Tome XLIII. — Octobre
HANS BERNER ET SES FILS
SCÈNES BERNOISES
Suite. —Voy. p. 318, 335.
Hans Berner voyait trop clair et il était en relation avec trop de monde pour que la conduite de ses fils lui échappât entièrement. Leurs façons ne lui plaisaient guère.
— Ce n’était pas comme cela de notre temps, disait-il souvent; si je m’étais arrangé ainsi avec mon père, quels coups de nerf de bœuf j’aurais reçus !
De temps en temps il apprenait telle chose ou telle autre qui lui faisait mal. Quand il remettait à son fils deux écus neufs pour donner des arrhes, et qu’ensuite le vendeur lui demandait si la bête ne lui avait pas convenu, qu’il ne lui avait envoyé qu’un écu neuf ou rien du tout, cela le blessait vivement, car cela touchait à l’honneur du métier, et souvent il chapitrait son fils avec une telle violence qu’il semblait que Fritz allait rentrer sous terre. Il n’en était pourtant rien : Fritz n’avouait jamais un méfait ; il avait toujours des excuses sous la main , et traitait le vendeur
de menteur effronté. Le père redoutait une enquête à fond, parce qu’il ne voulait pas faire honte ouvertement à son fils, et celui-ci restait insolent, persuadé que dans toutes les querelles, mentir est un moyen sûr de s’en tirer avec impunité, et, par suite, de jour en jour il devenait plus éhonté.
La mère n’était pas plus heureuse avec Sameli, et bien qu’elle crût à peine la dixième partie de ce qu’on lui rapportait, c’en était déjà trop pour son cœur maternel. Sans doute, Sameli jurait toujours sa parole d’honneur que tout n’était que mensonges , et elle était disposée à le croire ; mais quand le père arrivait avec les mêmes informations, le doute revenait dans son cœur, et si fort que fût son attachement pour son fils, elle se disait tout bas que si elle était fille, pour tout l’or du monde elle ne voudrait pas d’un fiancé comme son Sameli.
Ainsi s’aigrissait peu à peu le cœur des parents contre leurs enfants. Plus ceux-ci grandissaient, plus ils se montraient déraisonnables dans leur conduite.
Hans Berner devenait de plus en plus soucieux. Au conseil municipal , on était souvent obligé de l’interroger deux fois avant qu’il n’entendît, et il lui arrivait de voter contre sa propre opinion.
Par un beau dimanche de printemps, Hans Berner fut pris de l’envie d’aller respirer le grand air ppur alléger son cœur.
Sa femme l’approuva, mais en l’engageant à ne pas aller à pied et à prendre la voiture ; mais ce ne fut pas son avis.
— Si j’étais toujours allé en voiture , je ne serais pas le Hans Berner que je suis à présent. D’ailleurs, le cheval a eu trop de fatigue cette semaine, et le dimanche il a besoin de repos. Cela me fera du bien de marcher librement, et je n’en prendrai que selon mes forces.
Léger comme un jeune homme de vingt ans, il se mit donc en route, regardant avec plaisir les champs, les prairies, les bois. Partout où il passait, on lui faisait un joyeux et respectueux accueil. Les vieux et les jeunes venaient sur le seuil de la porte en lui tendant la main et en l’invitant à entrer.
Les hommes lui disaient que s’il voulait prendre un petit verre il n’avait qu’à parler, et les femmes s’offraient à lui faire du café s’il voulait attendre. Mais, avant tout, Hans Berner entrait à l’écurie, appréciait l’état du bétail, dont il faisait l’éloge quand c’était possible, et ajoutait :
— Eh! vraiment, voilà qui a une autre tournure que du temps de votre père. C’était un bien brave homme. A lui tout respect; mais il ne se doutait encore guère de ce que pouvait rapporter la ferme. Qu’avait-il? Trois ou quatre vaches et deux paires de bœufs au plus!...
Quand il était au moment de partir, on l’invitait à revenir bientôt, car on était toujours satisfait sitôt qu’on l’apercevait, même de loin ; on ajoutait que quand on aurait à l’étable quelque chose de bon, s’il le désirait, ce serait pour lui et non pour d’autres; il pouvait y compter.
La femme disait à ses enfants : « Donnez la main au monsieur; c’est M. le conseiller, vous savez, dont le père parle si souvent, et il a une si belle maison, et de si bon vin, et tant d’argent ! »
Voilà ce qui attendait Hans Berner dans beaucoup de maisons. Il en était heureux et fier, et il avait raison. N’est-ce pas là la juste récompense de l’homme d’honneur devenu vieux? Et n’était-ce pas la preuve que c’était, le brave homme qu’on respectait en lui par le monde, et non le gros Hans et le brasseur d’affaires? Un commis tout doré, et dans une voiture à deux chevaux, eût passé devant la maison que personne ne l’eût invité à se rafraîchir.
Vers la fin de la journée, il se sentit un peu fatigué, car
il faisait chaud , et au printemps la marche est toujours pénible. 11 entra donc dans une auberge, à environ deux lieues de chez lui , pour s’y reposer et attendre la fraîcheur. L’hôte et l’hôtesse vinrent lui tendre la main, en disant qu’ils avaient cru qu’il ne reviendrait plus chez eux, et qu’il leur tardait bien de le revoir. Ils le conduisirent dans un cabinet en lui demandant ce qu’il désirait, et en protestant qu’on ferait tout son possible pour le lui procurer; et on ajouta que si, avant de manger, il voulait dormir un peu, il serait bien tranquille, et que le canapé n’était pas mauvais.
Hans Berner se trouvait là comme un oiseau clans le chènevis. Et quel honneur n’esl-ce pas pour un homme de se sentir partout comme chez lui et d’être accueilli partout comme un père ou un frère ! Il y a des gens qui ne sont chez eux nulle part, et que l’on est partout plus empressé de voir partir qu’arriver, et de ceux-là sont notamment les jeunes gens vaniteux qui n’ont de respect pour personne.
L’hôte ou l’hôtesse, et souvent tous deux à la fois, tinrent compagnie à Hans Berner. Leurs idées se rencontraient sur le même terrain et ils se renseignaient mutuellement.
Tout à coup, comme Hans Berner était tranquille à table, devant un bon poisson et une bonne bouteille, buvant à la santé de l’hôtesse, invitant l’hôte à prendre un verre pour trinquer avec lui, et causant de suif et de vaches, il aperçut par 1-a fenêtre un beau cabriolet que menait bon train un cheval secouant ses grelots, et Hans Berner reconnut le cheval : c’était le Brun. Il bondit du canapé.
— Monsieur le conseiller, ne sont-ce pas là vos fils? demanda l’hôtesse. Ils viennent sans doute vous chercher.
— Oui , joliment ! répondit Hans Berner. Ils ont cru que j’étais allé du côté d’en haut; ils ont pris mon cheval et sont partis du côté du bas. Cela m’est pénible à dire, mais on n’a aujourd’hui que du chagrin avec les enfants. Ils ne pensent qu’à faire de la pousisière ; il n’y a plus. Dieu me pardonne! rien d’autre à attendre d’eux. Mais je vais leur montrer qu’il faut qu’ils sachent, eux aussi, ce que c’est que d’aller à pied.
— Quels beaux messieurs cela fait ! reprit l’hôtesse, qui n’avait pas bien entendu ou compris. Ils ressemblent tout à fait à monsieur le conseiller. Dois-je leur dire que vous êtes là?
— Gardez-vous-en bien ! répondit Hans Berner, et défendez-le expressément à tout votre monde. Je vais essayer de savoir à quoi m’en tenir.
Déjà Sameli et Fritz faisaient dans la maison un tel vacarme qu’on eût dit qu’un escadron de dragons venait d’y entrer. Puis ils s’établirent dans une chambre voisine en commandant à manger, et l’hôte leur ayant demandé quel vin ils voulaient, ils demandèrent du neuchâtel, qui coûtait seize batz la bouteille. — S’il en avait encore, ajoutèrent-ils, il n’avait qu’à en apporter deux bouteilles.
Les deux mains de leur père commençaient à lui démanger. H avait bu, lui, avec l’hôte, une bouteille à huit batz (1 fr. 20 c.), et il avait fait bien des difficultés avant de lui permettre d’apporter une bouteille de vin bouché, qui coûtait peut-être six batz, et ses fils commençaient avec du neuchâtel à seize batz !
Cependant il resta calme derrière la cloison en planches, observant par un trou de nœud comment ces messieurs prenaient leurs aises sur le canapé, et comment ils dégustaient en délicats amateurs le vin, discutant gravement si c’était du vrai « neuchâtel », oui ou non. Quand ils furent fixés sur ce grave problème, ils se couchèrent à demi indolemment, et Sameli se mit à dire :
— Où piétonne en ce moment notre vieux père? Je suis
siïr qu’il sue comme un ours. S’il savait cemme nous avons fait courir le Brun , nous aurions à entendre un beau tapage !
— Je le crois aussi, répondit Fritz, et c’est heureux qu’il ne le sache pas. Puisqu’il veut se priver de tout, qu’il se prive! En attendant, pourquoi ne nous amuserionsnous pas? Au jour d’aujourd’hui chacun vit comme il l’entend. Que dirait-il de ce « neuchàtel », hein?
— Il nous lancerait peut-être la bouteille par la tête , comme il l’a fait déjà quelquefois, s’il nous y prenait, dit Sameli; mais heureusement il ne sait rien de tout cela, et, après lui, nous aurons soin d’arranger notre vie autrement.
Et ils se mirent à bâtir des châteaux en Espagne.
Derrière la cloison de planches, leur père était assis, la face blême. 11 ne s’était pas attendu à des paroles si perverses.
Ils voulaient bâtir, disaient-ils, une maison neuve dans la grande rue, une autre à la campagne ; ils voulaient avoir un équipage, bonne table, bonne cave, enfin que tout fût au mieux partout; ils entendaient ne rien faire que de bien vivre.
Sameli et Fritz continuèrent longtemps â se complaire dans tous ces beaux plans qu’ils comptaient mettre â exécution après la mort de leur père. Ils essayaient aussi de calculer ce que pouvait être la fortune paternelle.
Hans se mit presque à sourire en voyant qu’ils ne la supposaient pas tout ce qu’elle était.
« Tant mieux, se disait-il ; s’ils savaient tout, comment se comporteraient-ils donc? »
Ils blâmaient du reste la plupart des dépenses qu’on faisait à la maison, et jusqu’à la bienfaisance de leur mère et sa générosité; une fois qu’ils seraient les maîtres, tout irait autrement. Avec les domestiques, ils seraient ce qu’il faut être, et pas un zeste de plus ; et quant aux mendiants, parmi lesquels ils comptaient tous les malheureux, ils les balayeraient sans rémission.
i( Si l’on calculait tout ce qui se gaspille en inutiles libéralités de cette sorte, disaient-ils, on trouverait certainement de quoi entretenir deux beaux chevaux toute l’année et de quoi se bien divertir chaque fois qu’on sortirait en voiture. Mais nos vieux ne comprennent pas cela. Notre père court le monde à pied, en prenant du mauvais café pour épargner une chopine, ou boit du vin de six batz, qui ronge le tonneau quand on l’y laisse plus d’un an, et alors il s’imagine qu’il économise, ne comprenant pas qu’il ne sait pas se servir de son argent, qu’il n’est au fond qu’un dissipateur, et qu’il serait la moitié plus riche s’il savait s’y prendre autrement. Mais il n’y entend rien. Un vieux conseiller comme lui est trop arriéré pour cela. Les gens en font beaucoup de cas; mais une fois qu’on serait les maîtres, les gens verraient qui s’y entendait le mieux, du père ou des garçons. »
Ainsi parlaient les fils pour tuer le temps en attendant le potage. Et pendant ce temps le père se demandait s’il fallait qu’il intervînt pour dire son mot, ou s’il devait pleurer sur ce qu’il entendait.
La fin S, une prochaine livraison.
CURTIÜS PERSANS.
Le dévouement de Curtius a été offert de tous temps à l’admiration de la jeunesse dans le cours des études classiques. L’acte du noble Romain lui a valu une gloire immortelle, car les familles de la République témoins de ce sacrifice ne devaient pas manquer de transmettre à la postérité le nom de la victime volontaire. Aussi, le héros se
dévouant à la mort put-il goûter, en ce moment suprême, des joies ineffables au milieu des applaudissements d’une foule émue et frémissante. D’ailleurs, le sacrifice, accompli en présence du peuple, était sanctionné par les dieux. Curtius lui-même , par la mise en scène religieuse et patriotique de ses derniers instants, exaltait ses sentiments jusqu’à l’enthousiasme. Tout concourait donc à la gloire du grand citoyen , tout s’accordait en lui et autour de lui pour adoucir l’amertume de la mort.
Voici un trait de même nature puisé dans l’histoire des Perses. Il n’a pas la même célébrité classique; peut-être, cependant, est-il permis de penser qu’il surpasse en réalité celui de l’histoire romaine et par le nombre des héros, et par la qualité désintéressée de leur dévouement.
Lorsque Xercés retournait en Asie sur un navire phénicien, après la dispersion de son armée, une violente tempête s’éleva , et le pilote déclara qu’il avait trop de monde à bord pour pouvoir répondre de la vie du roi. Xercès n’ordonna point de jeter des Phéniciens à la mer comme Hérodote admet qu’il eût pu le faire. C’eût été, en effet, une solution vulgaire pour un maître qui posait en rival des dieux; il s’en présenta aussitôt une autre à son esprit , laquelle flattait mieux son orgueil et propre en outre â inspirer au monde grec une plus haute idée de sa puissance souveraine et du respect religieux que lui portaient ses sujets. S’adressant donc aux Perses de sa suite ;
« C’est â vous maintenant , dit-il , de montrer l’intérêt que vous prenez â votre roi ; ma vie dépend de vous. » A cet appel, les seigneurs se lèvent et s’avancent à la file, se prosternent, puis se jettent l’un après l’autre à la mer! — Le navire étant allégé , ajoute froidement l’historien , le roi aborda sain et sauf en Asie.
Cette mort sans éclat, sans arrière-pensée de gloire, dont les témoins s’anéantissaient à l’instant, et dont les victimes ne pouvaient même espérer que Xercès, troublé par sa défaite, conserverait leurs noms dans sa mémoire; cette mort acceptée sur la simple affirmation d’un pilote qui pouvait se tromper, et subie pour un prince vaincu, ne ' semble-t-elle pas plus étonnante encore que celle de Curtius enivré de la présence et des acclamations de ses concitoyens? Le devoir, silencieusement accompli, suffisait à l’ambition de cette foule de seigneurs, et leur vertu individuelle paraît plus désintéressée que celle de Curtius jouissant du triomphe dans l’éclat même de sa mort.
Hérodote, en racontant le fait, jette des doutes sur son exactitude; mais Tite Live ne paraît pas plus confiant dans la vérité de celui de Curtius, qui se complique d’ailleurs de circonstances surnaturelles. Tous les deux côtoient, donc le domaine des légendes; mais qu’importe? Les légendes sont souvent l’idéal de l’histoire : celle de Curtius exalte le dévouement à la patrie romaine, affirme la perpétuité de la République, et place au premier rang le métier des armes et le courage militaire ; celle des seigneurs de Perse, au contraire , exprime la morne résignation des peuples asiatiques voués à un abrutissant despotisme. N’y a-t-il pas autant de justice dans la célébrité attachée à la première légende que dans l’oubli où la seconde est tombée, malgré le nombre de ses héros, malgré le degré supérieur peutêtre de leur abnégation comparée à celle de l’unique héros romain?