IV. — MARGUERITE
— Est-ce que Mme Loghouët aurait déjà trouvé son orpheline, et cette orpheline serait-elle déjà malade? se disait le docteur Dorny en marchant à grandes enjambées vers la maison où l’on réclamait de nouveau ses soins. Il allait vite, aussi vite que le lui permettaient les nombreux saints qu il recevait sur sa route et qu’il rendait en s’arrêtant le moins possible ; mais ce moins était encore beaucoup. Un coup de chapeau, un signe de tête, un sourire, ne prennent pas beaucoup de temps, et cela suffisait pour les grandes personnes; mais comment refuser une caresse aux enfants qui accouraient au devant de lui, leur bonnet a la main, en criant de leurs voix aiguës ; Bonjour, monsieur Dorny ! ou qui , trop timides pour parler, se plantaient debout au milieu de la rue pour attirer son attention. Il les connaissait tous; il les avait vus naître, il les avait vaccinés, soignés, sauvés bien souvent, et il ne pouvait se refuser le plaisir de donner à ces bonnes joues rondes une petite tape d’amitié, ou de mettre dans ces bouches qui lui souriaent quelque morceau de gemme ou de sucre d orge, dont il avait toujours une provision.
11 finit pourtant par arriver chez Mme Loghouët. Les maîtres de la maison étaient sortis, et ce fut Nanette qui ui expliqua de quoi il s’agissait, et qui le mena voir Catherine.
Il allait partir, après 1 avoir longuement examinée et questionnée, lorsque M. et ?lme Loghouët rentrèrent. Ils
amenaient une très-jolie petite fille d’environ quatre ans, blonde et blanche , avec des yeux bleus , qui semblait toute triste et toute effrayée de se trouver avec des inconnus.
— Voilà un enfant que nous allons essayer de prendre, docteur, dit M. Loghouët au médecin. Nous avons de bons renseignements sur ce qu’étaient ses parents : bonnes rnœurs, bonne santé. Ils sont morts dans une inondation. Sa tante, qui l’avait recueillie, est veuve et pauvre, et, quoiqu elle 1 aimât beaucoup, elle a consenti à nous la céder, dans l’intérêt de la petite.
— Elle a une aimable figure, dit le médecin en caressant la tête blonde de l’enfant. Mais elle a pleuré : qu’a-t-elle donc?
— Un peu de chagrin de se séparer de sa tante , dit Mme Loghouët; elle s’attachait à elle en criant : Marraine ! marraine ! et ne voulait pas la quitter. Je n’en suis pas fâchée; cela prouve qu’elle a bon cœur; mais elle se consolera vite ; les enfants n’ont guère de mémoire.
Marraine! gémit la petite fille, qui se remit à pleurer.
Mme Loghouët l’enleva dans ses bras et l’embrassa.
— Viens voir la belle poupée, ma chérie, et les belles images, et les beaux bonbons.
Elle allait sortir, emportant l’enfant, lorsqu’elle s’arrêta :
— A propos, docteur, avez-vous vu cette pauvre fille, la fille de l’ouvrière qui est morte l’autre jour? Que pensez-vous de son état?
— J’ai écrit une ordonnance. Madame; mais ce n’est pas une maladie qu’on puisse guérir en un jour. Pourtant, je ne pense pas qu’elle soit incurable ; je ne dis pas qu’elle arrivera à marcher comme vous et moi , mais on peut certainement améliorer sa position. Si elle appartenait à une famille riche, elle guérirait à peu près sûrement; mais avec de simples soins d’hygiène, peu coûteux, on lui fera déjà beaucoup de bien. Seulement ce sera long.
Commençons toujours , docteur ; nous l’avons peutêtre pour des semaines ou même des mois , car nous ne voulons pas l’abandonner, et on aura un peu de peine à retrouver son père. Il a changé de ville plusieurs fois depuis qu’il a quitté sa femme , et on ne sait plus où il est.
— - Bien, bien; soignez-la. Madame, ce ne sera pas un bienfait mal placé. Je l’ai fait causer : c’est une âme, cette enfant-là. Je reviendrai dans quelques jours. Bonjour, mes chers amis; bonjour, petite ; comment t’appelles-tu?
Nous l’appellerons Jeanne, répondit M me Loghouët.
^Non, pas Jeanne! Marguerite! interrompit la petite fille. Oh! marraine! je veux aller chez marraine !
M«!c Loghouët l’emporta tout en pleurs.
Marguerite, — car elle refusa obstinément de répondre au nom de Jeanne, — se laissa distraire un instant par les bonbons et les joujoux; mais le soir, quand M“>e Loghouët la déshabilla pour la coucher dans le petit lit rose et blanc, elle éclata en sanglots, demandant sa marraine, et ne s endormit qu’à force de pleurer. Le lendemain, à son réveil, nouvelle explosron de désespoir. On essaya, après avoir épuisé les caresses et les amusements, de la gronder un peu; elle se tut, effrayée , mais elle ne toucha pas aux joujoux qui l’entouraient, et resta immobile et morne. M“e Loghouët était désolée.
Cela dura plusieurs jours. Marguerite ne riait pas , ne jouait pas; elle ne se familiarisait pas avec les gens de la maison , elle ne pouvait se décider à appeler Loghouët « grand’mére » ; elle ne mangeait presque pas, et les couleurs roses de ses joues s’effacaient peu à peu. Nanette la trouvait bien ingrate , et elle s’en exprimait hautement de
vaut Catherine, quelle avait mise au courant de la situation. Nanette était une de ces fidèles domestiques qui croient témoigner leur attachement à leurs maîtres en racontant leurs affaires à qui veut les entendre.
Au bout d’une semaine, M""® Loghouët n’avait rien gagné. Une voisine que la tante de Marguerite avait envoyée savoir des nouvelles de l’enfant (car on lui avait interdit d’y venir elle -même) raconta à M™® Loghouët que la pauvre marraine était triste à la mort, f[u’elle ne mangeait plus, et quelle disait toute la journée : «Si ce n’était pour le bien de l’enfant,, je ne pourrais pas me retenir d’aller la reprendre. » On ne lui laissa voir Marguerite qu’à travers une porte vitrée ; mais la petite reconnut sa voix dans le corridor, et on eut beaucoup de peine à l’empêcher d’aller la rejoindre. M™® Loghouët secouait la tête et disait ; « Je crois que je ne pourrai pas garder cette enfant-là. »
La seule personne de la maison avec qui Marguerite s’apprivoisât un peu était la pauvre Catherine. Aussi la menait-on souvent dans le bosquet où la malade passait toutes ses journées au grand air, par ordonnance du médecin.
Un jour que les deux petites fdles s’y trouvaient seules, Catherine entreprit de sermonner Marguerite, et de lui prouver quelle devait aimer des gens qui se montraient si bons pour elle.
— Est-ce que vous n’aimez pas Nanette, qui vous fait de si bons gâteaux? lui disait-elle.
— Non. Nanette dit que marraine n’est pas si bonne que la dame; je n’aime pas Nanette.
— Et la dame? elle vous fait tant de caresses!
— J’aime mieux marraine !
Et l’enfant se remit à pleurer.
■ — Vous n'aimez donc personne ici, Marguerite?
— Si ! j’aime toi 1 dit la petite fdle en jetant ses deux bras autour du cou de Catherine.
Catherine l’embrassa.
— Moi aussi je vous aime bien, ma chère petite mignonne ; mais pourquoi m’aimez-vous?
Marguerite hésita un peu.
— Parce que... dit-elle enfin... parce que lu as du chagrin et que tu es malade.
■ — Eh bien, Marguerite, reprit Catherine en la caressant, il faut aimer beaucoup la dame, parce quelle a beaucoup de chagrin. Elle avait une petite-fille qui est morte, et elle ne peut pas se consoler, parce quelle ne l’a plus; mais si vous vouliez l’appeler grand’mère et l’aimer, ce serait comme si elle avait retrouvé sa petite-fille, et elle serait consolée. Ne voulez-vous pas l’aimer pour lui ôter son chagrin?
— Oh 1 si ! s’écria l’enfant.
Et, voyant M™® Loghouët qui venait d’arriver, elle se jeta dans ses bras en lui disant ; ■ .
— Grand’mère , je t’aime pour t’ôter ton chagrin. Es-tu consolée, dis?
Mme Loghouët la couvrait de baisers.
— A présent ciue tu es consolée , reprit Marguerite, veux-tu me rendre à marraine pour me consoler à mon tour?
La vieille dame posa l’enfant à terre en soupirant. Au bout d’un instant , elle leva les yeux , et rencontra le regard compatissant de Catherine attaché sur elle.
— Merci, ma bonne Catherine, lui dit-elle; le docteur a raison de dire que tu es une âme. Et toi, Marguerite, viens avec moi : nous allons chez ta tante.
La suite à la prochaine livraison.
Ciseaux de la collection de M. Achille Jubinal. — Fig. 1
Ces ciseaux, dont la forme rappelle celle de l’oiseau sacré des Persans, sont en métal de Damas; les ailes et les prunelles sont garnies de petites turquoises.
La branche supérieure, à laquelle les ailes sont adhérentes , recouvre exactement une sorte de boîte formée par le corps.
C’est le bec qui sert de coupant.
Il est assez difficile d’assigner une date exacte à ces ciseaux', qui cependant nous semblent devoir remonter à la fin du seizième ou au commencement du dix-septième siècle.
Paris. — Typographie rte J. Best, rue des Missions, IS,
Fig. 2. — Détail.
Le OénAUT, J. BEST.