LES JARDINS DE LOUIS XII
ET LES BAINS d’ANNE DE BRETAGNE A BLOIS.
Au commencement du seizième siècle, l’aile du château de Blois qui regarde le nord-ouest était déjà séparée de la campagne par de vastes parterres divisés, suivant la
nature du sol, en jardin haut et jardin las. Le premier, planté de mûriers blancs et d’allées de coudriers, confinait presque cà la forêt de Blois. — Immédiatement au pied de la résidence royale, le jardin bas formait 1a promenade favorite de Louis XII. Ce prince s’était plu à l’embellir de compartiments de verdure, de fontaines, de pavillons, et de ces longs portiques de bois dont Androuet du Cerceau nous a transmis l’ordonnance et le nom ; berceaux de char-
penterie. — Cette décoration des jardins, à la fois symé-“ trique et variée, fut de grande mode pendant toute la renaissance ; elle lui survécut même ; l’art de Lenôtre n’en est à certains égards qu’une transformation. — Enfin, un peu plus haut, dans l’enclos réservé, appelé quelquefois jardin de la Reine, s’élevait le bâtiment reproduit par nos gravures sous deux aspects différents. Un écrivain du dixseptième siècle , André Félibien , sieur des Avaux , qui
Pavillon dit des Bains de la reine Anne, à Blois. — Dessin de Catenacci.
avait pu voir dans sa jeunesse toutes choses â peu près en état, décrit ainsi la principale merveille de ces jardins royaux :
« Il n’y a pas longtemps, dit-il ('), qu’il y avoit dans ce
(’) Mémoires pour servir à l'histoire des maisons royalles et bastimens de France, publiés pour la première fois par la Société de l’histoire de l’art français. Paris, 1874..
mesme jardin, à l’endroit où se croisent les allées du milieu, un édifice de figure octogone, de plus de sept thoises de diamètre et de plus de neuf thoises de hault, avec quatre enfoncemens en forme de niches dans les quatre angles des allées. Ce bastiment, qui faisoit comme un grand salon, esloit de charpente, mais d’un bois extraordinairement bien travaillé. Entre les principaux ornemens qu’on
y avoit taillez on y voyoit particulièrement la Cordelière, qui régnoit tout autour en forme de cordon ; car la Reyne affectoit de la mettre non seulement à ses armes et à ses cliilîres, mais de la faire représenter en diverses manières dans tous les ouvrages qu’on faisoit pour elle. Ce salon n’étoit clos que par des treillis de bois. Il estoit couvert en
forme de dôme, qui dans son milieu avoit encore un plus petit dôme, ou lanterne vitrée, au dessus de laquelle estoit une figure dorée répresentant saint Michel. Ces deux dômes estoient proprement couverts d’ardoise et de plomb doré par dehors. Au milieu de ce salon il y avoit un grand bassin octogone, de marbre blanc, dont toutes les faces
estoient enrichies de différentes sculptures avec les arme et les' chiffres du Roy Louis XII et de la Reine Anne Dans ce bassin il en avoit un autre, posé sur un piédestal lequel avoit sept pieds de diamètre. Il estoit de figur ronde, à godrons, avec des masques et d’autres ornemen très savamment taillez. Du milieu de ce deuzième bassii àélevoit un autre petit piédestal, qui portoituii troisiesm
bassin de trois pieds de diamètre, aussy parfaitement bien taillé ; c’estoit de ce dernier bassin que jaillissoit l’eau, qui se respandoit ensuitte dans les deux autres bassins. Ces beaux ouvrages, faits d’un marbre esgalement blanc et poly, furent brisez par la pesanteur de tout l’édifice, que les injures de l’air renversèrent de fond en comble. » Certes, la ruine d’un tel monument, rival peut-être heu-
reux, au moins pour la partie lapidaire, des Ibnlaines de Pérouse et de Sienne, est de nature à éveiller bien des regrets. Le temps et Fincurie n’ont cependant pas tout détruit, et l’on peut Voir encore, dans une salle basse du château, partie de François F’’, quelques sculptures du bassin octogone. Les chiffres et les emblèmes du roi Louis XII et d’Anne de Bretagne, trouvés dans des fouilles opérées il y a quelques années, justilient pleinement, comme beauté de matière et délicatesse d’exécution , les éloges de Félibien.
L’édifice des Bains de la reine relève davantage du style du quinzième siècle; il est bâti en pierres et en briques ainsi que la façade orientale du château, élevée par Louis XII. — Son plan est cruciforme ; un haut comble à la française couvre ce pavillon central, tandis que chacun de ses angles se termine, ou plutôt se terminait avant des adjonctions malheureuses , en une terrasse bordée de riches balustrades aux meneaux flamboyants. On retrouve çà et là les initiales de Louis et d’Anne, la cordelière de la princesse bretonne. Les plombs du faîtage gardent encore quelques traces de ces mêmes ornements peints et dorés. — A l’intérieur, l’unique salle du premier étage est flanquée d’un petit oratoire que montre notre seconde gravure.
La dénomination de Bains de la reine ne repose que sur une tradition fort vague, contredite, du reste, par Félibien : Anne de Bretagne aurait fait construire ce pavillon comme lieu de retraite lors d’un vœu motivé par sa stérilité. D’autres auteurs affirment que ce fut pour se séparer du roi son époux, frappé d’excommunication par Jules II pendant la guerre entre la France et les États de l’Église.
Depuis la révolution, ce rare spécimen de notre architecture civile servait d’annexe au magasin des subsistances militaires. Il est affranchi depuis peu d’une si humble condition, mais il attend toujours une restauration intelligente qui permette d’apprécier librement sa valeur et son originalité.
THOMAS ARNOLD
Suite. — Yoy. p. 2U, 258, 297, 326.
Les promotions à Piugby se faisaient et se font encore, comme dans toutes les écoles anglaises, d’après les notes quotidiennes. L’avancement y était individuel et toujours acheté par le travail. Nil sine laborando (Rien sans travail) était la devise de l’école. On y tenait en action l’esprit et le corps. « Le rôle de spectateurs en ce monde n’appartient qu’à'Dieu et aux anges », disait, après Bacon, le docteur Arnold; et il ajoutait : « Celui qui reste passif devant le mal à combattre et le bien à faire aura, comme le mauvais serviteur de l’Évangile, à rendre compte du talent enfoui. » Aux indécis que le moindre obstacle rebute, il disait : « Où il y a la volonté, il y a le moyen. Nous marchons plutôt par la foi que par la vue. » Vers ce même temps, il écrivait : « Mon grand désir est d’enseigner à mes élèves à se gouverner eux-mêmes, ce qui vaut infiniment mieux que de les bien gouverner moi-même. » Sa grande puissance tenait à l’intense intérêt qu’il savait donner à la vie. Chaque élève était amené à comprendre qu’il avait une tâche à remplir ici-bas, et que son bonheur aussi bien que son devoir consistaient à la bien remplir. De là une indescriptible saveur en toutes choses, une étrange joie à découvrir que, tout jeune, on avait les moyens d’être utile et d’être heureux. De là aussi un profond respect, un ardent attachement pour celui qui vous révélait la valeur de l’existence, qui vous enseignait l’estime de vous-même, de vos actes, de votre mission. C’est dans cet esprit qu’il s’adressait aux élèves : « 11 n’est pas de lieu au monde, leur disait-il , où le caractère individuel ait plus de poids que
dans une école publique. Rappelez -vous bien ceci, je vous en conjure, jeunes gens qui montez aux classes supérieures : à aucune époque de votre vie vous n’exercerez sur ceux avec qui vous vivrez plus d’influence pour le bien ou pour le mal. Exercez donc cette influence en hommes. Prenez hardiment parti pour tout ce qui est vrai, juste, noble, digne d’admiration. Ne convoitez pas la popularité, mais faites votre devoir, aidez les autres à faire le leur, et vous laisserez le renom d’honneur de l’école plus haut que vous ne l’aurez trouvé, et vous aurez rendu aux générations futures de vos compatriotes un service dont il n’est donné à personne de mesurer l’étendue. »
Ces énergiques paroles créèrent l’esprit de corps de Rugby et l’infatigable dévouement des moniteurs, auxquels il confiait non-seulement la surveillance générale des élèves, mais l’ordre intérieur de la maison appelée par excellence Yécole. Là, ils présidaient aux repas, aux dortoirs, composés de quatre, six, seize lits au plus, l’espace, restreint à Rugby, n’ayant pas permis de donner à chaque élève, dans le bâtiment principal, une chambre particulière. Le nombre des pensionnaires des cinq maisons ou pensionnats annexés était de trente à quarante; le docteur en recevait chez lui de cinquante à soixante. Ne pouvant les avoir tous à sa table, il les invitait à tour de rôle. Rien n’égalait sa courtoisie, on pouvait dire sa déférence, pour ceux qu’il admettait dans- son intimité. Dés qu’il avait reconnu leur supériorité morale, il les traitait en égaux ; c’étaient les enfants de sa parole et de son cœur.
« Certes, écrit un de ses anciens élèves, il ne nous enseignait pas (et grâces lui en soient rendues!) que la vie se divise par compartiments, que telle de nos actions peut être indifférente et ne pas valoir que nous en prenions souci, tandis que telle autre est grave et de haute importance. Il croyait qu’en ce monde transitoire ni homme ni enfant ne peut dire lequel de ses actes est indifférent et lequel ne l’est pas; qu’il suffit souvent d’un mol, d’un regard irréfléchi , pour faire dévier le prochain , pour égarer un de nos frères, un de ceux pour qui le Christ est mort. Il considérait la vie comme un tout composé d’actions, de pensées, de mobiles grands et petits, de désirs nobles et ignobles ; et il en concluait que la vraie sagesse est de se ranger sous la loi du divin Maître qui nous a rachetés de son sang . « Soit que nous buvions, soit que nous man- » gions, quoique nous fassions, nous devons le faire en son » nom et pour sa gloire », suivant l’enseignement de saint Paul de Tarse, qui faisait de cette règle le principe fondamental de l’existence de tout homme ou enfant. Que ceux qui pensent que cet enseignement ne convient pas à notre temps veuillent bien nous expliquer pourquoi un prédicant du dix-neuvième siècle prendrait une base morale inférieure à celle du premier siècle. »
Le docteur avait tempéré le fagging sans le supprimer. Soumis à une direction éclairée, il y voyait un moyen de tenir en échec l’égoïsme du riche, les privilèges hautains des nobles; de réprimer dans son germe l’orgueilleuse notion d’indépendance personnelle qui, ne reconnaissant ni frein religieux, ni loi civile, a déchaîné sur l’Europe toutes les malédictions du moyen âge, et la menace encore desmêmesmaux sous d’autres formes. Sincèrement libéral, il redoutait autant le despotisme du nombre que la tyrannie d’un seul. Il répudiait la liberté frelatée Qu’imposent les partis ; il la voulait sincère pour tous , et pratiquée sous l’égide des lois.
On s’étonnerait de ne voir figurer nulle part dans le système d’éducation de Rugby l’influence des femmes, si on ne l’y retrouvait d’autant plus active qu’elle y était
moins en évidence : dans la pension, où la mère de famille, attentive à prévenir les besoins des élèves, à soigner leur santé, sympathisait avec leurs plaisirs et leurs soucis ; chez la femme du principal accueillant avec bonté les enfants admis aux honneurs de la collation et du thé, causant avec eux de leurs souvenirs, de la maison paternelle, de ce qui les intéressait, de leurs études, de leurs jeux. Dans son salon s’effaçait toute trace de sauvagerie ; l’écolier, traité avec distinction, s’efforçait de s’en montrer digne. Cette atmosphère salubre développait ses idées, épurait ses penchants. Il en sortait meilleur. Les femmes employées à divers services de l’école, comme lingères et femmes de charge, suivaient l’inspiration de la maîtresse. Choisies par elle avec le plus grand soin, elles lui servaient d’auxiliaires pour introduire les petites réformes de détail. L’intérieur du principal, modèle d’harmonie et d’union, était à lui seul un enseignement. Vingt-deux ans de mariage n’avaient pas refroidi son affection enthousiaste pour celle qui partageait sa vie et ses travaux. Il l’accompagnait dans de longues promenades, cheminant à pied près du poney quelle montait, ne la quittant que pour aller avec les petits en quête de fleurs sauvages, jouissant avec délices des joies de ses enfants, du grand air, de l’exercice, de la campagne qu’il aimait passionnément.
Il était attaché à sa famille comme s’il n’eût pas eu d’amis, à ses amis comme s’il n’eût pas eu de famille, à son pays comme s’il n’avait eu ni amis, ni famille.
La fin à une autre livraison.