QUI RACONTE LES AVENTURES DE SANCHO PANÇA ET DE
SON GLORIEUX MAITRE n’A PAS EU UN MEILLEUR SORT.
Il y a une classe d’honorables industriels dont Brillat- Savarin (lequel, on le sait, était un vrai bibliophile) a célébré les talents et qu’il nous faut introduire ici, bien que ce soit certainement à contre-cœur. En dépit de leur utilité incontestable , on verra que les cuisiniers et les pâtissiers leurs émules , auxquels nous associons les chefs d’office et les aides de cuisine, ne peuvent être rangés parmi les amis des livres.
Par quel nom , en effet , peut-on les désigner quand on vient à se rappeler qu’on leur doit imputer la destruction complète d’iin Elzevier dont les bibliophiles déplorent depuis plus de deux siècles la destruction à peu prés absolue ?
Ne demandez point le Pâtissier français, publié à Amsterdam en 1655, à la plus belle des bibliothèques connues, vous ne pourriez l’y rencontrer; et cependant ce petit volume in-12 a été vendu récemment; il n’a fait qu’apparaître à la vente Pottier; il a été enlevé pour 2 910 francs; il a trouvé acheteur à 3200 francs (catalogue Capron) : puis la somme a paru trop modeste ; on affirme qu’elle ira plus haut.
Si la rareté prodigieuse d’un livre de ce genre est connue de tous ceux qui s’occupent de bibliographie, si l’édition entière qu’en avaient donnée les maîtres de la typographie hollandaise , Louys et Daniel Elzevier, a pu disparaître, à qui imputer la destruction de tous les exemplaires de ce précieux volume, si ce n’est aux artistes culinaires de grande maison qui ont étudié dans ses pages élégantes les secrets les moins connus de la gastronomie transcendante?
Qui ne connaît en bibliographie le nom à peu près ignoré ailleurs de Taillevent, le fameux cuisinier du roi notre sire (François PQ? Ouvrez le catalogue de Yemeniz, la dernière autorité en ces sortes de matières, et vous verrez que le très-mince volume qui renfermait, en 1515, les plus doctes secrets de l’art culinaire (et fl n’a pas plus de quelques pages in -16), ne s’est pas vendu moins
(‘) Le Cuisinier français manque en réalité dans toutes les collections elzéviriennes ; on le remplace d’ordinaire par le livre suivant, dont nous n’avons pas manqué de parcourir les pages immaculées à la Bibliothèque de la rue Richelieu ; nous en offrons le titre aux curieux : «le Cuisinier français, enseignant la manière de bien apprester toutes «sortes de viandes grasses et maigres, légumes, pâtisseries et autres » mets qui se servent sur les tables du Roy (s/c) que des particuliers, » avec une instruction pour faire des confitures et des tables néces- «saires, parle sieur de la Varennes, escuyer; dernière édition, aug- » mentéc et corrigée. A la Haye, chez Audran Vlacq, 1656, in-18. » C’est un livre rare, et qui monte aux prix les plus élevés.
de 500 francs à la vente de J. -J. Debure, et encore ne s’agissait-il que de l’édition de 1542 ! (')
Ceci se comprend , et à la rigueur on peut admettre la valeur archéologique du livret que nous venons de signaler ; mais que dire alors des Œuvres de M . de la Yarenne , escuyer de cuisine de M. le marquis d’Uxelles, imprimées à Lyon en la dernière année du, grand siècle? Eh bien, h Cuisignier français (sic), ou l’Ecale des ragaùls, qui parut en 1699, revêtu, à la gloire de l’art, d’une somptueuse reliure de maroquin vert sortie des ateliers de Capé , ne s’est pas vendu beaucoup moins cher que maître Taillevent. Pourquoi vous nommer après cela le Traicté de la / nature des viandes, du docte Balthazard Pisanelli, petit in-12 publié à Saint-Omer en 1620? Comment vous expliquer la riche reliure de Closs qui recouvre l’Ecole (anonyme) des ragoûts, ou le Chef-d’œuvre du cuisinier, qui ne parut à Lyon, chez Jacques Canier, qu’en l’année 1688, en pleines magnificences du temps de Louis XIV?
Ces livres sont désormais introuvables, ou, pour mieux dire , ils apparaissent à des intervalles si rares dans les ventes les plus renommées , qu’il faut être un bien riche amateur pour en faire l’acquisition. Ces fruits de Part de bien vivre que nous envient les étrangers n’apparaissent qu’en de tien rares occasions qu’il faut saisir au vol. Et à qui la faute? ne va-t-on pas manquer de nous demander. Cette prodigieuse rareté, par exemple , du livre de 1655, d’une œuvre sortie de l’atelier des Elzevier, ne peut être due qu’à l’incurie de messieurs les escuyers de cuisine, qui ont laissé disparaître un tirage entier de ce petit volume dont le prix monte du double, pour ainsi dire, lorsqu’on ne l’a point dépouillé de son titre ou bien de l’image dont il doit être orné; ils n’ont point exercé une surveillance assez active sur leurs subdélégués, qui, hélas ! et durant le grand siècle , apprenaient rarement à lire. Il en coûte sans doute pour prononcer uii dernier arrêt contre ces utiles auxiliaires du plus glorieux des pâtissiers; mais personne plus qu’eux ne mérite la fatale dénomination de vrais ennemis des livres ; et si notre petit volume elzévirien se paye au delà de mille écus, c’est bien à eux qu’il faut s’en prendre... Convenons cependant que dans ce jugement, qu’on ne saurait trop justement leur appliquer, il y a en leur faveur bien des circonstances atténuantes, et qui ressortent de leurs fonctions elles-mêmes. Comment veut-on, en effet, qu’un chef, environné de vingt fourneaux, se mette en peine d’un livre, fût-il le chef-d’œuvre typographique du plus grand imprimeur d’Amsterdam? Il en tire bien la lumière qui le guide, mais il l’abandonne dans l’action. Quand les casseroles sont bouillonnantes, quand la friture mugit dans la poêle, quel sang-froid ne faudrait-il pas conserver pour éviter les étincelles et les taches, qui ne respectent pas plus un Elzevier qu’un vulgaire Cuisinier bourgeois !
Ces flammes actives qui dorent si bien un rôti, ces coulis parfumés qui s’épanchent lentement, mais toujours en laissant leur trace, sont autant d’agents destructeurs qui font périr une édition ! Bien heureux serait le marmiton
(') La première aurait été imprimée, selon Brunet, par Pierre Schenck. Le livre ne peut avoir été composé , selon le spirituel S. du Roure, avant 1455. Faisons observer en passant que les titres du Taillevent varient à Tinfini : tantôt c’est le « Livre du grand cuisiniei de » France » ; d’autres fois c’est le « Viandier pour appareiller toutes » manières de viandes , que Taillevant , queux du Roy nostre sire ,
» fist», etc.; petit in-L» goth., faisant partie de la réserve sous le numéro Vi 927. Voici le titre de l’exemplaire petit in-12, que nous avons copié nous-même sur l’exemplaire de la Bihliolhèque nationale : «le » Liure de grant et très excellent cuisinier Tailleiient , le quel est pro- » fittable à toutes manières de gens lesquels ce veullent mcsler dabiller ^ » (sic) toutes Sortes de viandes tant fresches que sallécs, aussi de pois- • » son de mer q dé aue doulce q pour le service de Roys , princes q en ^ «aultres grosses maisons»; goth., n“ 2733 L.B.K. Réserve.
qui connaîtrait le trésor que ses patrons lui ont transmis; mais , dans son innocence, il immole sans remords un la Varenne ou bien un Taillevent qui ferait sa fortune s’il le portait à Techener ou bien à Bachelin de Florenne. Et puis, il faut joindre au récit des terribles incidents énumérés ici les subits emportements de ces braves aides-cuisine, qui, désespérant de ranimer un feu qui s’est éteint, enlèvent avec une rage inexorable les pages les plus utiles du premier livre qui tombe sous leur main, et qui y passera tout entier si la flamme est lente cà paraître... Nous faisons ici la part du feu; mais ne souriez pas trop, défiant lecteur; nous pourrions également faire celle de quelques ménagères qui songent bien plus aux délicatesses de l’office qu’aux vagues curiosités de Thistoire qu’elles tiennent trop souvent pour superflues. Pour peu qu’on ait hanté les cercles bibliographiques, comment ignorer aujourd’hui que de siècle en siècle des milliers de pots de confiture ont été hermétiquement fermés aux dépens des documents historiques les plus secrets ou les plus importants? La correspondance du cardinal de Granvelle (l’heureux confident de Charles-Quint), qui ne compte pas moins de quatorze gros volumes publiés par ordre de Guizot, en aurait offert plus de vingt aux âges futurs, si les ménagères d’un antique château de la Franche-Comté n’avaient pas eu plus de sollicitude pour leurs pots de conserves que pour des souvenirs diplomatiques écrits sur vieux parchemin.
Si nous le voulions, les regrets et les anecdotes se multiplieraient ici hors de proportion, et ils prendraient même les caractères les plus variés. Que de papiers précieux cà jamais détruits, ne fût-ce que pour en faire des papillotes! Que de bouquets parfumés entourés sans miséricorde des plus belles pages d’un antique chartrier! Que de feuillets détruits, et dont la science fera toujours son deuil, emjployés pour garantir la reliure splendide du livre le plus insignifiant !
Qu on juge encore de ce qui doit advenir lorsqu’un livre a dû servir aux études permanentes de quelques écoliers indociles et surtout peu soucieux des premiers soins que demande une lecture bien entendue. L’anéantissement d’une édition entière peut être quelquefois constaté. G est le spirituel Nodier dont les recherches nous ont prouvé qu’une réimpression d’un livre d’Érasme, tiré à 24000 exemplaires, n’avait pas laissé la moindre trace (*). Nous- même, nous sommes en mesure de prouver qu’il n y a pas en ce moment à Paris un seul exemplaire des deux premières éditions (-) de ce fameux Don Quichotte de la Manche, que traduisit, pour l’amusement du jeune Louis XIII, l’habile César Oudin. Jusqu’à ce jour toutes nos rechei elles ont été vaines pour découvrir ce précieux volume. Qu’on juge par ces deux exemples, dont il faut
nous contenter ici , du complet anéanjissement où tombent certains puvrages, et de l’inexorable rapidité avec laquelle travaillent les ennemis des livres.
La suiterà une autre livraison.