuis que le beau temps a emporté cette toux qui me fatiguait tant. Patience! voilà cinq heures qui sonnent : les mystères s’éclairciront, je suppose, à l’heure du dîner. >-
La porte s’ouvrit toute grande, et laissa voir comme un buisson d’aubépine en fleur.
— • Bonne fête, maman ! cria la petite Esther en accourant la première, presque cachée derrière son bouquet embaumé qu’elle tenait à deux mains.
— Bonne fête! répétèrent en entrant après elle le docteur et les trois aînés.
— Bonne fête, madame! dirent la petite Séraphine et la grosse Marion, qui s’étaient levées avant 1 aube pour aller bien loin dans la campagne cueillir toute cette aubépine.
Et Hubart fut entourée, embrassée, fêtée; elle ne savait plus à qui entendre.
— Allons, ma chère femme, lève -toi, lui dit le^ docteur. Le mal m’a paru complètement guéri ce matin, et nous allons te faire parcourir ta maison. Ton fils te donnera le bras.
— Il est superbe! dit la mère en riant et en regardant Louis, bien brossé, bien peigné et bien cravaté. Est -ce toi qui as fait sa toilette pour cette ocasion, Emilie?
— Non, mère ; je la lui ai faite pendant quelque temps, c’est vrai, au commencement de ta maladie, mais à présent il se tire d’affaire tout seul. Il est devenu habile dans une foule de choses, tu verras. Et les mathématiques n en souffrent pas ; il a encore été premier ce matin.
La mère prit avec orgueil le bras de son fils et sortit de sa chambre. Il y avait bien longtemps quelle n’en avait franchi le seuil, et elle revoyait avec joie tant d’objets familiers qui semblaient lui souhaiter la bienvenue. Tout était reluisant de propreté; l’ordre le plus parfait régnait partout. La maison n’avait pas souffert de sa longue réclusion.
— Les rideaux viennent d’être blanchis, dit-elle, remarquant la fraîcheur de la mousseline qui voilait partout les vitres de ses plis neigeux. Jamais ils n ont été plus blancs ni mieux repassés ; où donc avez-vous trouvé une si bonne blanchisseuse? t
— Deux blanchisseuses, chère mère, Séraphine et moi; et Marion a préparé la lessive Tout le monde y a mis la main , car c'est Louis qui a monté les rideaux, et les deux petits les présentaient. Yiens à présent voir le jardin.
— De surprise en surprise ! dit la mère émue et ravie. Je croyais trouver mon pauvre jardin envahi par les mauvaises herbes; je pensais qu’on n’avait pas eu le temps d’y songer, depuis six mois que toute là maisonnée n est occupée que de moi, et le voilà tout fleuri. Es-tu aussi devenue jardinière, ma chère petite remplaçante?
— Certainement! et voilà les jardiniers, dit Emilie en désignant Louis et Georges. Je n’ai pas voulu faire venir le vieux père Alexis, qui a la manie de tuer les violettes qu’il appelle des herbes ; mes frères ont tout labouré ! Viens t’asseoir un instant dans la cabane qu’ils t’ont construite. La vois-tu là-bas? elle est tout ombragée de verdure.
— Te voilà déjà ingénieur, mon cher Louis? dit la mère en s’asseyant sur le banc.
— A ton service, ma bonne mère : j’ai fait mon plan, j’ai calculé les forces et les résistances, j’ai équilibré le tout, et tu peux être sûre que le toit ne te tombera pas sur la tête. Georges a pris là une bonne leçon de mécanique ; je lui expliquais la théorie, et il comprenait trèsbien : n’est-ce pas, petit?
— Mon pauvre Georges! reprit M“o piubart en attirant l’enfant à elle, il y a bien longtemps que je n’ai pu m’occuper de toi ; mais nous allons nous remettre à travailler ensemble.
— Non pas, mère! je sais travailler seul à présent. Je ne veux plus te fatiguer, et je te promets, à la tin de l’année, des prix que j’aurai gagnés moi-même... Qu’est-ce que tu m’apportes là? dit-il en se retournant brusquement vers Esther, qui lui fourrait quelque chose dans la main.
— Un morceau d’un petit gâteau que Marion vient de me faire avec un reste de pâte de la tarte d’Émilie.
— Comment, la tarte d’Émilie ! s’écria M™« Hubart en riant. Émilie est cuisinière, maintenant !
— J’ai voulu te ressembler, mère', et savoir faire de tout, comme toi. Viens dîner; nous mangerons ma tarte au dessert, et tu verras si j’ai bien réussi dans ce métier-là. .
Après le dîner, qui fut servi, en l’honneur de la convalescente, avec le linge, l’argenterie et les cristaux de cérémonie (Émilie n’eut que des éloges à récolter pour ['arrangement de la table et l’ordonnance du menu), on mangea la tarte, qui fut trouvée excellente, et on but à la santé de la mère de famille.
— Je n’ai jamais été aussi heureuse, disait celle-ci; à quelque chose malheur est bon , et je dois me féliciter d’un accident qui m’a fait voir tout ce que valaient mes enfants.
— Et maintenant qu’ils ont si bien commencé, dit le docteur, tu vas, j’espère, les laisser continuer. A force de compter sur toi, ils auraient fini par être. incapables d’agir par eux-mêmes; il a fallu que tu fusses pendant six mois une femme bonne à rien, pour qu’ils devinssent bons à quelque chose. Il n’y a que moi, ajouta-t-il en riant, qui suis incorrigible, mais c’est la faute d’Émilie. Si elle ne t’avait pas remplacée dans le rangement de ma table et de mon cabinet, j’aurais bien été forcé de les ranger moimême.
— Tu ne le ferais jamais aussi bien que moi ! répondit Émilie avec un petit air important qui fit rire les autres. M“® Hubart était restée songeuse.
— C’est vrai, dit-elle après un instant, que les mères ont souvent le tort de ne pas s’apercevoir assez vite que leurs enfants ont grandi. J’aurais dû, le plus tôt possible, vous exercer à agir et à vous diriger vous-mêmes, au lieu de continuer à vous couver comme des poussins sans plumes.
— Ne t’accuse pas trop, répondit le docteur ; tu prêchais d’exemple, et le jour où tes enfants ont voulu secouer leur paresse, ils n’ont eu qu’à t’imiter pour être sûrs de bien faire. A présent qu’ils connaissent la joie d’être utiles, je suis sûr qu’ils ne voudront plus y renoncer, et que plus tard, dans le monde, où le bien général ne peut être 1 œuvre d’un seul ni même de quelques-uns, mais doit résulter des efforts de tous, aucun d’eux ne refusera sa part de la tâche commune.