SCÈNES BERNOISES, PAR J. GOTTHELF
Hans Rerner était un honnête boucher, comprenant bien son métier, et de plus un bon homme. Il était aussi très-fort, et quand il allait en campagne, suivi de son chien Schautz (Moustache), il portait sans crainte sa ceinture remplie d’or, sachant bien que trois ou quatre fripons ne réussiraient pas à la lui prendre. Il est vrai qu’une demi-douzaine eussent à peine osé l’attaquer, car, en voyant de loin Hans Rerner, on comprenait tout de suite qu’il avait plus de moelle qu’un autre dans les os, tant il était grand et carré, et d’ailleurs sa force était connue au long et au large du pays.
Dans sa jeunesse, il n’avait pas toujours eu la douceur d’un agneau, et plus d’une fois, après s’être querellé et (il faut bien l’avouer) s’être battu le dimanche, il se mettait le lundi en campagne comme si de rien n’était, achetait tranquillement le bétail de ses adversaires de la veille, et redevenait leur meilleur ami. C’est que réellement Hans Rerner n’était pas méchant; et, le sachant loyal et serviable, personne ne lui gardait rancune ; partout on l’aimait et on le voyait avec plaisir.
Arrivé à l’âge mûr, il ne se battit plus. Il devint un excellent mari et conseiller dans sa ville. Sans doute il n’écrivait pas au mieux, et son écriture ressemblait plus à des pieds de veau qu’Ades lettres; mais dès qu’il s’agissait de donner un bon conseil, il n’était pas le dernier. Quand Hans Rerner entrait dans une auberge où l’on se battait et où tout était sens dessus dessous, il n’avait qu’à crier de sa voix puissante :
— Ah çà! voyons! ça ne va-t-il pas finir, et faudra-t-il que je-m’en mêle?
Et aussitôt la bataille cessait.
Hans Rerner était aussi heureux que fort et respecté, non-seulement à cause de sa richesse, à cause de la maison qui M appartenait, à cause de ses terres et de son argent , mais parce qu’il avait une femme toute brave et tout aimable. C’était une de ces femmes qui, quand leur mari est à la maison , lui sont soumises , et qui , quand il est absent, agissent en son lieu et place et administrent
(•) Traduction inédite par M. Buchon.
comme si c’était lui-même. Elle était en même temps on ne peut plus affable pour les domestiques et pour les pauvres. Elle soignait parfaitement les premiers, soit qu’ils se portassent bien, soit qu’ils fussent malades, et n’eût pas fait mieux si elle eût été leur mère; et quand un pauvre avait besoin d’un bon bouillon ou d’un morceau de viande pour se rétablir, il savait qui le lui donnerait de tout cœur.
Il venait à la maison beaucoup de gens : les uns pour acheter, les autres pour livrer le bétail qu’ils avaient vendu à Hans Rerner, d’autres pour en offrir; et elle les accueillait tous de son mieux, en leur offrant soit un verre de vin, soit la goutte, soit une assiettée de soupe. De cette façon la dépense du ménage était, il est vrai, considérable ; mais aussi elle rapportait de beaux intérêts, car chacun prenait plaisir à venir chez Hans Rerner, et on lui épargnait ainsi bien des courses inutiles, auxquelles d’autres étaient obligés de se soumettre. Aux villages, plus d’une paysanne s’empressait de faire du café à Hans Berner, parce que ses gens ne pouvaient assez raconter combien sa femme avait été bonne et obligeante pour eux, et comme elle les régalait quand ils allaient chez lui. Or, là où le boucher est assez en crédit pour que la paysanne lui fasse du café, on peut dire que l’étable lui appartient, et qu’aucun autre ne l’y supplantera. Il en était souvent ainsi autrefois, ^uand les maîtres allaient encore eux-mêmes à la campagne ; aujourd’hui qu’ils sont trop fiers pour cela et qu’ils n’y envoient que leurs domestiques, il n’en est plus de même.
Hans Berner avait deux fils pleins d’entrain et de bonnes qualités. 11 les aimait et disait souvent qu’il entendait qu’ils devinssent quelque chose de bien, et d’autres gaillards que lui; non qu’il prétendît qu’ils ne dussent pas être bouchers, au contraire. Il tenait sa profession à honneur parce quelle reposait sur un fond d’or. Mais il se dépitait d’éprouver tant de peine à dresser ses comptes et à faire sa correspondance, comprenant à peine la moitié des choses au bas desquelles figurait sa signature, aussi mal écrite que s’il l’avait faite avec son coude. Il regrettait aussi, en temps de guerre, quand il était assis derrière sa chopine à causer politique, de ne pas savoir un mot de géographie ni d’histoire.
— Il ne faut pas qu’il en soit de même pour nos enfants, disait-il le soir à sa femme. Il faut qu’un jour ils puissent dire leur mot à propos de tout, et je ne regarderai pas à l’argent que cela coûtera.
Sa femme pensait absolument comme lui, et ne s’inquiétait nullement de ce qu’on aurait à dépenser pour ses garçons. Elle les habillait toujours le mieux possible, en disant qu’ils pouvaient être aussi bien mis que les autres. Hans Berner n’était jamais si heureux que quand ils lui apportaient leurs cahiers, dans lesquels se trouvaient des lettres bien plus belles qu’il n’eût pu les faire; et quand ils lui récitaient le nom des capitales de tous les pays, il s’écriait, ravi de tendresse paternelle :
— Oui, vrai ! vous êtes de fameux gaillards, et si Dieu le permet, vous deviendrez de bien autres lapins que moi.
Et il leur jetait l’argent à pleine main, se montrant en tout si prodigue pour les récompenser, qu’il ne mettait jamais en compte les batz ni les kreutzers.
La mère aussi était enchantée de leur voir tant d’instruction; cependant, quand une femme venait lui dire : «Vraiment , madame la conseillère , vous avez les deux plus beaux enfants du monde. Impossible de dire lequel est le plus beau. On ne se rassasie pas de les regarder », sa joie était encore beaucoup plus grande, et le tailleur était appelé tout de suite, et on les attifait de mieux en mieux.
Les deux garçons étaient d’un bon naturel, quoique
turbulents, et pendant longtemps . la tendresse de leurs parents ne leur nuisit en rien. Gomme dans une maison d’artisan on a l’habitude d’estimer qu’on a des mains pour faire quelque chose et non uniquement pour mettre des gants, il fallut bientôt qu ils aidassent leur mère, et aussi qu’ils rendissent quelque service cà leur père. Ils’aimaient d ailleurs a etre avec lui a la boucherie, l’aidant comme ils pouvaient; c’était leur plaisir de travailler.
Mais bientôt , à propos de certains ouvrages , la mère fut prise de la crainte qu’ils ne gâtassent leurs habits ou leurs mains.
— Laisse cela tranquille, Sameli, disait-elle à l’aîné; tu vas tout saiir ton pantalon, et tu ne viendras plus à bout de laver tes mains. Madi (la servante) est hà pour faire cet ouvrage-lcà.
Incalculable est le nombre d enfants que l’amour-propre ou la sollicitude exagérée de leur mère pour leur toilette, ou pour leur éviter quelque peine, finit par rendre impropres à tout travail utile et soutenu.
Souvent aussi il arriva que, dans leurs querelles avec d autres enfants, ceux-ci, fort mal appris, reprochaient aux deux enfants leur métier, et de sentir le veau ou la vache, et les renvoyaient auprès des bœufs de leur père leur véritable place. ’
Sous ces influences, Sameli et Fritz commencèrent à se soustraire au travail du métier paternel, et, pour cela, ils avaient toujours un prétexte : tantôt un. devoir à faire ^ tantôt leur pantalon à ménager. Non-seulement on ne les voyait plus à la boucherie, mars on sentait qu’elle leur faisait honte; parfois même ils évitaient leur père quand ils le rencontraient, ou faisaient semblant de ne pas le voit, regardaient autre part, et cherchaient quelque chose a terre; et quand le chien de leur père accourait à eux en remuant la queue, pour les lécher de caresses, ils le repoussaient à grands cris et avec des coups.
Leur maison, située dans une rue de derrière, ne leur plaisait plus. Elle leur semblait trop sombre; il n’y sentait pas bon ; elle avait trop l’air d’une maison de boucher, et ils demandaient à leur mère pourquoi le père y habitait, au lieu d acheter une belle maison sur la grande rue oh il faisait si clair. ’
Le père faisait peu attention à tout cela. Son métier
I occupait trop, et il ne comprenait rien aux directions que pouvaient prendre involontairement ces jeunes caractères.
II se fâchait bien de temps en temps en disant que ses garçons ne voulaient plus rien faire, n’entraient plus cà la boucherie et ne tenaient plus à l’accompagner quand il allait en campagne. Mais quand la mère répondait que leurs études eur ôtaient le temps pour toute autre chose, le père se aisait, enchanté .après tout de leur envie de s’instruire et se consolant par l’espoir qu’une fois qu’ils se mettraient au metier, il leur ferait facilement passer leurs lubies.
Le bon Hans Berner ne savait pas que quand le poison de la vanité a une fois envahi le cœur des enfants au point qu ils rougissent du genre de vie de leurs parents, il est bien difficile de les ramener au goût de leur profession.
La suite à une autre livraison.
PREMIÈRE COMPLAINTE [hébreu).
lï r’nnf 7a ’ d’ctincelles,
lis n ont pu donner de rançon pour leur vie
ietonfn!îr U r 7 persécuteurs ! Les re-
jetons que j ai plantes, mes oppresseurs les ont détruits. « Allez, dirent-
ils dans la flamme ardente ! » Et mes entants hâtèrent leur pas
dit : “
de sa mère (son épouse), saisie par la main du bourrtau dans sa p.ete éprouvée ne détourna pas la tète; elle ordonna qiron la saisit : «Ne retiens pas ta main!» On la fit sortir et on la
Enflmts aimés, objets des plus tendres soins, les deux frères vinrent dans le feu de ronces. Ils se disaient l’un à l’autre : «Heureux les
sacrifice. accomplit le
En vain la foule engageait la bru au bsau visage ; «Vers le dieu
m t77f ° de se sou-
de Su ^ embrasements sont des embrasements de l'eu, une flamme
D’un concert unanime ils entonnèrent les cantiques.
deuxième complainte (français).
Hph'7’ P't'é! entends nos cris et nos lamentations.
Helas. sans motif, nous avons perdu des hommes de valeur Sur la place fut amené Rabbi Içliak Cbatclein , qui pour Dieu abandonna rentes et maisons dont il avait grande abondance. Il se dévoua au Dieu vivant, celui qui avait abondance de biens.
La femme d’Içbak, quand elle vit bri'iler son mari, ressentit une p-ande douleur; elle poussa un grand cri ; elle dit ; « Je veux mourir de ta mort, ami ; je veux mourir comme toi ! »
La, deux freres furent brûlés , l’un tout jeune, l’autre grand. L’enfant eut peur du feu qui s’attachait à lui, et dit : «Haro ! je brûle ' » Et le grand le reprend et lui dit : « Tu seras au paradis, s La bru, qm était belle, dut entendre un sermon. Aussitôt elle se mit a cracher sur eux : «Je n’abandonnerai point le Dieu vivant' Vous m ecorcberiez plutôt. »
D’une commune voix, tous ensemble chantaient haut et clair - on eût dit des gens en fête , emportés par l’ivresse de la joie. Leurs mains et.int becs, ils ne pouvaient danser d’allégresse. Jamais on ne vit treus SI vivement marcher. ^
Il y eut aussi m brave homme qui se prit à se lamenter grandement.
11 disait . «G est pour ma nation que vous me voyez au désespoir ce n est pas pour mon corps. » ’ ■ ’
Il se livra au feu sans hésiter. C’était Rabbi Simon Sopher, qui savait SI bien parler. ■ ' ’ '
Les prêcheurs vinrent sermonner Isaac Cohen pour le convertir à
Ser9 " P™*’- ^ «Po««luoi tant
tauer?Pmir Dieu je veux mourir. Je suis Cohen (prêtre) et veux lui faire offrande de mon corps. » (') '
RHONE ET SAONE.