ET EXEMPLAIRES UNIQUES
Le bibliophile Quérard a laissé de nombreuses liasses de notes sur la science des livres qui fut la passion de toute sa vie (•). Gustave Brunet, autre savant bibliophile, est devenu acquéreur de ces papiers, desquels il a dégagé un dossier portant le titre ci-dessus, et qu’il a publié récemment à Bordeaux, après l’avoir enrichi de quelques indications personnelles. Ce sujet est séduisant pour les curieux et n’est pas dénué d’intérêt pour le public. Tout le monde comprend l’utilité d’un ouvrage qui aidera les bibliothécaires et les amateurs à retrouver des livres français égarés dans ces vieilles caisses que les familles ont reléguées aux greniers depuis plusieurs générations, ou bien ignorés sur les rayons de quelques bibliothèques seigneuriales dans les pays étrangers.
Parmi les ouvrages à rechercher, on peut citer une quatrième édition des Essais de Montaigne. La première et la seconde furent imprimées en 1580 et 1582 à Bordeaux, chez Simon Millanges, en deux tomes in-8; la troisième, à Paris, chez Jean Richer, en 1587. L’année suivante parut encore, à Paris, et annoncée comme la cinquième édition (ce que l’auteur vivant pouvait contredire) celled Abel Langelier, 1588, m-¥, qui contient, pour la première fois, le troisième livre des Essais. Une quatrième édition a donc dû être faite; mais, jusqu’à ce jour, elle n a point été rencontrée. Ce n’est pas seulement par curiosité de collectionneur qu’il serait bon de la connaître, mais parce que Montaigne, à chaque réimpression , revoyait et modifiait son œuvre, avec plus de soin qu’il ne l'avoue, dit M. Gustave Brunet.
Suivre la marche et les tâtonnements de la pensée chez ce grand douteur est une de ces joies de haut goût dans lesquelles se délectent les érudits. En comparant les nuances des idées , en se reportant aux agitations de l’époque , en sciutant les motifs d un mot mis à la place d’un autre, on pénètre dans les sentiments les plus enveloppés de l’auteur, dans ses préoccupations, et il semble qu’on fasse revivre devant soi cet ingénieux philosophe du seizième siècle , ou qu’on le surprenne parlant tout haut dans la galerie où il promenait ses pensées.
La liste des livres signalés dans l’œuvre posthume de Quérard en contient un dont on ne sait que le titre. L’heuleux mortel qui en ferait la trouvaille deviendrait presque célèbre du coup. G est Y Historique description du solitaire et sauvage pays de Médoc, par feu M. de la Boëtie, conseiller du Roi en sa cour de Parlement, à Bordeaux, etc.... Bordeaux, Millanges, 1593, in-12.
Elle est mentionnée dans la Bibliothèque historique de
(') Pour peu qu’un écrivain se soit occupé de recherches, il a dû consulter la France littéraire de cet infatigable érudit, où l’on trouve indication des ouvrages produits par les savants, historiens, gens de lettres, etc., littérateurs étrangers qui ont écrit en français, plus particulièrement pendant les dix-huitième et dix-neuvième siècles. Quérard a publié aussi les Supercheries littéraires dévoilées, ou galerie des auteurs apocryphes, supposés, déguisés, plagiaires, etc., et en outre une immense quantité de fragments bibliographiques.
la France, par Favret de Fontelte, sous le numéro 2230, avec cette note : « On a joint à cette description quelques vers du même auteur qui ne se trouvent pas dans l’édition qu’avait donnée de ses œuvres Michel de Montaigne. »
On cherche cette Historique description depuis un siècle. Baurein , dans ses Variétés bordelaises, la demandait en 1784. M. Laîné, l’ancien président de la Chambre des députés sous la restauration, s’en est longtemps occupé. Beuchot, Techener, n’ont pas été plus heureux. Son existence a été mise en doute. Mais le titre donné par Favret de Fontette est très -détaillé, et le renseignement qu’il ajoute sur les vers accompagnant l’édition citée, démontre évidemment que le livre a été vu au moins par un de ses collaborateurs; de sorte qu’on ne découvre aucun motif pour accuser d’erreur la Bibliothèque historique, ce monument d’érudition et de recherches.
Notre recueil a déjà donné (t. XVIII, 1850, p. 182) des vers de la Boëtie. On y remarque celui-ci , qui correspond bien au titre de l’ouvrage perdu :
0 Médoc, mon pays solitaire et sauvage !
R paraît donc assez naturel qne la Boëtie , très-porté à écrire ses pensées, ait fait la description de son pays qui était « plus plaisant à ses yeulx » que tout autre. Ce pays était peu connu, placé « au bout du monde », et la Boëtie déclare que pour cela même il «l’en aime mieulx. » Nlestce point là, dans son domaine de Germinian, qu’il s’est fait transporter aux approches de la mort?
Aujourd’hui , dans ce solitaire et sauvage Médoc , s’étalent les riches vignobles, fortune de la Gironde, et se pressent des châteaux aussi opulents que multipliés. En y songeant, on a peine à se reporter à l’époque où l’auteur de la Servitude volontaire en habitait les confins. Ainsi l’industrie humaine transforme la surface du sol, et les obscurs travailleurs y inscrivent leurs travaux, substituant aux mélancoliques bruyères les ceps de vigne chargés de grappes joyeuses, tandis que parfois les œuvres des écrivains éminents disparaissent et se perdent.