‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 268 sur 712 · L’ONDÉE · texte numérisé non relu

L’ONDÉE

" Allons, Jeannette, vite debout! il est riieurc de conduire les bêtes aux champs ! » a dit la fermière. Et Jeannette a jeté a la hâte sa mante brune sur ses épaules, elle a mis dans sa poche le pain de son déjeuner, et elle est allée ouvrir la porte de l’étable. La mèi e vache l’accueille Tome XLIII. — Or/roiiRE 1815.

avec un beuglement de satisfaction; elle sait ce que présage la visite de Jeannette à cette heure matinale : une promenade au grand air, et des rameaux tendres et de l’herbe verte à brouter. Elle sort, et son petit veau la suit en chancelant un peu sur ses jambes encore faibles.

L herbe est un peu dure pour lui, et il lui préfère le lait maternel; mais l’univers lui paraît un spectacle bien merveilleux, et il ne se lasse pas de le contempler de ses grands yeux étonnés. Quant au mouton, qui marche auprès d’eux, il tond par ci par là sur sa roule quelques brindilles, sané penser à rien, comme c’est l’habitude des moutons, t Le ciel est bleu, l’air est léger; les rameaux allongent leurs minces réseaux noirs entre les feuilles transparentes, les premières feuilles du printemps, qui forment comme un brouillard de verdure autour des branches.

« Quelle belle journée ! » se disent les habitants de la ville, heureux de s’en aller à leurs affaires sans avoir besoin de se charger d’un parapluie.

« Quelle sécheresse ! pense en soupirant la fermière debout sur le seuil de sa porte. Si cela continue, comme les foins vont être maigres, et comme les blés vont séchet sur pied ! »

Quelques flocons blancs paraissent à l’horizon; ils montent, grandissent, se groupent, s’amoncellent; les voilà qui deviennent gris, puis noirs, et qui cachent le soleil. Le citadin sorti sans parapluie les regarde d’un air soupçonneux, et murmure entre ses dents : «Nous pourrions bien poir de l’eau ! » — «Quelle bénédiction ! voilà une bonne ondée! » s’écrie la fermière, dont le visage s’épanouit.

De larges gouttes tièdes tombent de plus en plus pressées; le jeune feuillage plie sous leur poids et gémit avec un doux bruit. La pluie augmente, raye au loin le ciel et voile tout le paysage; la terre sèche et poudreuse des champs la boit avec avidité ; les herbes se relèvent et reverdissent à vue d’œil, et les bourgeons, qui n’osaient pas s’entr’ouvrir sous les brûlants rayons du soleil, se développent et déplient leurs petites feuilles satinées. Le voilà rempli d’eau, le sentier par où Jeannette conduit ses bêtes ! La vache lève lentement ses pieds lourds et choisit son chemin; par moments, elle dresse la tête et dilate ses naseaux pour aspirer la fraîcheur. Le veau enregistre dans sa cervelle une merveille de plus, et le mouton trouve que l’herbe a meilleur goût qu’avant l’ondée. Le sentier descend , sinueux et rocailleux , vers la prairie ; l’eau y ruisselle comme un torrent : chaque creux forme un petit lac, chaque pierre une cataracte en miniature, et tout cela brille comme des diamants, quand le soleil se montre entre deux nuages. Jeannette se coiffe de sa mante et cherche à garantir sa tête et ses épaules. Précaution inutile ! Sous la pluie persistante, 1a mante sera bientôt transpercée; mais Jeannette ne se plaindra pas. Pendant que le citadin, grelottant sous la porte cochère où il a cherché un abri, maugrée et maudit l’averse, la pauvre fille des champs la supporte gaiement. Elle sait ce que promet cette pluie : la récolte abondante, l’aisance et la joie à la ferme, du blé plein les greniers, du foin en hautes meules entassées ; le pain de l’année assuré pour toute la maison, et pour elle, la petite bergère, un beau fichu rouge et des sabots neufs pour danser le dimanche sur la place du village. Car la fermière est généreuse quand elle a le cœur content, et elle aime à voir autour d’elïe des visages joyeux.

Jeannette pense à tout cela, et elle ne se plaint pas de la pluie; elle sait supporter un petit mal pour un grand bien. Combien de gens, qui se croient très-raisonnables, n’ont pas la sagesse de Jeannette!

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