‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 269 sur 712 · PREMIÈRES IMPRESSIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES IMPRESSIONS

A LA VUE d’un chemin DE FER.

Il existe encore un grand nombre de nos contemporains qui ont assisté à l’ouverture des premiers chemins de fer

construits en France. Mais ils vont devenir de plus en plus rares, et ceux qui, aujourd’hui, ne s’étonnent plus de cette prodigieuse invention, dont les avantages leur paraissent tout naturels, ne peuvent que difficilement imaginer ce qu’ont été nos impressions à la première vue d’un chemin de fer. La lettre suivante d’une dame anglaise, écrite en décembre 1829, leur en donnera quelque idée (’) :

« Mercredi dernier, un exprès vint nous annoncer qu’on pourrait visiter ce jour-là le chemin de fer de Prescot, et qu’on éclairerait le lendemain le tunnel de Liverpool. Nous partîmes donc aussi vite qu’il nous fut possible, et nous allâmes en voiture jusqu’à ce chemin de fer, où nous trouvâmes la merveilleuse locomotive passant comme le vent. Pour nous, qui sommes étrangères à ces nouvelles découvertes et qui ne pouvons comprendre les descriptionsqu’on nous en fait, la nouveauté du spectacle est extraordinaire : elle frappe vivement notre esprit. Voilà donc celte machine qui transportera des voitures, des marchandises, des personnes, toutes choses, de Liverpool à Manchester, à trente milles à l’heure.

» Lorsque vous êtes sur la voie, et que vous regardez arriver la locomotive, l’effet de la rapidité est tel qu’elle ne semble pas approcher, mais s’agrandir et devenir plus distincte, comme une figure de fantasmagorie.

» Ce jour-là on ne voulut pas atteler de vagon pour les voyageurs, car il ne s’agissait que d’essayer la machine neuve; mais rien qu’à la voir s’élancer en sifflant on éprouvait une grande émotion.

» Le lendemain , nous partîmes pour le tunnel, qui est à l’extrémité delà voie ferrée. C’est une voûte longue d’un mille et quart, creusée sous la ville de Liverpool, et se terminant aux docks. Nous étions environ vingt. Nous allâmes voir d’abord les voitures du chemin de fer qu’on apprêtait,

I Elles ressemblent à des omnibus : chacune d’elles est un .grand vagon avec un coupé aux deux bouts , quelquesunes peuvent contenir vingt personnes, d’autres trente. Il y a également des fourgons pour les porcs, le bétail, la marchandise, et des plates-formes posées sur des roues où l’on peut faire transporter une voiture tout attelée, comme sur un bateau.

» On reste immobile, et l’on se trouve transporté trente milles plus loin, comme par le tapis des contes de fées.

» Ce fut ainsi qu’une légère impulsion nous emporta, la vitesse du mouvement n’étant sensible que par la force du courant d’air et la rapidité avec laquelle nous passions devant les lampes.

» Jamais je n’ai rien éprouvé d’aussi étrange; jamais je ne me suis sentie aussi plongée dans la magie, l’enchantement, et comme entourée de forces et de puissances inconnues.

)) Moins de trois minutes après avoir ffnnclü', après la campagne, le tunnel, nous nous trouvons chins les docks de Liverpool. La première impression du jour fut très-belle, et il était vraiment étourdissant, après un mouvement si rapide, de s’arrêter subitemement on ne savait où.

)' Descendus de vagon, nous rentrâmes dans notre voiture, qui avait été transportée avec nous, et bientôt nous nous surprîmes à murmurer contre les chemins macadamisés et nos dix milles à l’heure. Mon mari se lamentait à la pensée d’être déjà parvenu à l’âge de cinquante ans an début d’une telle découverte. »

23 Juin 1831.

« L’admirable temps qu’il faisait lundi m’engagea à prendre place sur une des voitures découvertes du chemin de fer. Nous y arrivâmes une heure trop tôt; mais, n’ayant pas encore vu le nouvel aménagement, j’étais désireuse

(') Extrait des Memorkih ufa quiet life, et de la correspondance de deux sœurs.

d’examiner les voitures et les locomotives. Nous partîmes à dix heures. Il y a trois voitures ouvertes qui sont séparées intérieurement et garnies de coussins. Lorsqu’elles sont vides , eVes paraissent trés-engageantes , mais , une lois remplies, on s’y trouve exposé à des inconvénients inévitables. J’avais, par exemple, un voisin d’un embonpoint insupportable, qui se levait et se rasseyait à chaque instant, jusqu’à ce que quelqu’un se fût avisé de raconter l’histoire d’un homme qui s’était tué un des jours précédents pour avoir voulu se tenir debout dans cette même voiture, contrairement aux conseils qu’on lui avait donnés ; il était tombé en arrière par-dessus le bord. En entendant ce récit, mon voisin se calma un peu.

» La voiture contenait vingt-quatre personnes. Nous étions cent cinquante dans le train. En somme, je ne trouve pas cette manière de voyager à ciel ouvert trés-attrayante. On ne voit en avant et en arriére que les voitures des deux cotés. Le bruit est assourdissant, le mouvement agaçant, et, sans tenir compte de l’atmosphère de Manchester qu’on emporte avec soi, et qui n’est pas épurée, comme sur le bateau, par la brise de mer, on est exposé à recevoir dans les yeux des particules de charbon ou de poussière de fer.

» Dans les voitures fermées, on évite en partie ces désagréments. Tout est aussi bien organisé que possible, mais pour moi , qui déteste la confusion et la presse , ma voiture me paraît préférable. Je sens cependant qu’il est presque mal et ingrat de parler peu respectueusement d une invention aussi extraordinaire. Les progrès rapides de la contrée que traverse le chemin de fer sont bien culieux; de toutes parts voici des maisons qui s’élèvent. »

7 Juillet 1831.

« Nous avons pris le chemin de fer pour revenir de Saint-***, mais en choisissant une voiture fermée. Un homme a été tué dans notre train, mais nous n’en avons lien su au moment même, quoiqu’il y eût eu un arrêt d une minute, mais pour nous sans cause apparente. On ne se doute pas plus de ce qui se passe dans une autre partie du train que si 1 on en était à ccnt lieues. »

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