LES PIC
Le père du premier Pic était un gentilhomme nommé Manfred, qui, trés-estimé et aimé de l’empereur Constance, lui enleva un beau jour sa fille, la princesse Euride> sans oublier ses joyaux et ses bagues, et se réfugia sur le territoire de Modène, où, avec le prix des bijoux, il acheta des terres. La princesse mit au monde à la fois trois lils qu’on appela Pir, Pio et Pappazo.
Ce n’est peut-être là qu’une légende. Selon l’histoire, la célèbre comtesse Mathilde donna, par son testament du I l juillet 1402, la cour (ou village) de Guarantola et le château de la Mirandole à « son brave et fidèle » capitaine Ugo de Manfred.
Un petit-lils de ce Manfred reçut le nom dePisus, transformé plus tard en Picus, Pico et Pic.
Viennent ensuite Pic Nicolas le Grand, à qui Henri VH, roi des Romains, concéda la souveraineté, conjointement à ses frères ou cousins Bartolomeo et Zapino.
Un frère de Zapino, François le Tonsuré, batailleur en diable, podestat de Formigine, s’attaquant à tout le monde, commit tant de meurtres qu’on le condamna à mort à Modène même.
Le lils de Bartolomeo, désigné sous le nom de Magnifico Francesco, homme à passions sans frein, courageux, prodigue, perd sa ville de Modène, la reprend, la perd encore en juillet 1321. Les Bonacolsi de Mantoue, Passerino, Binaldo et Buttirone, entrent à Modène, se saisissent de Magnifico Francesco et de ses fils Prendiparte et Tomasino, les font garrotter, puis jeter, pieds et poings liés, chacun sur un ignoble baudet et conduire dans les cachots de Castelavano. Là, ils les condamnent à mourir de faim, sauf, s’il leur plaît, à se dévorer les uns les autres.
Les Bonacolsi chassent ensuite (23 décembre 1321) deux autres Pic, Jean etCapino, de Mirandole.
Plus tard, avec l’aide de ceux-ci et de Nicolas, fils de François, Louis de Gonzague suscite une sédition dans Modène. Les Bonacolsi . sont tués. Louis livre le fils de Passerino à Nicolas Pic, qui, après l’avoir traîné à la queue de son cheval, le fait enfermer dans un cachot pour y mourir de faim.
Un des fils du «Magnifique», Prendiparte, avait laissé quatre fils « qui devaient les premiers de leur race tremper leurs mains dans le sang de leur famille et de leurs concitoyens. » — Voici une petite aventure de la vie de l’un de ces fils, Spinetto, qui peint assez l’époque et les hommes :
« Un jour, Spinetto, qui trouvait fort agréable de faire le maître sans contrôle, se promenait à cheval dans les environs de Guarantola, près de San-Martino in Spino. Il rencontre, par hasard, François Pedocca, seigneur de ce village. Sans autre forme de procès, il le tue de sa propre main. Puis, comme si de rien n’était, il s’en va tranquillement devant le château, et, demandant à parlerai! châtelain qu’il vient d’égorger, il fait abattre le pont-levis. Entré dans le château, il s’en empare et s’en déclare tout bonnement seigneur et maître. »
On voit le tombeau de Spinetto Pic dans l’église de Saint-François, à la Mirandole.
L’un de ses neveux, Jacques ou Ajax Pic , se dispute un jour avec un de ses cousins, qui le tue et « se livre sur son cadavre à d’atroces vengeances. »
{') Extrait des Notes recueillies et traduites de l’italien pour servir à une histoire de la ville et de la seigneurie de la Mirandole. Saint-Étienne.
Jean et François, maîtres de la Mirandole par suite de ce meurtre, font étrangler la fille de Jacques. Le père de Jacques existait encore : ils le font égorger sur les talus de la citadelle où il s’était emiormi.
Quelques années après (1414), ces deux Pic furent créés comtes de Concordia sur la Secchia par Sigismond et Frédéric, roi des Bornains. La récompense et le noih même du comté, inventé peureux, étonneraient si, quand on lit l’histoire de ces temps, aucun étonnement était possible.
Un fils de Jean épousa Julia Bojardi, des seigneurs de Scandiano. Ce fut la mère du véritable grand homme de la* famille, la célèbre Pic de la Mirandole, surnommé par Ange Politien le «phénix du génie. » Elle avait aussi donné le jour à deux autres fils, Antoine-Marie et Galeotto, qui épousa Blanche d’Este.
Ce Galeotto enferma sa mère, qu’il accusait d’être favorable à son frère Antoine-Marie. 11 fit jeter ce dernier, pieds et poings liés, dans une tour de la forteresse. 11 devint ainsi seul maître de la Mirandole; il est vrai qu’il fut excommunié. Toutefois, après sa mort. Blanche d’Este fit élever à sa mémoire, dans l’église Saint -François de la Mirandole, une tombe magnifique, ornée d’emblèmes, d’armoiries et des louanges du défunt.
L’éternel honneur de la Mirandole, le seul fils de Julia Bojardi digne d’elle, mourut avant ses deux frères, qu’il avait laissés se disputer la richesse et la puissance pour s’adonner librement à la science et aux lettres. — « Son âme s’envola très-pieusement au ciel le 1 7 novembre i 494, à Florence, le jour même de l’entrée de Charles YIII, roi de France, dans cette ville. Il avait trente et un ans; il fut enseveli en habit de Jacobin au couvent de Saint-Marc. — « Quant à ma sépulture, avait-il dit dans son testament, » elle sera toujours assez belle pour peu qu’elle soit chré- » tienne. »
Nous avons raconté sa vie et apprécié son mérite (').
Et maintenant, est-il permis de tirer un enseignement de ce résumé généalogique? Ceux qui regrettent si amèrement les temps passés, ceux qui déplorent la décadence des mœurs, qui assurent que l’esprit de famille a teujours été se dissolvant de siècle en siècle, trouveraient-ils aujourd’hui une seule famille, princière ou autre, donnant l’exemple de tels déchirements intérieurs et de tant de crimes?