III. — DEUX DEUILS
On venait d’emporter de la maison le corps de l’ouvrière , et M™® Loghouët, qui avait de sa fenêtre vu sortir le pauvre convoi, songeait, assise seule dans sa chambre, à l’autre convoi qui avait emporté toute sa joie... Un bruit de pas la tira de sa rêverie : Nanette venait d’entrer.
— Voilà qui est fini. Madame! Je reviens de l’église : les voisins ont promis d’aller jusqu’au cimetière, et de faire mettre la croix sur la fosse. J’ai dit à la petite que Madame avait bien voulu payer le service et la tombe ; la petite est très-reconnaissante, et elle désirerait remercier Madame, quand Madame pourra venir lavoir...
— Où est-elle, cette pauvre enfant?
— • Dans le petit bosquet du jardin : je l’ai portée là, parce que c’est loin, pour qu’elle n’entendît pas qu’on emportait sa mère...
— Et vous l’avez laissée toute seule?
— Oh ! elle n’est pas habituée à ce qu’on s’occupe d’elle si souvent; j’irai voir de temps en temps si elle a besoin de quelque chose. Elle avait l’air de trouver le jardin bien beau ; on aurait dit qu’elle n’avait jamais vu d’arbres en fleur.
— Je vais la trouver, répondit M™® Loghouët.
Tout en suivant les allées du jardin où elle n’était pas
descendue depuis son dernier malheur, la pauvre grand’mère cherchait sur le sable des traces de pas d’enfant, déjà effacées par le vent ou les ondées du printemps ; et il lui semblait que la petite Jeanne allait surgir de quelque massif et bondir en riant dans ses bras. Elle arriva ainsi jusqu’au bosquet. Nanette y avait installé Catherine au pied d’un banc de gazon où la pauvre infirme pouvait appuyer ses bras et reposer sa tête.
Depuis deux jours, Catherine, pour ne pas fatiguer sa protectrice , avait retenu ses larmes et paru accepter les consolations qu’elle lui prodiguait. Elle n’avait rien dit quand elle avait vu Nanette mettre un bonnet noir et prendre son livre de messe, et elle s’était laissé emporter au jardin sans faire de résistance ; mais elle avait bien compris pourquoi on l’éloignait, et dans quel lieu Nanette allait se rendre. Elle l’avait retenue par sa robe au moment où Nanette allait la quitter, et lui avait dit : — Oh ! je vous en prie, donnez-moi une fleur, rien qu’une petite fleur !
— Pour quoi faire? dit Nanette étonnée , en lui mettant dans les mains une grappe de lilas.
L’enfant baisa tendrement la fleur, et la rendit à Nanette en lui disant d’une voix tremblante :
— Voulez-vous la donner de ma part à... à maman?... c’est tout ce quelle aura de moi, car je ne saurai seulement pas où ils vont la mettre... et puis, quand je le saurais, je ne pourrais pas y aller !
Émue, la brave fille s’assit auprès de Catherine, et lui expliqua que Madame était très-bonne , et que , grâce à elle , la défunte aurait une tombe séparée avec une croix dessus ; et elle promit à Catherine de la porter au cimetière un de ces jours. Puis elle s’échappa pour aller suivre le convoi.
Restée seule, Catherine pleura longtemps; puis, ses larmes, le grand air, le soleil , l’engourdirent peu à peu, et elle dormait profondément quand M™® Loghouët arriva près d’elle.
Elle s’arrêta , restant debout pour ne pas la réveiller, et l’examina quelque temps. — Pauvre créature ! se disaitelle, comme elle est chétive et laide ! avec sa figure longue, son teint jaune et ses cheveux ternes et plats... Et elle vit ! quand ma petite Jeanne qui était si forte et si belle. . .
Catherine ouvrit les yeux. Elle ne connaissait pas M“® Loghouët, mais elle la devina, et elle chercha des mots pour la remercier de toutes ses bontés, de la dernière surtout. Mais, timide et peu habituée à parler à des étrangers, elle ne put que balbutier : Madame... merci... merci... Ma pauvre mère!...
— Calmez-vous, mon enfant, lui dit M"»® Loghouët, qui s’assit sur le banc de gazon. Nanette a soin de vous, j’espère? Soyez tranquille , on ne vous abandonnera pas, et on s’occupe de rechercher votre père ou vos autres parents. En attendant, vous resterez ici.
Catherine ne répondit pas ; elle avait épuisé toute son éloquence, et l’idée de son père ne lui inspirait que de la frayeur. M“® Loghouët se tut aussi et se replongea dans ses souvenirs. Au bout d’un instant, un sanglot lui fit lever les yeux, elle regarda Catherine : Catherine pleurait.
— Vous pleurez votré mère , ma pauvre petite? lui ditelle en se penchant vers elle.
— Non... à présent ce n’est pas à elle que je pensais... excusez-moi. Madame...
Et elle tendait à M“® Loghouët un petit nœud de ruban bleu qu’elle venait de trouver dans l’herbe.
— A qui pensiez-vous donc, mon enfant? lui demanda vivement M"»® Loghouët en s’emparant du ruban.
— A la jolie petite demoiselle qui en avait de pareils dans ses beaux cheveux frisés...
J — Vous l’avez vue?
— Oui... une fois, elle est descendue de voiture devant la porte , et naaman m’a tenue à la fenêtre pour me la faire voir.
— Et c’est pour elle que vous pleuriez, Catherine?
— Oui, Madame... et... pour vous aussi... Oh! pardonnez-moi! reprit-elle vivement, effrayée de son audace.
Lui pardonner ! elle ne savait pas , la naïve Catherine, quel baume ses larmes de pitié versaient sur la blessure de l’aïeule , et combien sa tendre et timide compassion lui semblait douce et rafraîchissante auprès des consolations banales qu’elle entendait toute la journée. — Chère petite âme ! se dit la vieille dame ; elle a tant à pleurer sur ellemême, et elle pleure encore sur moi.
^ Elle prit la main de Catherine et la serra dans la sienne.
C est maintenant à moi de vous remercier, mon enfant; vous m’avez fait du bien.
Catherine leva sur elle ses yeux étonnés; elle se demandait quel bien elle pouvait faire à M“e Loghouët, puisqu’elle ne pouvait pas lui rendre sa petite-fille.
Elle y pensait encore lorsque Nanette arriva et commença à exprimer à Madame, en belles phrases qu’elle avait préparées en route, la reconnaissance de Catherine qui, disait-elle, n’avait sûrement pas été capable de faire ses remercîments elle-même.
M“e Loghouët l’interompit :
— En voilà assez, Nanette ; nous nous entendons, l’enfant et moi, et elle a très-bien su me remercier. Ayez soin d elle; je la trouve bien pâle. Quand vous aurez fini votre ouvrage, il faudra que vous alliez prier M. Dornv de venir la voir.
Mme Loghouët s’éloigna, et Nanette ne manqua pas de faire ressortir auprès de Catherine la bonté de sa maîtresse qui envoyait chercher le médecin pour elle. — Et pourtant, ajouta-t-elle, cela lui fera certainement de la peine de revoir le docteur Dorny, qui a soigné la pauvre petite demoiselle et qui n a pas pu 1 empêcher de mourir. Faut-il qu’elle ait du courage, de ne pas craindre de renouveler son chagrin en le faisant venir!