‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 28 sur 712 · HAUTE-SAVOIE · texte numérisé non relu

HAUTE-SAVOIE

Parmi les sommités que Ton aperçoit du Montanvert (’), et qui se dressent de l’autre côté de la Mer de glace, il en est deux qiü attirent d’abord le regard : ce sont le grand obélisque de granit qu’on nomme V aiguille du Dru, et qui n’a pas d’histoire, et, derrière, \ aiguille Verte, beaucoup plus élevée, quoiqu’elle paraisse l’être moins.

L ascension de l’aiguille Verte a été faite pour la première fois, paraît-il, en 1864, par M. Édouard Whymper (^), accompagné des deux guides Aimer et Biener.

«Nous partîmes de Chamonix le 28 juin 1864, dit M. Whymper (^), pour aller attaquer notre aiguille. Nous avions pris un porteur.

» II nous fallut d’abord traverser la Mer de glace...

» Nous campâmes sur le Couvercle (2 377 mètres), à l’abri d’un grand rocher.

» Le lendemain matin, à trois heures quinze minutes, nous en partîmes pour faire l’ascension de notre aiguille, laissant la tente et nos provisions, hélas! à la garde du porteur. En deux heures de marche, sur une neige cassante, nous avions monté de 1 220 mètres, et nous étions à moins de 487 du sommet. C’est la direction dans laquelle on peut s’en approcher le plus prés et le plus facilement. Mais, à partir de cet endroit, la montagne devient trèsescarpée.

» Aimer cherchait du regard, tout en marchant, un chemin praticable : les rochers inférieurs du pic terminal de l’aiguille Verte étaient peu engageants.

» Nous arrivâmes en face d’un grand couloir de neige qui conduisait tout droit du glacier de Taléfre sur la crête de l’arête qui relie le sommet de l’aiguille Verte à la montagne nommée les Droites. C’était bien là le chemin que je voulais suivre; mais Aimer me fit remarquer que le couloir se rétrécissait à sa partie inférieure, et que s’il y tombait des pierres nous courrions grand risque d’avoir la tête brisée. Cette bonne raison nous obligea d’aller encore plus à l’est du sommet pour y chercher un autre couloir plus petit parallèle au grand.

» Nous traversâmes, à cinq heures trente minutes, la Schrund, qui protégeait la base du pic supérieur; quelques minutes après, nous découvrions le sommet et tout l’espace qui nous en séparait encore.

” — 0 aiguille Verte, vous êtes morte, et bien morte! s’écria Aimer avec enthousiasme.

» Dans son vocabulaire, cela signifiait qu’il se sentait absolument certain d’arriver au sommet.

» Aimer est d’ordinaire très-silencieux ; c’est une grande qualité chez un guide. Les guides bavards donnent des distractions qui peuvent coûter cher. De plus, ils sont souvent altérés, et les guides qui boivent sont de véritables calamités.

» On recommande parfois aux touristes qui gravissent les montagnes de sucer des cailloux pour empêcher leur gorge de trop se dessécher. Les cailloux ne valent pas (*)

(*) Pâturage élevé de 1 908 mètres au-dessus de Chamonix.

U) C’est le courageux touriste qui a échappé à la terrible catastrophe du mont Cervin, en 1865.

(^) Escalades dans les Alpes; trad. par M. Adolphe Jeanne.

grand’chose par eux-mêmes, mais on ne peut les sucer et en même temps tenir la bouche ouverte : voilà pourquoi la gorge ne se dessèche pas; mieux vaut donc garder toui simplement la bouche fermée, et ne pas s’exposer à avaler de petits cailloux. C’est une observation générale, que les touristes novices n’ont jamais la bouche fermée : ils marchent ainsi un peu plus vite, mais ils deviennent tout haletants ; leur langue et leur gorge se dessèchent ; ils boivent et transpirent outre mesure ; quand ils sont exténués, ils s’en prennent à la sécheresse et à la raréfaction de l’air.

» Le vrai montagnard doit garder le silence et tenir sa bouche fermée.

» Arrivés au sommet du petit couloir, nous traversâmes les roches intermédiaires qui le séparaient du grand couloir, que nous suivîmes tant que nous y trouvâmes de la neige. Quand la glace remplaça la neige, nous retournâmes à gauche sur les rochers. On n’en saurait trouver de plus favorables ; c’était une espèce de granit dont le grain retenait parfaitement les clous.

» Nous les quittâmes à neuf heures quarante-cinq minutes pour achever l’ascension, en suivant une petite arête de neige qui descendait dans la direction de l’aiguille du Moine.

» A dix heures quinze minutes, nous avions atteint le sommet (4 127 mètres), où nous dévorâmes un peu de pain et de fromage avec un appétit féroce.

» Du sommet de l’aiguille Verte, notre vue embrassait des vallées, des villages, des champs cultivés, des chaînes interminables de montagnes, des lacs; nous entendions, dans la limpide atmosphère de la montagne, le tintement argentin des clochettes des troupeaux et le grondement formidable des avalanches. Le dôme gigantesque du mont Blanc dressait, au-dessus de tout ce qui nous environnait, sa cime éclatante; ses glaciers étincelants descendaient entre les contre-forts sur lesquels ils s’appuient; ses neiges, éblouissantes de blancheur, devenaient de plus en plus immaculées à mesure qu’elles s’éloignaient de la terre.

» Le sommet de l’aiguille Verte est un dôme de neige sur lequel on pourrait danser un quadrille. L’extrême élévation des Droites me surprit; mais je crois qu’elle est en réalité inférieure de très-peu à celle de l’aiguille Verte elle-même.

» Le temps changea subitement ; de gros nuages sombres s’amoncelaient de tous côtés, et nous descendîmes au plus vite. Une neige très-épaisse se mit à tomber avant que nous eussions pu quitter les rochers. La trace de nos pas, souvent effacée, fut parfois entièrement perdue; enfin la montagne devint tellement glissante et difficile, que la descente nous prit autant de temps que la montée.

» A trois heures quarante-cinq minutes du soir, nous traversâmes de nouveau la Schrund, et nous redescendîmes au galop au Couvercle, dans l’espoir d’y faire un bon repas dont nous avions grand besoin ; mais à peine avions-nous tourné le coin de notre rocher, que nous poussâmes tous trois un hurlement en voyant que le porteur avait plié la tente et se disposait à l’emporter :

» — Arrêtez ! Que faites-vous là?

» Il répondit tranquillement qu’il nous avait crus morts ou tout au moins égarés, et qu’il s’en retournait à Chamonix pour y faire part de ses suppositions au « guidechef. »

» — Dépliez la tente sur-le-champ, et donnez-nous nos provisions.

» Au lieu d’obéir, il se mit à tâter ses poches.

» — Allons, donnez-nous vite nos provisions.

i> — Les voilà, répondit notre digne porteur, en nous

î.’aiguille du Dru et l’aiguille Verte, en face du Montanvert. — Dessin de A. de Bar, d’après une photographie de M. Quetier.

montrant un morceau de pain très-malpropre, gros comme un petit pain d’un sou.

» Nous regardâmes en silence l’imperceptible reste de no« provisions. Le misérable avait tout englouti : gigot,

miches, fromage, vin, œufs, saucisson! Il était inutile de récriminer et de nous arrêter. Le poids de notre dîner ne nous gênait guère pour marcher, mais le porteur était aussi chargé à l’intérieur qu’à l’extérieur. En nous sui-

MAGASIN [‘ITTOUESQGE.

Vtint, il ruisselait de sueur : tout ce qu’il nous avait mangé s évaporait en grosses gouttes et assaisonnait le glacier. Quand nous arrivâmes au Montanvert, l’infortuné était trempé comme s’il eût marché sous la pluie.

» Nous limes une petite halte dans l’auberge pour y prendre un peu de nourriture, et à huit heures quinze minutes nous rentrions àChamonix, au milieu des salves d artillerie et des démonstrations de joie des aubergistes. »

Dans le tarif de Chamonix, le prix de l’ascension de l’aiguille Verte, aujparavant tentée inutilement, est fixé à cent francs par guide.

HISTOIRE

D UN HOMJIE QUI n’a JAMAIS RIEN VU.

Suite. —Voy. p. 2, 10.

Comment Valentin s’était-il trouvé transporté si loin? La vraie raison de ce vopge et de tant d’autres fut le désir de voir et l’humeur inquiète, comme dit si bien l’auteur des Deux pigeons.- Je pourrais dire qu’il avait trouvé pour but son expédition de pourvoir d’animaux un naturaliste anglais, fournisseur des principales collections U Europe; mais je n’écris pas l’histoire de Valentin ; la mienne me suffit, et sans doute Vatentin lui-même quelque jour publiera ses Mémoires. Lisez-les, mes amis, je vous en conjure ; c’est là que vous trouverez agrément et profit.

Je venais d’achever ma vingt-cinquième année, quand ma mère, atteinte brusquement d’une fluxion de poitrine, mourut en quelques jours. Elle s’éteignit en pleine connaissance, avec une sérénité d’âme unique : son dernier baiser fut accompagné d’un sourire. Ce sourire de ma mère expirante fut la leçon, et j’ose dire la révélation la plus forte que j’eusse jamais reçue,

Je restai plusieurs jours dans un état indescriptible : je ne voyais, n entendais que ma mère. Une fièvre me prit je tombai malade gravement.

Une vieille voisine, appelée Madelon Finet, me soigna, et, deux mois seulement après la mort de ma mère, je faisais au jardin ma première promenade, soutenu par l’excellente Madelon.

Je pus reprendre les occupations habituelles; mais quelle solitude! et combien de larmes ont coulé silencieuses au jardin, au foyer, à la petite table ! Je restai d ailleurs persuadé durant quelque temps que ma fin était proche, et je la voyais venir presque avec volupté.

M étant néanmoins, un jour, senti plus doucement reviyie, j écrivis à Valentin une longue lettre où je lui disais mon malheur.

Ah ! Messieurs, c est ici qu’il faut bien avouer qu’il y a dans la vie de sinpiliers rapprochements.

Ma mère, née à la campagne, d’une famille de cultivateurs, avait appris, dans son enfance, à siffler les vaches. De cet art de siffler les vaches elle s’était élevée, avec une les-grande habileté, à l’imitation du chant des oiseaux, bouvent elle m’avait charmé par cette imitation, poussée a un degré vraiment extraordinaire.

11 arriva donc, le lendemain du jour où j’avais écrit à vaientin, qu une fauvette vint chanter près de ma fenêtre au moment où je m’éveillais. Je crus si bien entendre ma mere que moi-même, en sautant du lit, je me mis à chanter Lhanter avait été dans mes habitudes autrefois ; mais cette habitude, je l’avais absolument perdue.

Voilà comment je fus, par un chant d’oiseau, rappelé de la mort à la vie.

Il y avait eu jusque-là, devant notre chaumière, un joli gazon vert; 1 idée me vint, cette année-là, de remplacer le gazon par un champ de myosotis. L’effet fut ravissant, et j’eus bientôt un grand nombre d’imitateurs.

Je commençai aussi à cultiver les giroflées. Un vieux jardinier m avait enseigné les procédés de l’essimplage, et je pus ainsi rivaliser avec les jardiniers d’Erfurt, si fort en réputation pour cette culture.

Je ne laissai pas que de vendre tout de suite une centaine de ces plantes.

Je m’avisai d’une autre culture encore ; celle du pissenlit, que je n’eus pas de peine à perfectionner, et dont j obtins, en le faisant blanchir à la façon des chicorées, une salade exquise et très-saine. Malheureusement, comme il s agissait d’une culture utile,' le produit que j’en tirai me fit à peine rentrer dans mes frais.

Je crois n avoir pas encore dit que pour le transport de nos denrées nous avions un âne, et que cet âne (j’en demande pardon) s’appelait Aristote. Ma mère et moi, traînés par Aristote dans une superbe carriole, nous allions à la petite ville régulièrement une fois par semaine vendre nos produits.

Depuis la mort de ma ibère, je me faisais accompagner dans ces courses par la vieille Madelon, car, avec mon infirmité, j’étais incapable de m’en tirer seul.

Voilà quelle était ma situation au moment d’entrer dans ma vingt-sixième année, époque à laquelle de grands changements allaient avoir lieu dans ma vie.

Mais laissez-moi vous raconter les choses comme elles se passèrent; je ne fais ici ni bucoliques, ni églogues; Florian et Segrais ont été d’agréables esprits; leur style, cependant, serait funeste dans ce qui va suivre. Encore moins nous faut-il les paysanneries de roman ou d’opéra comique.

Parjons, s’il vous plaît, la langue du paysan, qui est la bonne langue. Si vous en doutez, lisez de F. Génin les Variations du langage f7'ançais.

Or donc, j avais depuis longtemps l’expérience que l’élevage du porc est une des opérations rurales les plus aisées et les plus lucratives; et j’élevais des porcs, et je les vendais bel et bien aux charcutiers de la contrée.

J en avais un jour livré deux très-beaux à un charcutier domicilié dans la petite ville où se tenait le marché. Ce charcutier, qui était un homme très-cordial et de belle humeur, n’eut pas de repos qu’il ne m’eût emmené déjeuner chez lui. Il était bien rare que j’acceptasse ces sortes d invitation ; mais je me laissai aller cette fois à l’entrain de 1 amphitryon. Je déjeunai donc dans sa famille, composée de sa femme, de lui, d’un garçon de douze ans, et de quatre filles de seize à vingt-trois. C’était la première fois que m arrivait une telle aventure. J^e faillis en perdre la raison, ou plutôt je ne faillis pas, je la perdis réellement.

Je n’osai ni parler, ni lever les yeux, ni' sèiilement remuer. Je me croyais, avec mes béquilles, un objet de risée et de dégoût. Je quittai en toute hâte cette famille aimable et n’eus plus, à dater de ce jour, qu’un idéal ; ne plus voir personne; et croira-t-on que pendant trois mois je mis en pratique cette superbe idée? Je restai tout ce temps sans sortir de chez moi. Madelon et le fidèle Aristote se rendaient seuls au marché.

Je souffrais amèrement, néanmoins, à la pensée de rester seul toute ma vie, sans famille; mais l’isolement et

l’abandon me paraissaient être la eonséquence inévitable de mon infirmité. Aussi était-elle à mes yeux, cette infirmité, comme une malédiction prononcée sur ma vie entière. Il se mêlait à ma tristesse des mouvements de colère... Et savez-vous contre qui surtout éclatait ma colère? contre le père de cette heureuse famille, à qui j’en voulais de m’avoir rendu ma misère plus sensible.

Dans ces entrefaites, je reçus de Valentin une réponse à la lettre où je lui annonçais la mort de ma mère. Il était de retour au Caire, et c’est là qu’en très-peu de temps il avait appris la triste nouvelle.

Sa lettre était on ne peut plus affectueuse pour ma mère et pour moi.

Je fus bien étonné d’y trouver ce passage :

« Qui te remplacera une telle mère, un tel guide, d’esprit si fin, si pénétrant? Quelle femme pourrait, sans danger pour elle et pour toi, supporter tout de suite la comparaison avec ta mère? Je crains qu’autour de toi l’on ne te conseille le mariage... Non, non, mon ami, attends...

Il A ta place, en ce moment, je voyagerais; je u’irais pas rejoindre ton ami Valentin aux bords du Nil ; mais à ton âge, avec ton instruction et ton intelligence, je voudrais, étant Français, connaître au moins la capitale de la France, ses musées, ses collections, ses jardins, son musée d’histoire naturelle. Qui donc, en effet, connaîtra ces trésors, sinon ceux qui en sont dignes? »

Il ne s’en tenait pas là ; il voulait que je visitasse l’Angleterre, l’Italie, la Suisse; rien que cela, et il ajoutait :

« N’oublie pas, mon ami, que pour l’éducation de notre âme, nous devons employer tout ce qui est à notre portée, et que voyager console, fortifie, élève, agrandit l’esprit... Il

Vous allez être bien surpris : je fis vœu de partir, tant m’avait ému la lettre de Valentin. Et puis, en m’en allant si loin, je reverrais le monde, sans être exposé à rencontrer le charcutier; le charcutier, juste ciel! qui de nouveau pouvait m’attirer chez lui !

Malheureusement on était en avril ; je ne pouvais, dans un tel moment, abandonner mon jardin. Je dus ajourner le départ. Jamais, d’ailleurs, le printemps ne s’était annoncé plus magnifique : fleurs, fruits, légumes, récoltes de tous genres, promettaient une abondance exceptionn»lle.

Mes voyages, bien évidemment, ne pourraient avoir lieu avant l’hiver; mais, à cette époque, certainement Valentin aurait satisfaction.

La suite à la prochaine livraison.

LES TSCHÉRÉMISSES

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