LE CHANCELIER D’AGUESSEAU
Le Chancelier d’Aguesseau. — Dessin de Chevignard, d’après Tournière,
« Je voiiili als finir comme ce jeune homme commence. » Tel est le mot par lequel le président Denis Talon saluait les débuts d’un avocat général de vingt-deux ans qui , au temps de Racine et de Boileau, en 1690, émerveillait le palais par ses plaidoyers.
Ce jeune et éloquent magistrat appartenait à l’honorable famille Aguesseau , famille parlementaire, qui avait dû récemment la noblesse et la particule à un long exercice dans la haute magistrature.
Le père du nouvel avocat général avait déjà attiré l’attention publique sur son nom par de hautes et rares qualités. « C’était un homme, dit Valincourt, l’ami de Boileau , dont tout le monde admirait la douceur et la probité; mais peu de gens ont connu la profondeur de son esprit et l’étendue de ses lumières, à cause du soin qu’il prenait de les cacher. Sa modestie paraissait jusque dans son extérieur ; et pendant que les magistrats se faisaient un faux honneur de surpasser les financiers par le luxe de Tome XLIII. — Octobre 1875.
leurs équipages et par le nombre de leurs valets, il venait à Versailles avec un seul laquais et dans un petit carrosse gris , traîné par deux chevaux qui souvent avaient assez de peine à se traîner eux-mêmes. » Lorsqu’il fut nommé membre du conseil des finances, ses amis lui conseillèrent de renouveler son ameublement et de le mettre en harmonie avec sa dignité nouvelle ; il mit donc vingtcinq mille livres dans un sac et les porta à sa femme. Celle-ci lui dit : « Il est bien vrai. Monsieur, que ce lit et ces meubles sont bien vieux et ne sont plus de mode, car voilà cinquante ans qu’ils nous servent; mais ils nous serviront bien jusqu’à la fin de notre vie, qui n’est pas éloignée. Cependant il y a dans Paris beaucoup d’honnêtes familles réduites à coucher sur la paille, faute de lit, et qui passent souvent la journée entière sans manger, parce qu’elles n’ont pas de pain ni personne qui leur en donne. Ne serait-il pas plus à propos de soulager leur misère? « — Des larmes vinrent aux yeux de d’Aguesseau. « J’avais
dessein, dit-il, de vous proposer la même chose; mais puisque vous m’avez prévenu, distribuez vous-même cette somme à ceux que vous croirez en avoir besoin. »
Un juge bien sévère, Saint-Simon, rend un témoignage non moins dipe d’être recueilli : « Ce modèle de vertu, de piété, d’intégrité, d’exactitude dans toutes les grandes commissions de son état pr où il avait passé , de douceur et de modestie qui allait jusqu’à l’humilité, représentait au naturel ces vénérables et savants magistrats de l’ancienne roche qui sont disparus avec lui... Il n’avait aucune pédanterie. La bonté et la justice semblaient sortir de'>son front. Son esprit était si juste et si précis que les lettres qu’il écrivait disaient tout sans qu’on ait jamais pu faire d’extrait de pas une... »
Tels furent les exemples de famille qui entourèrent les premiers jours de celui qui devait donner au nom de d’Aguesseau son plus grand éclat, en s’élevant, non à plus de vertus, mais à des dignités plus haiftes que ses ancêtres.
Disciple de Port-Royal , son père le soumit à la forte éducation qn il avait reçue lui-même. Le jeune d’Aguesseau sut l’hébreu, le grec, le latin, l’italien', l’espagnol, le portugais, 1 anglais. Aux belles-lettres, à l’éloquence, à la poésie, il joignit l’étude de la philosophie : Descartes et Malebranche furent ses premiers guides et, associés à 1 Evangile , restèrent ses maîtres toute sa vie.
A cette école, d’Aguesseau gagna le style qui l’a fait appelei «le oernier écrivain du grand siècle.» 11 n’adopta jamais, en effet, la manière d’écrire qui prévalut dès que Voltaire en eut donné les premiers modèles. D’Agiiesseau resta toujours fidèle à la péi'iode aux longs plis amples et solennels. De là, dans sa diction élégante et fleurie, une certaine lenteur qui aujourd’hui est devenue plus sensible qu elle ne 1 était autrefois. Mais si l’on veut bien laisser de côté cette imperfection, il est impossible de ne pas admirer, même de nos jours, les doctes plaidoyers et les nobles mercuriales qui alors excitaient tant d’enthousiasme. Un magistrat de nos contemporains, éditeur et historien de d’Aguesseau, M. Falconnet (*), lui rendait encore récemment ce magnifique hommage : «D’Aguesseau reste dans ses mercuriales le modèle 1e meilleur,' le guide le plus sain et le plus sûr, le moraliste le plus élevé de notre profession , le plus éloquent écrivain du code de nos devoirs, 1 orateur du De officiis de la magistrature française. »
Comme avocat général , d’Aguesseau eut à prendre la parole dans plus de cent vingt causes; il ne reste que cinquante-sept de ses plaidoyers. Les uns ne sont guère que des sommaires, où il indique ses preuves et marque avec soin ses citations, tout en jetant çà et là quelques phrases toutes faites. Les autres sont des discours achevés (-). On ne saurait y souhaiter une science plus sûre, une méthode plus lumineuse , une langue plus cicéronienne et plus barra omieuse.
Le plus célèbre de ses réquisitoires est celui qu’il se trouva amené à prononcer pour faire enregistrer au Parlement la bulle papale qui condamnait le livre de Fénelon sur les Maximes des saints. En cette circonstance, d’Aguesseau fit preuve de cette modération habile, de ce goût de conciliation qui, plus tard, devait l’entraîner un peu trop loin pour sa gloire. Il réussit à satisfaire et le roi, qui était son maître, et Fénelon, qui était son ami. Comme il le dit lui-même avec assez de naïveté : «J’avais cherché à le consoler moi-même de ce que j’étais obligé de faire
(') CEiivres de d’Aguesseau, publiées par M. E. Falconnet. Paris Chaix, 1865, 2 vol. in-8’. ’
(-) t. Monnier. — Voy. son excellente Étude sur le chancelier d’Aguesseau,
contre lui. Je ne dissimulerai pas non plus que, prévoyant combien les révolutions sont ordinaires à la cour, et prévoyant que celui qu’on venait de flétrir par une censure rigoureuse pourrait y revenir un jour pour y jouer le premier rôle, j avais cru qu’il était de la prtidence de ne point faire sentir à 1 archevêque de Cambrai que, ne pouvant approuver les pieux excès de son zèle, je n’avais jamais cessé d’admirer ses talents et de respecter sa vertu.»
Il montra heureusement plus de fermeté dans l’autre querelle religieuse qui agita les dernières années du régne de Louis XIV. La bulle Unigenitus avait mis tout le royaume en mouvement. Le Parlement devait enregistrer les^ lettres patentes pour la publication de cette constitution. Les magistrats étaient indécis, car il s’agissait pour eux d’abandonner les droits de l’Église gallicane et d’avouer le triomphe des doctrines ultramontaines. Après bien des négociations, bien des discussions, le roi, irrité des résistances de toute nature que rencontrait sa volonté, ordonna à d’Aguesseau, qui était alors procureur général' de venir à Versailles. Tout le monde devinait que cet ordre annonçait des résolutions décisives. D’Aguesseau, malp’ré l’esprit de modération dont il avait fait preuve, était décidé à résister. 11 quitta sa femme et ses enfants au milieu de la terreur de tous. En les embrassant, il leur avoua qu’il ne savait pas s’il reviendrait le soir, car il était possible qu’il allât coucher à la Bastille. C’est alors que sa femme lui fit cette réponse célèbre, « digne d’une Romaine, ou plutôt d’une vraie Française » :
^ ■— Allez, Monsieur, et agissez comme si vous n’aviez ni femme ni enfants !... J’aime beaucoup mieux vous voir conduire avec honneur à la Bastille, que de vous voir revenir ici déshonoré...
Il partit à la hâte, en se rappelant tant d’exemples de courage que les chefs du Parlement avaient donnés dans notre histoire. L’entrevue fut sévère. Le roi, très-affaibli parla maladie, pouvait à peine parler, mais il voulait encore commander. Il menaça d’Aguesseau de lui enlever sa charge. D Aguesseau s’inclina respectueusement, mais se retira sans avoir rien cédé. En vain l’on fît près de lui les démarches les plus pressantes : tentatives de séduction, menaces, ironie; tout échoua. On se décida alors à transporter à Paris , pour tenir un lit de justice , ce roi qui expirait. La grande salle du palais fut ornée de tentures; un jour lut pris pour la solennité où le souverain devait déclarer lui-même sa volonté au Parlement et le forcer par sa présence à la ratifier. La disgrâce de d’Aguesseau était des lors certaine. Le vide se fit autour de lui. Mais la maladie du roi s’aggrava rapidement : sa figure se décomposa , son corps devint tout à coup beaucoup plus petit, et le septembre 17'15, il expirait.
La mort de Louis XIV était le réveil du Parlement. Le droit aux remontrances lui fut rendu par le régent. Tous les anciens abus du despotisme, croyait-on , allaient disparaître. Le Télémaque de Fénelon semblait être devenu le code de l’avenir. «On l’imprime, écrivait de Gaylus, et l’on s’en promet l’âge d’or. » D’Aguesseau se fit l’écho de toutes ces espérances dans la mercuriale singulièrement hardie qu’il prononça, à la rentrée du Parlement, sur V Amour de la patrie : « Serons-nous réduits à chercher l’amour de la patrie dans les États populaires?.
Cette vertu, que nous devrions suivre, même par intérêt, ne dirait-on pas que ce soit comme une plante étrangère dans les monarchies, et qui ne fasse goûter ses fruits que dans les républiques?... Le salut de l’État est-il donc moins le salut de chaque citoyen dans les pays qui ne connaissent qu’un seul maître?... En serons-nous surpris? Combien y en a-t-il qui vivent et qui meurent sans savoir
même s’il y a une patrie!... Déchargés du soin et privés de l’honneur du gouvernement, ils regardent la fortune de l’État comme un vaisseau qui flotte au gré de son maître, et qui ne se conserve et ne périt que pour lui... Quel étrange spectacle pour le zèle de l’homme public ! Un grand royaume, et point de patrie; un peuple nombreux, et presque plus de citoyens!... »
Voilà des maximes qui surprennent un peu dans la bouche d’un procureur général contemporain de Bossuet. D’Aguesseau n’en devint pas moins, peu de temps après, chancelier de France. Le février 1717, il était allé avec sa femme entendre la messe cà Saint -André des Arcs, sa paroisse. Deux messagers s’approchent successivement de lui, et lui disent de venir tout de suite au Palais-Royal, pour parler au régent. Il s’y rend. Le régent le reçoit en souriant et lui dit ; «Vous vous étonnez sans doute de mon empressement ; il ne s’agit que d’zme petite clef... » Et il lui remet la clef des sceaux de l’État. Le chancelier Voysin était mort le matin ; d’Aguesseau était chancelier le soir même.
Mais une intrigue de Dubois le renversa bientôt. Il se retira alors à Fresnes , dans sa maison de campagne (située en Brie, à quelques lieues de Paris), au milieu de sa famille et de ses amis , parmi lesquels on trouve le fils de Racine, Maupertuis, Rollin, Valincourt, etc. Il était, du reste, heureux de pouvoir, loin du bruit des affaires, se livrer là tout entier à l’éducation de ses fils. C’est pour achever celle de l’aîné et lui faire voir, comme en un seul tableau, toute l’étude de la jurisprudence jointe à celle des sciences et des arts qui peuvent lui donner plus de profondeur, qu’il écrivit l’ouvrage, digne de Rollin, intitulé ; Instructions propres à former un magistrat. Ce qui prête un grand charme à ces Instructions, c’est un air de candeur et de simplicité qui, sans entraîner jamais, plaît toujours, et cette effusion de sentiments affectueux et doux, souvenirs d’enfance, aveux, amour des arts, où l’on trouve tout à coup un homme aimant à la place d’un sévère écrivain.
Dans \ Institution au droit public, qui complète ces Instructions, d’Aguesseau donna un véritable traité de morale politique, où il réfuta les théories de Robbes, en émettant et en défendant des principes tels que les suivants ;
«Tous les hommes sont égaux ; tous les hommes sont frères. La réunion des diverses nations forme la famille humaine, dont le père est Dieu. Tous les hommes sont libres. Toutes les lois humaines ne sont justes qu’autant qu elles sont fondées sur les lois naturelles. Tout pouvoir doit avoir pour objet la perfection et la félicité de ceux qui sont gouvernés: il n’est établi qu’à cette fin... »
Pendant que d Aguesseau était livré à ces pensées, la cour songeait à le rappeler. C’est pour s’être opposé indirectement aux projets insensés du financier Law qu’il avait été disgracié; le système avait porté ses fruits naturels, et Law lui-même, dans son propre intérêt, jugea indispensable, pour ramener la confiance, de rappeler le chancelier. Il se rendit à Fresnes, lui fit les promesses les plus rassurantes , et pour le séduire il alla jusqu’à lui offrir cent millions de sa propre fortune pour les pauvres. Ce genre de séduction suffit à peindre le caractère qu’on reconnaissait à l’ancien chancelier.
Sans montrer ni empressement ni répugnance, d’Aguesseau revint à Paris pour tâcher d’apporter quelque remède aux désordres qui s’étaient produits en son absence.
" Les qualités les plus nécessaires à un homme actuellement en place, disait à ce propos Villars, sont l’honneur et la fermeté, puisque les fripons sont aujourd’hui un des P us grands malheurs de 1 État, « Le peuple parisien, ravi
de revoir le chancelier, fit de son retour un triomphe. Le régent le reçut comme un ami et l’embrassa avec une explosion de tendresse. Le jeune roi l’accueillit au Louvre avec un empressement affectueux, et le maréchal de Villeroy, chargé de rendre la pensée royale, lui dit : « Le roi n a jamais signé d’ordre et n’en donnera jamais qui lui fasse plus^de plaisir que celui de votre rappel. A présent que vous êtes à la tête des affaires. Sa Majesté espère que vous travaillerez à les rétablir. «
A ces premiers moments d’enthousiasme succédèrent de telles difficultés que d’Aguesseau regretta d’avoir cédé auxpiiéies de Law, et il reconnut qu’il était «venu trop tôt ou trop tard. )) Il était rentré à Paris avec d’excellentes résolutions; mais il est des temps où l’honnête homme ne peut que s’abstenir et s’isoler. Il avait dit à ses amis que «si le régent voulait faire passer quelque édit contre son gré, il n avait apporté dans son porte-manteau qu’une certaine quantité de chemises, qu’il était à sa dernière et tout prêt à s’en retourner. » Cependant, Dubois, par un coup d’autorité, ayant exilé le Parlement à Pontoise, d’Aguesseau, tout en résistant, resta chancelier. En un moment, sa popularité s’évanouit. Plus les espérances qu'il avait fait concevoir étaient vives, plus la déception fut profonde. On écrivit sur la porte de son hôtel ; Et homo factus est ! . . . C est en vain qu’il essayait sincèrement de réconcilier ses anciens collègues et le gouvernement; il ne pouvait réussir, car il n’avait plus son ancienne autorité. Un judicieux témoin de ce temps, Matthieu Marais, écrivait en 1721 : « On parle encore d’ôter les sceaux au chancelier. Il a perdu l’estime des honnêtes gens et n’a pas acquis celle de la cour. Il est dans un château branlant. » Le 28 février 1722, la chute était complète, et il repartait pour sa terre de Fresnes.
Ce second exil , qui devait durer près de sept années, ne fut pas aussi calme que le premier. Il y fut poursuivi par bien des insultes et bien des calomnies. Jamais il n’en parut ému, et ni sa correspondance ni ses œuvres n’en portent aucune trace. Il reprit ses anciens travaux, et étudia toutes les réformes législatives qu’il devait accomplir plus tard. Il était resté amateur passionné des belleslettres, et les associait à ses savantes recherches sur la législation. Il composait des vers français et latins ; il traduisait les Dialogues de Platon; il commentait des odes grecques, et entretenait une nombreuse correspondance. Une piété souriante et calme réglait et dirigeait les habitudes de chacune de ses journées. Le sentiment religieux, une foi commune, attachaient aux mêmes pratiques et aux mêmes espérances le père, la mère, les enfants et ceux que 1 exil avait trouvés fidèles. Ceux-ci recevaient à la terre de Fresnes une hospitalité à la fois aimable et magnifique.
Le château du chancelier , construit en partie par Mansart , était entouré d’un parc planté d’arbres splendides, arrose par des eaux abondantes. Le fond du paysage y est borné par un rideau de collines pittoresques, au pied desquelles la Marne promène ses eaux lentes et majestueuses. «La beauté des bois, la douceur du ciel et de l’air, les nuances variées de la lumière et des ombres, de la verdure et des fleurs ; les harmonies de l’art et de la nature réunies et fondues avec éclat, mais sans effort; les richesses de ces campagnes transformées par la main de 1 homme, et qui n’offraient rien au regard de trop énergique et de trop vif; la vue d’un chef-d’œuvre d’architecture qui semblait sortir comme par enchantement, avec des reflets de marbre et d’or, du sein des forêts, des fleurs et des eaux : tout s’alliait bien avec l’esprit fécond et régulier, le caractère doux, l’imagination facile et disciplinée du maître de ce manoir, séjour de recueillement et
d’opulence , construit , ce semblait, à l’image d’un maître ami de l’étude, de la nature et des arts, porté par son travail aux plus belles conceptions de l’intelligence, et par les circonstances au faîte des grandeurs. »
Dans cette demeure si attrayante , d’Aguesseau avait formé avec amour une précieuse bibliothèque comprenant plus de cinq mille volumes. Cette bibliothèque, on peut dire que le chancelier non-seulement la possédait, mais la savait. Une mémoire extraordinaire était une des particularités frappantes de son intelligence. A l’âge de quatrevingt-quatre ans , s’entretenant avec quelqu’un qui changeait un vers de Martial, il lui reproduisit toute la citation, et ajouta en riant qu’il n’avait pas revu ces vers depuis l’âge de douze ans.
Une autre fois, il effraya un jeune poète qui lui lisait une pièce de poésie nouvellement composée, en lui récitant ce même morceau d’un bout à l’autre. Son érudition universelle était célèbre. Un jour, une dame priait Fontenelle de lui trouver un précepteur pour son fils; elle lui disait quelle voulait qu’il sût les langues, la rhétorique, et puis ceci, et puis cela. Le spirituel académicien parut réfléchir : «Ma foi, dit-il enfin , plus j’y pense. Madame, et plus je vois qu’ il n’y a que M. le chancelier qui soit capable d’être le précepteur de votre fils. » Ce goût pour l’érudition ne l’empêchait pas de jouir des plaisirs de la société. Au château de Fresnes, on faisait de la musique, et le maître de la maison se distinguait par son talent de chanteur ; malgré la gravité de son caractère, la musique légère ne l’effrayait pas ; il savait par cœur les chansons de Coulanges (c’est M">® de Sévigné qui nous l’apprend); il trouvait même le temps de composer des airs. On rapporte aussi qu’il jouait aux échecs avec une habileté rare. Personne donc n’était moins pédant que l’aimable châtelain de Fresnes , et on comprend facilement pourquoi on se disputait l’honneur d’être admis à partager pour quelques jours l’exil de l’ancien chancelier.
Cependant, malgré tout le charme qu’il pouvait trouver dans la vie de travail et de loisir qu’il s’était faite , d’Aguesseau désirait rentrer aux affaires, non par un vulgaire sentiment d’ambition ou de vanité, mais pour réaliser les vastes réformes ; tidiques hardiment conçues et patiemment préparées pêndant son exil. La mort de Dubois, l’avénement de Fleury, lui permirent de reprendre son rang de chancelier. Dans cette dernière partie de sa vie, il eut de nouveau plus d’une fois à jouer un rôle qui semblait en contradiction avec les principes d’indépendance parlementaire qu’il avait autrefois défendus comme procureur général. On lui reprocha amèrement ce que l’on appelait sa trahison, et ce qui n’était qu’un essai sincère de conciliation et un effort désintéressé pour éteindre enfin ces querelles religieuses qui duraient depuis si longtemps. Si la conduite de l’homme politique prêta peut-être alors à quelques légitimes critiques , il y a du moins unanimité pour reconnaître les services sans prix qu’il rendit à la France, en publiant la série d’ordonnances qui ont préparé l’unité de notre législation et inspiré tant de fois les rédacteurs de notre Code civil.
Cependant la vie du chancelier s’avançait ; sa vieillesse fut attristée par la perte de sa femme, de ses fils, de ses petits-fils. Sa piété ne parvenait pas à surmonter sa douleur. Il remit sa démission au roi , et peu de temps après il mourait paisiblement, voyant venir sans trouble et avec une joie sereine l’heure où il espérait aller retrouver ceux qu’il aimait.
'Il avait quatre-vingt-deux ans. Il fut inhumé auprès de sa femme, à Auteuil. Son tombeau, détruit par la révolution, fut relevé avec honneur sous le consulat ; le cimetière. où il reposa d’abord était devenu une place, qui reçut
le nom du chancelier. L’obélisque élevé alors porte l’inscription suivante , due à Cabanis :
« La nature ne fait que prêter les grands hommes à la «terre : ils s’élèvent brillants, disparaissent...
» Leurs exemples et leurs ouvrages restent. »
Dans un de ces portraits d’une touche si fine dont il a emporté le secret , Sainte-Beuve a dit , et nous ne pourrions mieux terminer et nous résumer que par une citation de ce maître exquis :
« De la modération , du ménagement en toutes choses, une intelligence vaste et tempérée , un sincère et ingénu désir de conciliation, une mémoire prodigieuse, immense, une expression pure , élégante et soignée , cette politesse affectueuse qui naît d’un fond d’honnêteté et de candeur, c’est ce que témoignent tous les écrits de d’Aguesseau, et ce qu’on lirait aussi, jusqu’à un certain point, dans les traits de son noble et beau visage , dans ce sourire discret, dans cet œil fin, bienveillant et doux, et jusque dans ses contours si ronds et si sensiblemen-t amollis, où rien n’accuse la vigueur. Sa majesté paisible tenait à un ensemble de mérites et de vertus difficiles à définir quand on ne veut pas excéder cette mesure qu’il observait si bien. La bonté morale y dominait avec l’aménité civile. Il était vénérable et aimable à thut ce qui l’approchait. Ses répréhensions même, assure-t-on, avaient plutôt l’air d’une effusion que d’une réprimande. On peut lui appliquer ce qu’il a dit de son père, qu’il avait conservé jusqu’à la fin « cette précieuse timidité d’une conscience vertueuse et tendre», qui répugne aux partis et même aux paroles sévères... Dans ce culte un peu confus et vaguement défini dont l’illustre chancelier est aujourd’hui l’objet, il entre, après tout, de la justice : c’est un hommage public rendu à cette inspiration paisible, permanente et modeste, qui fut celle de toute sa vie, et qui, sauf quelques éclipses passagères, s’échappait, comme par un doux rayonnement, d’un fond de droiture, de mansuétude et de vertu. Puisqu’il faut de loin des auréoles aux hommes, il est bon, il est louable qu’elles entourent quelquefois ces figures pacifiques où l’âme respire plus que le génie, et où le ton excellent de l’ensemble n’est que l’expression des mœurs elles-mêmes. »