PASCAL. — RABELAIS. — EMPÉDOCLE
«... Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent... que l’imagination passe outre : elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en/ approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au i delà des espaces imaginables, nous n’enfantons qiu' des atomes au prix de la réalité des choses. C'est unesphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » (Pascal, édition Fougère, tome II, chap. iii, pag., 63.)
Cette dernière phrase de Pascal a été citée des milliers de fois; mais la pensée ne lui appartient pas. On la trouve dans la préface queM>‘“ de Gournay a mise en tête de son édition des Œuvres de Montaigne; elle y est donnée comme ve-
(') T. XLII, 1874, p. 257. — Voy. aussi, p. 24- du présent volimic, une lettre qui nous a été écrite par un des descendants de Pic de la Mirandole, M. Pic de Riais de la Mirandole.
nant de rauteur grec qui a écrit sous le nom de l’Hermès Trismégiste.
Rabelais l’a citée deux fois ;
« Notre âme, dit-il, au livre III, chapitre xiii, lorsque le corps dort, s’esbat et revoit sa patrie, qui est le ciel... en contemplation de ceste infinie sphère, le centre de laquelle est en chacun lieu de l’univers , la circonférence point. » Etau livre V, chapitre xlvii : « Allez, amys, en protection de ceste sphère intellectuelle de laquelle en tous lieux est le centre, etn’ha, en lieu aulcun, circonférence. »
Rabelais l’attribue aussi cà l’Hermès Trismégiste; Voltaire en fait, à tort, honneur à Timée de Locres; on la lit encore dans les Œuvres de Gerson (1363-1429), dans celles de Ronaventure (1221-1274), et enfin dans \e Speriilum majus du savant dominicain Vincent de Reauvais, qui la fait remonter à Empédocle. Voici le passage': « On rapporte que Empédocle a défini Dieu ainsi : Dieu est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » (')
Empédocle était un habile médecin d’Agrigente, disciple de la philosophie pythagoricienne. Il vivait dans le milieu du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Ses ouvrages sont perdus, sauf des fragments et un traité de médecine, retrouvé, en 1846, par le député Dezeimeris. — Le Spéculum majus est un résumé de toutes les sciences enseignées à l’époque de saint Louis. Composé par ordre de ce roi, et compilé dans tous les manuscrits de ce temps, il offre encore de l’intérêt aujourd’hui, à cause de ses nombreuses citations d’ouvrages perdus depuis.
Ce serait donc en définitive à Empédocle qu’appartiendrait la pensée qni frappe si vivement l’imagination ; mais, comme le fait observer M. Ernest tiavet, auteur d’une excellente édition de Pascal, de qui nous avons tiré une partie des détails précédents, Pascal ne s’est approprié la pensée que «pour la faire entrer dans un développement magnifique dont elle semble être le terme naturel ; si ce n’est lui qui l’a trouvée, c’est lui quil’a consacrée et rendue populaire, qui en a fait un de ces traits classiques que tout le monde a appris et retenus. »
Les écrits philosophiques d’Empédocle étant perdus, on pourrait s’inquiéter sur la solidité d’une tradition qui remonte si loin ; mais en y réfléchissant, on jugera que la belle image attribuée à ce savant sicilien doit, en effet, appartenir à un penseur du paganisme, et s’adapterait mal avec la définition du catéchisme : Dieu est un pur esprit. Aussi Pascal ne s’y est-il point laissé prendre. Le pronom ce, dans le commencement de sa célèbre phrase, c’est une sphère infinie, s’applique au mot nature qui précédé.