PIAZZA UNIVERSALE
Un auteur italien, Garzoni, a donné sous ce titre une description assez amusante des bouffons et des charlatans italiens au commencement du dix-septième siècle : en voici un passage :
Les acteurs des théâtres en plein vent s’imaginent qu’ils
(*) Dans une des caves d’Âjounta, une scène semblable est sculptée. (-) \'oy. Spectacle universel de tous les arts, métiers et professions en 1610, par Garzoni. Venise, 1610.
sont arrivés au plus beau résultat du monde quand ils ont fait rire la foule par de grossières plaisanteries. Dans les pièces qui se jouent sur leurs tréteaux, tout rime ensemble comme un poing sur un œil; ils ne se soucient guère de cette question-là; pourvu qu’ils puissent ramasser de l’argent, c’est tout ce qu’il leur faut, et en ceci ils sont très-habiles, car ils ont toujours l’esprit tourné de ce côté. Lors même qu’il leur serait facile de retrancher les passages grossiers de leur pièce, ils s’en garderaient bien , car ils s’imaginent qu’ils ne gagneraient rien s’ils ne poussaient les choses au dernier excès de grossièreté : aussi la comédie et tout l’ars comka sont-ils tombés dans le plus grand mépris des honnêtes gens, et messieurs les comédiens repoussés et honnis par des communes entières. Quand ces braves messieurs arrivent dans une ville, ils ne logent pas tout d’abord ensemble, car cela ne leur est pas permis; ils se dispersent dans différentes hôtelleries : la première actrice est censée venir de Rome, le mcigtiifictis de Venise, la ruffiana de Padoue, le zani de Bergame, le grazioso de Bologne; lorsque ensuite ils ont obtenu l’autorisation de demeurer ensemble, ils transportent leur ménagerie dans la même maison, et là où ils ont séjourné cela sent longtemps le désordre et la malpropreté.
A leur arrivée dans la ville où il leur a été accordé de donner des représentations, ils se font annoncer à grand renfort de trompettes, de tambours et autres instruments de plein vent; une femme habillée en homme, tenant une épée à la main, paraît et crie à tous les carrefours : « Ceux qui veulent voir une belle comédie n’ont qu’à venir à tel endroit. » Alors la foule alléchée est conduite, pour trois ou quatre sous, dans une cour d’auberge où se trouvent des tréteaux tout préparés.
Le spectacle s’ouvre par une superbe musique ressemblant fort au braiement que pousseraient des ânes chantant en chœur; puis paraissent des personnages bien ou mal attifés, qui font un tapage et un caquetage tels que chacun commence à trouver le temps long; et si parfois quelqu’un se met à rire, cela provient plutôt de la naïveté des spectateurs que de la gaieté du spectacle. On voit alors un magnificus qui ne vaut pas un liard, une obole, un zani qui se tient comme une oie pataugeant dans une mare boueuse, un rival qu’on est vite excédé d’entendre, un Espagnol qui ne sait rien dire d’autre que mi vida ou mi-corazon, un pédant qui fait un mélange inouï de toutes sortes de langues, un huratinus qui .ne connaît d’autres gestes que de tourner son chapeau dans ses mains. Le meilleur d’entre la troupe n’est bon ni à cuire ni à rôtir, de sorte que tous les spectateurs, sont bientôt fatigués et en arrivent à se moquer d’eux-mêmes, pour avoir eu la patience d’écouter des farces aussi stupides. 11 n’y a que des gens complètement oisifs ou insensés pour s’y laisser prendre une seconde fois!
D’autres spectacles ont encore lieu tous les jours sur les places, les marchés et les foires; par exemple, le spectacle des Ceretani ou marchands d’orviétan. On les nomme Ceretani en Italie , parce qu’ils viennent originairement d’un petit coin de terre en Ombrie appelé Cereto, non loin de Spolète. Ces sortes de gens sont arrivés à un tel renom et à un tel crédit, que lorsqu’ils se font annoncer ils ont plus de succès que le meilleur docteur ès sciences et que le plus fameux prédicateur. La foule court après eux en grandes masses, ouvrant les yeux et la bouche d’admiration, les écoutant un jour entier jusqu’à en oublier son Dieu et ses devoirs de famille. Plus d’un paysan apprend aussi à ses dépens qu’il faut savoir garder sa bourse en pareille bagarre.
Si l’on s’inquiétait, en voyant ces charlatans montés sur leur voiture ovale, avaler des morceaux d’arsenic, du su-
Jjlimé corrosif ou autres poisons afin de prouver l’eificacilé de leur élixir comme contre -poison, qu’on se rassure en apprenant que si l’on est dans la saison d’été , ces braves charlatans se sont ingurgité force jeunes laitues préparées à l’huile et au vinaigre, et si l’on est en hiver, force moelle de bœuf, afin d’amortir l’effet du poison. Parfois aussi, pour faire les choses avec plus de sécurité encore, ils vont, avant de se rendre sur la place, dans la pharmacie la plus proche (et il en existe toujours sur la place du marché ou dans le voisinage) ; ils y choisissent quelques
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grains d’arsenic qu’ils enveloppent dans du papier, et prient l’apothicaire de leur envoyer ce petit paquet quand ils le feront demander. Puis, lorsqu’ils ont bien vanté leur marchandise, et qu’il ne reste plus qu’à en faire l’expérience, ils invitent un des assistants, « afin qu’on soit bien sûr qu’ils ne veulent pas tromper les gens » , à aller lui-même dans la pharmacie voisine pour y acheter de l’arsenic. L’obligeant spectateur court de toutes ses forces pour ne pas entraver une expérience aussi importante, et pendant le trajet il fait cette réflexion très-logique, que bien qu’il lui soit arrivé
Un Charlatan, par Braim. — Fac-similé par Sellier.
maintes fois d être attrapé, cette fois-ci cela devient impossible, car il va faire la plus grande attention et bien se tenir sur ses gardes. 11 achète donc l’arsenic qu’il paye avec la petite somme remise par le charlatan, et revient en courant tout joyeux pour assistsr au miracle qui va s’accomplir. Le marchand d orviétan tient en main ses boîtes et ses fioles, met dans lune déliés l’arsenic demandé; puis il apostrophe de nouveau la foule, car il ne faut pas faire avec trop de précipitation une action qui peut exposer à un si grand danger, et duratrt son discours il change la petite boîte contenant 1 arsenic contre une autre où se trouve un mé-
lange de miel et de safran qui forme une couleur toute semblable à celle de l’arsenic. Enfin il avale sa drogue avec des contorsions extraordinaires, comme s’il avait une peur affreuse, et les paysans restent là tout ébahis, s’attendant à le voir d’un instant à l’autre enfler comme une outre et éclater. Lui, se met une ceinture qu’il serre fortement, afin d’empêcher cette terrible aventure qu’il sait fort bien ne pas devoir arriver; puis il prend gros comme une noix de son orviétan, et toute enflure cesse à l’instant, comme si l’effet du poison était passé. «C’est, comme vous le voyez, mes chers Messieurs, un baume bien précieux » ;
et les paysans délient les cordons de leur bourse et remercient Dieu de posséder dans leur village un homme aussi remarquable , et de pouvoir se procurer un baume si précieux pour une si modique somme d’argent.
De l’autre côté de la place se voit un autre quidam criant pour appeler la foule, comme si le diable lui-même avait accordé les cordes de sa voix ; celui-ci porte sa marchandise dans un sac, sur son dos, et un petit chapeau de montagnard sur l’oreille. Les gens accourent, jeunes et vieux, impatients de voir tout ce qu’il apporte de merveilleux. Le charlatan commence alors toutes ses contorsions pour amuser les spectateurs et faire acheter ses marchandises : il y réussit souvent; parfois aussi il arrive qu’aprés l’avoir écouté quelque temps, la foule s’en va et laisse le fou crier tout seul tant que cela lui plaît; les gamins lui jettent de la boue... de sorte qu’il n’a plus qu’à empaqueter sa marchandise et à s’en retourner comme il est venu.
D’ailleurs ces braves messieurs se font du tort réciproquement; car tandis que l’un est occupé à débiter son discours pour entraîner la foule à acheter, un autre débouche d’une rue voisine : celui-ci amène avec lui une jeune fille habillée en garçon, qui saute à travers un cerceau comme un vrai singe ; la foule ne manque pas de planter là le premier charlatan pour courir au second, qui commence a conter en bon florentin une farce quelconque, tandis que la jeune fille tî-availle sur un tapis posé à terre , attrape une bague dans le cerceau, se renverse en arrière, et prend sous le pied droit ou sous le pied gauche une pièce de monnaie avec une telle adresse, que c’est lin charme que de la regarder faire. Enfin le charlatan en vient toujours à récolter le plus de sous qu’il peut.
Dans un autre coin de la place s’avance le Milanais avec une toque de velours à plumes blanches sur la tête ; celui-là est habillé avec luxe, tout comme un grand seigneur, ce qui ne l’empêche pas de se livrer à toutes sortes de poses extravagantes, dans le but d’attirer la foule. 11 se querelle avec son valet, qui attrape une bonne volée de coups. Ce valet rabat son bonnet sur ses yeux , met ses mains sur ses poches, et fait tous les gestes de la colère pour montrer comment il se vengera ; mais dès qu’il s’agit de prouver son courage, il frissonne de peur, rampe sous sa banquette et jette de si grands cris que cela fait venir la foule en grand nombre. Ce moment est choisi par le seigneur Milanais pour offrir au public ses petites marchandises, atin que cet honnête public n’ait pas- la peine de remporter tout l’argent qu’il aurait apporté.
Puis vient un magister Léo avec ses ballots de drogues, dont il cherche à prouver l’elficacité par des discours de deux heures de long, jusqu’à ce que les paysans tirent leur bourse ; il y a même quelques « compères » qui sont venus de loin, disent-ils, tout exprès pour retrouver cet habile docteur, dont ils vantent les pilules pour les avoir expérimentées, et auquel ils en achètent de nouvelles. Les crédules auditeurs, prenant ces éloges en considération, ne sont que plus disposés à acheter, et le brave charlatan est si généreux qu’il fait cadeau à ceux qui lui achètent quelque chose d’un vermifuge pour les enfants, ou d’un remède contre la fièvre, le mal de dents, le bourdonnement d’oreilles.
D’autres jongleurs ont des singes, des chats de mer, des marmottes, des chameaux ou d’autres animaux des pays étrangers, et les badauds s’assemblent pourvoir ces curiosités, qu’on annonce avec accompagnement de tambours, de fifres et de trompettes; d’adroits prestidigitateurs font paraître et disparaître des œufs dans des boîtes creusées, de sorte que les paysans ouvrent démesurément les yeux et la bouche; enfin, ces jongleurs imaginent tout
au monde pour se procurer un auditoire ; mais tous ceuxlà ne sont que de vulgaires charlatans, tandis que ceux qui s’intitulent de la confrérie de Saint- Paul déploient beaucoup plus d’apparat , et se montrent précédés d’un grand chapeau flottant portant d’un côté l’image de saint Paul tenant une épée, et de l’autre un amas de serpents d’une dimension monstrueuse et ouvrant une gueule qui semble prête à dévorer les spectateurs. Le chef de la bande raconte l’origine de cette confrérie, et dit comment saint Paul fut mordu, dans l’île de Malte, par une vipère, sans qu il en résultât pcxir lui le moindre mal ; la même grâce s est trouvée transmise à sa confrérie, ainsi qu’on en peut faire l’épreuve. De nombreuses contestations se sont élevées à ce sujet, mais on en est toujours sorti victorieusement, et il est facile de montrer, à l’appui de cette assertion, des lettres revêtues du sceau des autorités compétentes. Enfin l’orateur saisit sur sa table deux caisses : de l’une il sort un lézard de deux aunes de long et gros comme un bras, de l’autre une vipère ; et il raconte comme quoi ces reptiles ont été trouvés dans le blé par des faucheurs, qui eussent couru le plus grand danger si un membre de la confrérie n’était venu à leur secours. Ce récit cause un tel effroi aux paysans qui l’écoutent, qu’ils n’osent plus retourner chez eux avant d’avoir avalé une pincée de poudre infaillible contre les morsures de vipère, et ils en rapportent pour leurs femmes et leurs enfants* afin de les « assurer » contre tous les reptiles connus et inconnus. Mais la représentation n’est pas terminée : il y a encore d’autres caisses à ouvrir ; on les ouvre, et on en sort un serpent empaillé, un basilic et un jeune crocodile désséchés rapportés d’Égypte, un lézard des Indes, une tarentule de Campanie, ou quelque chose de ce genre de nature à épouvanter les villageois, qui achètent la protection de saint Paul, qu’on leur offre sur une petite pancarte • en échange de quelque monnaie.
Sur ces entrefaites, tandis que la foule est encore là rassemblée, un autre personnage survient : celui-ci étend son manteau par terre, y place un petit chien qui sait chanter ut, ré, mi, fa, sol, fait presque autant de grimaces ' qu un singe, aboie, sur l’ordre de son maître, contre l’individu le plus mal mis de la société, hurle contre le Grand Turc, fait des sauts de joie quand on prononce un nom favori du peuple; enfin, pour terminer le spectacle, qui n a pas 1 intention d’être gratuit, le maître du petit chien lui met un chapeau entre les pattes de devant et l’envoie, sur ses pattes de derrière, quêter prés de messieurs les spectateurs, pour récolter quelques sous « qui lui sont bien nécessaires pour le grand voyage qu’il a à faire! »
Le citoyen de Parme, avec sa chèvre, ne peut manquer à une telle réunion. Il met cette chèvre au milieu d’un cercle qu’il lui a tracé et quelle doit parcourir en levant tantôt le pied droit, tantôt le pied gauche; puis elle se tient perchée sur un pieu pas plus large qu’une main ; elle lèche le sel qu’on lui a mis sous le pied ; elle marche à reculons en portant une grande lance sur son dos. Bref, cette pauvre bête exécute, sous la direction de son maître, l de tels tours qu’elle finit par gagner de quoi se nourrir. \ Puis un hardi sauteur de corde exécute ses gambades, et Jil en fait tant et tant, et de si périlleuses, qu’il finit par se casser une jambe ou même le cou. Parfois- encore un jon- ( gleur turc se couche par terre et se laisse donner de grands coups de marteau sur la poitrine, tout comme s’il était I une enclume ; ou bien il enlève d’un seul coup une poutre | enfoncée fortement dans la terre, ce qui lui obtient une ^ bonne petite recette qui l’aidera à faire son pèlerinage à t la Mecque.
On voit aussi de temps à autre un juif baptisé qui crie à tue-tête jusqu’à ce qu’il ait rassemblé autour de lui une
MAGASIN MTTORESQUE.
bonne partie de la foule ; alors il entreprend le récit de sa conversion, d^où on peut tirer la conclusion qu’au lieu d’étre devenu un vrai chrétien, il n’est devenu qu’un menteur et un vagabond.
En somme , il n’est pas de nferchés ou de foires dans lés villes et les villages qui ne voient venir des personnages de ce genre pour donner des représentations ou vendre des pilules, des élixirs, etc. L’un vous propose oleum pkilosophonm, la quintessence qui vous fait devenir riche immédiatement; l’autre, oleum tassibarhassi contre la fièvre ; le troisième, du poison pour les rats et du baume d’acier pour ceux qui se sont cassé les membres, des lunettes qui vous font voir clair comme en plein jour dans les ténèbres; enfin, toutes sortes de choses merveilleuses. Un charlatan , plus habile que tous les autres , avale de 1 étoupe, se l’enfonce jusqu’au fond du gosier et vomit du leu; un autre vend un parruni qui donne de la mémoire; un troisième se fait verser sur les mains de l’huile bouillante ; un quatrième se lave le visage avec du plomb fondu ; puis en voici un qui fait des entailles au nez ou aux oreiiles de ses compagnons, avec un grand couteau, sans qu’il eu reste aucune trace un instant après; en voici un autre qui sort de sa bouche plusieurs aunes de ruban, ou une lettre perdue par quelqu’un de l’assemblée.
Tels sont les tours des jongleurs, baladins et histrions ambulants qui n’ont pour se produire dans le monde d’autre métier que d’attraper les gens.
l’épeeuve.
\ oici ce que mon expérience m’a montré ;
Lorsqu un orage terrible vient fondre sur mon âme, elle semble se retirer en elle-même comme la chrysalide ; le plus léger contact la fait tressaillir; elle reste suspendue en silence pendant de longs mois; seul un fd mince la rattache encore au monde! Cependant son infortune se transforme peu à peu en une armure solide qui l’entoure tout entière, et, cachée derrière cette armure, elle change insensiblement sa substance première; elle la purifie, et ainsi se forme peu à peu un être nouveau d’une nature supérieure, qui, d’un élan inconnu jusqu’alors, s’élance jeune et beau dans un nouveau monde.
Léopold SCHEFEE.