RUSSIE D’EUROPE
En descendant de Nijni-Novgorod vers Kasan, sur la rive gauche du Volga, on rencontre des villages de Tschérémisses, peuplade d’origine finnoise ou tschoude qui était autrefois nomade.
Le baron Auguste de Harthausen (Q a donné des détails intéressants sur les habitations, le caractère, les usages et les mœurs de ces rares représentants d’une race, la plus ancienne de celles qui ont habité le nord de l’Europe et de 1 Asie, et qui s’éteint peu à peu au contact de la civilisation.
(’) Etudes sur la situation intérieure , la vie nationale et les
imtitutionM rurales de la Hussie, Hanovre, 1841.
Cependant on évalue encore le nombre des Tschérémisses, hommes et femmes, qui vivent en Paissie, à environ 155 ÜÜO (').
Les villages de cette peuplade, dit M. de Harthausen (à l’occasion d’une visite au village tschérémisse Koulikalowo), donnent à la contrée une physionomie particulière. La population russe est principalement établie sur le Volga et ses affluents; tandis que les Tschérémisses habitent de préférence l’intérieur des terres, le fond des vallées ou la pente des collines. Par opposition aux villages russes, construits sur une ligne, ceux des Tschérémisses sont bâtis sans ordre ni régularité, et ne forment pas de rues. Dans les premiers, on ne trouve ordinairement pas un arbre, pas le plus petit buisson ou la moindre haie vive ; ici, au contraire, on ne voit que verdure et ombrage : de tous côtés s’élèvent des bouquets de chênes, de bouleaux et de tilleuls. Aussi l’irrégularité pittoresque des habitations, posées çà et là dans ces masses de verdure, est-elle infiniment plus agréable à la vue que l’alignement monotone des villages de la Grande-Russie.
Par suite d’une coutume ancienne, la porte d’entrée de chaque maison est toujours tournée , vers l’Orient. La même coutume se rencontre chez les Tschouwasses et les Tartares.
Dans les vergers, il y a des arbres fruitiers de différentes espèces, des framboises, des fraises, des groseilles, des cerises, etc.; et dans les potagers, des choux, des navets, des haricots, des pois, etc. L’agriculture n’est pas négligée. On ensemence le champ d’hiver de seigle ; celui d’été, d’un tiers d’orge et de froment, et les deux tiers restants d’avoine et de lin. Les champs sont très-larges, et chaque lot est séparé des autres par une bande de gazon.
A l’entrée du village, nous vîmes, fichés en terre, un grand nombre de pieux, sur lesquels on étale le blé pour être séché. Dessous on fait du feu, et au bout de quelques heures les gerbes sont complètement sèches. Ces pieux sont appelés tamjama. A côté se trouvait une aire pour battre le blé.
Les prairies sont bonnes et fertiles; le foin y est à bon marché; il se vend de 5 à 7 copecks (environ 8 cent.) le pond (40 livres).
La bière étant la boisson principale des habitants, on y cultive beaucoup de houblon. Le miel que produisent les abeilles de ces contrées est délicieux.
Les Tschérémisses sont d’une taille moyenne, mais élancés et robustes. Ils ont le visage large, le nez retroussé, les cheveux et la barbe d’un noir de jais, la bouche grande, les yeux très-foncés, surtout chez les enfants. Los cheveux châtains sont rares; quant aux blonds, je ne me souviens pas d’en avoir vu (■).
Les femmes sont petites et laides.
Les Tschérémisses ne se marient jamais avec les Russes ou les Tartares du voisinage; ces unions sont même trèsrares avec les Tschouwasses, peuplade de la môme origine qu’eux.
L’habillement des hommes ne difi'ère presque plus du costume russe. Celui des femmes se compose d’une longue robe de laine blanche {meshar), avec une bordure noire en bas; d’une chemise {togora) et d’un caleçon (jelash) en toile, dont l’archine se vend à 20 copeks assign., et de lapti, espèce de sandales en écorce d’arbre {jedal). L’é-
(') Ils sont répartis dans les gouvernements de Kostrowa , Nijni- Novgorod, Wiatka, Kasan et Orenbourg.
(-) Pallas, Georgi, Falk, Lepechin, Riltschkow, etc., dépeignent les Tschérémisses comme étant blonds avec fort peu de barbe. C’est fout l’opposé de ce que le baron de Harthausen a observé. 11 est possible que les Tschérémisses de l’autre côté du Volga soient tels que le disent ces vüpueurs.
toffe de la robe coûte de 6 à 7 roubles assign. Les indi- ^'idus des deux sexes s’enveloppent les jambes d’un vilain morceau de tissu de laine noire [tschlir). Les jours de fête, les hommes portent des bottes [kehm) et une petite redingote rouge {kaptal) descendant jusqu’aux genoux. Les femmes ornent leur cou de larges colliers en perles de verre, entremêlées de pièces de monnaie et de rubans {schirosch). Au doigt, elles portent ordinairement un anneau d’une forme particulière.
La femme qui oserait se montrer nu-pieds serait désbctiorée pour le reste de ses jours. Les filles portent leurs cheveux retombant par derrière en deux tresses. Après le mariage, elles s’entourent la tête d’un mouchoir {scherdan) ; car il serait honteux qu’un homme, et particulièrement leur beau-père, pût voir leur chevelure. Aux grandes occasions, elles se parent d’un bonnet élevé, orné de franges d’or, de coraux et de monnaies.
Le nom de Tschérémisses leur a été donné par les Paisses ; quant à eux, ils s’appellent, depuis un temps immémorial, Méri, Mari (hommes). L’épouse n’appelle jamais son mari par son nom de baptême, mais «mn', c’està-dire homme ou Tschérémisse. De son côté, le mari appelle sa femme ivata (femme).
Le mari achète son épouse moyennant une certaine somme nommée olon, et qui s’élève quelquefois jusqu’à iOO roubles argent. La dot des filles consiste ordinairement en un certain nombre de chemises ; mais à la mort de leur père, elles héritent encore d’une certaine partie des biens meubles.
Les fils se marient le plus tôt possible, et forment dès lors un ménage séparé. A moins d’une décision expresse du père, c’est toujours le plus jeune des fils qui hérite de la maison.
Lorsqu’il s’établit, chaque fils reçoit de la commune une portion égale à celle de son père. Dans tous les villages que j’ai visités, les travaux des champs se faisaient en commun. A l’époque de la fenaison ou de la récolte, hommes, femmes, vieillards et enfants, se rendent aux champs et y travaillent jusqu’à ce que tout soit terminé. Personne ne peut rester à la maison ou se reposer pendant que les autres travaillent. Quand la récolte est faite, fia commune s’assemble et procède au partage égal des ruits entre les membres.
Les Tschérémisses habitent ordinairement des villages de dix, vingt ou trente maisons. Deux ou trois villages forment une commune, ayant des champs non séparés. Il paraît que cette division par commune repose sur une ancienne coutume se rattachant à quelque idée religieuse. Les Tschérémisses appellent la commune kérémeth, qui est aussi le nom par lequel ils désignent les anciennes places destinées aux sacrifices et entourées d’arbres sacrés. La fn à une prochaine livraison.