‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 323 sur 712 · CONTE SERBE · texte numérisé non relu

CONTE SERBE

Un paysan et sa femme allaient au marché ; ils vinrent à traverser une prairie fraîchement fauchée. L’homme dit à la femme ;

— Vraiment ! Celui qui a fauché cette prairie a bien fait son travail ; on dirait qu’il s’est servi d’un rasoir.

La femme se mit en colère.

— Imbécile! es-tu borgne ou fou? Ne vois-tu pas que cette herbe a été tondue et non fauchée.

Ils traversèrent ainsi toute la prairie , l’homme affirmant qu’elle était fauchée, la femme soutenant qu’elle était tondue. Aucun des deux ne voulait céder à l’autre.

Ils arrivèrent au bord d’un puits plein d’eau. L’homme plongea sa femme dans l’eau :

— -Dis, maintenant, que l’herbe est fauchée et non tondue!

Elle continua de soutenir le contraire de ce qu’il demandait.

Alors, il lui plongea la tête sous l’eau.

— Ose dire un peu, maintenant, que l’herbe est tondue !

Mais elle sortit une main de l’eau, et, avec deux doigts,

elle faisait encore le geste de tondre, comme avec les deux lames des ciseaux.

Ce que voyant, son mari la retira de l’eau.

— Mettons, dit-il, que tu as raison! J’aime mieux croire un mensonge que de commettre un péché et de rester veuf. Car, comme dit le proverbe, même une mauvaise femme est bonne à quelque chose.

savants en PROVINCE.

JOUANNET,

CORRESPONDANT lE L’iNSTITUT A BORDEAUX.

Il est pende départements où l’on ne puisse citer quelques hommes remarquables par leurs travaux intellectuels et qui n’ont pu se décider avenir vivre à Paris. L’Institut y eût probablement couronné leurs mérites en les appelant à lui. Ils constituent une de ces richesses morales de la France qui demeurent inaperçues dans les lointains de la province. Notre centralisation universelle les tient dans l’ombre et voile leur nom devant l’Europe, comme elle maintient en sous ordre nos chefs-lieux de départements vis à vis des villes universitaires de l’Allemagne. Celles-ci ont prisrfang dans le monde savant et littéraire par le fait même qu’elles sont constituées chacune en centre d’enseignement supérieur.

Qu’un érudit, appartenant à telle ou à telle université célèbre, mette au jour une œuvre de moyenne valeur, cette œuvre profite, par présomption favorable, de toute la réputation attachée au lieu de provenance, et le nom de l’auteur est aussitôt noté par tous les érudits des autres uni- (') Alfred Si.TL'ii'r.

versités. En serait-il de même pour les productions des membres d’une académie portant le nom du chef-lieu d’un département français? Là des trésors de science et de zèle se dispersent obscurément par suite de notre constitution territoriale morcelée; ils se dépensent, comme en menue monnaie, entre une multitude de sociétés locales, dont aucune, fût-elle à Marseille, Lyon, Bordeaux, Lille, Toulouse ou Rouen, ne peut corroborer son autorité scientifique ou littéraire de l’autorité 'acquise par le nom de la ville où elle s’est établie. L’émulation n’y trouve pas assez grosses matières où se prendre et s’enflammer; les bibliothèques et les ressources pour l’étude ne s’y peuvent tenir à hauteur suffisante; les conditions politiques et administratives y sont trop dominantes, ou bien les intérêts commerciaux et manufacturiers y effacent tous les autres. Peut-être, en ce moment, la France est-elle près d’entrer dans une voie d’amélioration? C’est du moins le vœu universel ; nous pouvons nous en prévaloir pour signaler, dans le Magasin pittoresque, quelques notabilités locales qui n’ont point voulu sortir de leurs habitudes modestes et sont demeurées en dehors des renommées dont Paris est le dispensateur autorisé.

De ce nombre fut sans contredit François-Vatar de JouANNET, mort à Bordeaux en 1845, âgé de quatrevingts ans.

Né à Rennes en 1765, d’abord professeur à Paris, puis prote d’imprimerie durant les mauvais jours de la Terreur, il fut expulsé de la capitale par le premier consul, comme ayant pris part à une publication fondée pour défendre les principes de la révolution. 11 trouva de nouveau un refuge chez un imprimeur de la Dordogne ; mais le prote ne tarda pas à monter dans la chaire du professeur, et fut chargé des hautes classes aux collèges de Périgueux et de Sarlat. Entraîné, vers 1814, sur un plus grand théâtre, il vint s'établir à Bordeaux. Il fut admis, en 1818, dans la société académique formée en cette ville par un petit nombre de lettrés, laborieux et pleins de zèle, mais à peu près perdus alors dans le tumulte des affaires, au milieu des spéculations d’outre-mer, des préoccupations du vignoble et des variations du prix-courant. Aujourd’hui, dans ce même emporium commercial, l’étude s’est taillé une large part, et la population s’en préoccupe, les discussions de vins ou de cargaisons de navires laissent assez volontiers une place aux causeries sur les découvertes de la science et sur les nouvelles productions littéraires. Jouannet y trouverait maintenant des émules.

Il était littérateur, érudit, statisticien, archéologue, géologue, naturaliste. Aussi a-t-il rempli de ses notices, de ses éloges nécrologiques, de ses compositions littéraires et de ses recherches scientifiques, les journaux de la Dordogne et de la Gironde, les annuaires, les bulletins de 1 Académie , la Paiche d.’ Aquitaine, etc. On lui doit un grand nombre de descriptions historiques et critiques sur des monuments anciens, sur des inscriptions, sur des fouilles et des trouvailles archéologiques et géologiques. L’Académie des inscriptions et belles-lettres l’admit, vers 1830, parmi ses membres correspondants, et reçut de lui des communications intéressantes. Enfin , pendant les vingt dernières années de sa vie, il s’est consacré à la recherche des antiquités d’Aquitaine et à la statistique de la Gironde, ouvrage des plus complets, qui a été publié en trois gros volumes in-4<>.

Il jugeait les débris de monuments antiques avec une grande sûreté; les pierres préhistoriques inquiétaient son attention et poussaient son esprit investigateur vers des conséquences aujourd’hui reconnues. Dès 1810, il recueillait, comparait et étudiait les outils de l’âge de la pierre taillée trouvés par les paysans sur le coteau A’ Ecornehæuf,

près de Périgueux ; il décrivait avec une précision et une sagacité remarquables {Ruche d’Aquitaine, volume) la taille des haches et flèches en silex, et constatait la res-, semblance de cet antique outillage de nos pères avec l’outillage actuel des sauvages : ce qui a été mis, depuis, hors de doute.

Malgré ses nombreuses excursions géologiques et historiques, malgré ses fouilles et ses recherches érudites,-ila toujours cultivé les lettres, objet de sa première carrière, et souvent de spirituelles pièces de poésie , enrichies de pensées philosophiques, paraissaient dans une publication locale , ou faisaient diversion aux discours sérieux des séances académiques. Nos lecteurs pourront en juger par quelques vers extraits d’une sorte d’élégie intitulée ; Adieux à mes amis de collège, qu’il composa vers l’âge de soixante ans, à l’époque d’une grave maladie :

Vous murmurez des maux de la vieillesse, Et, déplorant des biens trop tôt ravis, Vous regrettez votre heureuse jeunesse.

Ah ! comme vous, des hasards de la vie Longtemps jouet, que n’ai-je point perdu !

Au fond du vase, il faut goûter la lie :

C’est à ce prix que nous avons vécu.

Puis il cherche à se consoler en rappelant les bienfaits que la Providence accorde à chaque âge :

S’il est des fleurs à la saison nouvelle,

Il est des fruits pour l’arrière-saison.

Pour nous, le ciel, comme en notre jeunesse. N’étend-il pas son horizon d’azur?

Pour nous, la terre est-elle sans richesse,

Le jour moins beau, l’air du matin moins pur?

Mais, direz-vous, de la nature entière Qu’importe, hélas! le pompeux appareil?

D’un œil content peut-on voir la lumière Alors qu’on touche à l’éternel sommeil?

Près de sa fin, peut-être ainsi raisonne L’insecte hab.le à filer son cercueil :

Ce réseau d’or qui déjà l’emprisonne ,

Lui semble aussi sa parure de deuil.

11 ne sait pas quelle métamorpliose Dans leur bonté lui réservent les dieux ;

Que du tissu sous lequel il repose.

Bientôt il doit s’envoler vers les deux.

De nos destins, ses destins sont l’emblème; Nous renaissons quand nous croyons mourir ; A ce moment, que nous nommons suprême.

Pour nous commence un nouvel avenir...

l’Émotion.

Rien n’est plus triste que de n’ôtre pas ému par ce qui devrait nous émouvoir : on se croit l’âme desséchée; on craint d’avoir perdu cette puissance d’enthousiasme sans laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu’à dégoûter de la vie. M»‘<= de Staël.

THOMAS ARNOLD

Fin. — Voy. p. 214, 258, 297, 326, 350.

Le docteur Arnold ressentit vivement la perte d’une sœur morte après une longue maladie de la moelle épinière. Il écrivait à un ami:

" Notre très-chère et bien-aimée Suzanne nous a quittés. Je ne vis jamais un plus parfait exemple d’abnégation, de force d’âme et d’amour du prochain , amour qui allait jusqu’à l’anéantissement de soi. Pendant vingt ans d’un martyre quotidien, elle n’a pas dévié de la résolution prise de bonne heure de ne jamais parler de ses ihaüx. Elle se plréoc-

cupait des plaisirs d’autrui au T)oint de s’intéresser au choix d’un ruban, aux détails de la toilette de ma femme, à la façon d’un chapeau de poupée pour ma petite fille. Complètement oublieuse d’elle-méme, sauf en ce qui concernait ses progrès en bienveillance et en bonté, elle savourait avec ravissement tout ce qui est aimable, gracieux, noble, beau, dans les œuvres de Dieu et dans celles des hommes, héritant de la terre dans toute la plénitude de la promesse divine, quoique incapable de quitter sa chaise longue ou de changer de position. A travers les ombres de

la mort, elle a été préservée de toute terreur, de toute impatience; aucun nuage n’a voilé sa raison, ni la sereine beauté de cette glorieuse manifestation de l’esprit du Christ. Puisse Dieu m’accorder la centième partie de ces grâces !

)' Elle est morte dans la nuit du 20 août 1832, presque subitement. Les derniers mois, et, à vrai dire, les vingt dernières années de sa vie, ont été une préparation constante à la mort. Mais la crainte nerveuse, si difficile à surmonter aux approches de la fin, lui a été épargnée. Ja-

Fox-How, maison de campagne du docteur Arnold (il y est mort). — Dessin de A. de Bar.

mais je n’assistai à un plus complet triomphe sur l’égoïsme, à une aussi admirable rénovation de l’âme et de l’esprit, aux prises avec un lent déclin et d’indicibles souffrances . » (*) Lors du voyage du docteur en France, au mois de juillet 1839, il visita la cathédrale de Chartres le jour de l’Assomption. Il écrivait le lendemain : « En voyant -la foule des fidèles qui remplissaient la nef, les ailes, les transepts, prenant part au service solennel célébré dans le chœur, tandis que les tonnerres de l’orgue et les voix de la congrégation résonnaient sous les voûtes du magnifique édifice, je songeais au contraste de cette pompe avec la nudité de nos cathédrales, où tout, à l’exception du chœur, n’est qu’un froid monument d’architecture. Il y a, selon moi, une grave erreur à confondre avec la superstition les splendeurs de l’Église romaine. La réforme, après s’être élevée contre les abus du haut clergé catholique, les a consacrés dans ses dipitaires ecclésiastiques, tandis qu’elle a supprimé les parties les meilleures et les plus populaires de l’ancien culte, la beauté qui impressionne les âmes. Fonction qui pénètre les cœurs. Les églises toujours ouvertes, les offices variés, les solennités majestueuses, les processions, les calvaires, les crucifix, sont autant d’appels à la foi, et n’ont aucune liaison naturelle avec la superstition. On oublie que si le culte chrétien est essentiellement spirituel, s’il ne relève ni du temps, ni des lieux, ni de la forme , le christianisme s’est manifesté par le plus (*) Arnold’s Life and Letters, 2 vol. Arthur Stanley.

grand des signes visibles dans la personne de Jésus-Christ Dieu et homme. Rejeter l’intervention des sens, c’est revenir à cette illusion de l’orgueil qui croit pouvoir, par la seule force de la raison, remonter jusqu’au Dieu éternel, invisible, sans' interprète et sans médiateur. »

Pendant un court séjour à Paris, il contemple d’un des points les plus élevés de la rue de Rivoli le vaste panorama, si beau jadis, et qu’assombrissent aujourd’hui de sinistres ruines.

«Du haut de ces plombs, nous découvrions la masse imposante du palais, les parterres et les arbres du jardin formant au-dessous de nous une riche couche de verdure; les allées d’orangers entremêlés de groupes d’enfants joueurs, de promeneurs, de vieillards assis à l’aise, humant l’air chaud et paraissant heureux de vivre. A l’horizon brillait le dôme doré des Invalides; plus près, la rue, que ne noyait pas, comme à Londres, un épais nuage de brouillard et de fumée, profilait sa longue ligne de maisons blanches sur le ciel, un ciel d’or et de feu où descendait le soleil, non pas faible et terne, mais si resplendissant que son couchant ressemblait à la mort de César ou de Napoléon , génies puissamment doués pour le bien ou le mal , que l’ignorante humanité encense comme dieux ou comme démons. Ravis devant ce merveilleux spectacle, nous demeurions en extase, sans parole et sans voix, ne pouvant que subir la poétique beauté dont Paris est si plein ! »

De retour en Angleterre, il y reprit l’œuvre qu’il pour-

suivait avec amour, mais qui épuisait ses forces. Ses amis le comparaient à une flamme qui se consume en éclairant. Il rêvait de se retirer dans une maison qu’il avait achetée à Fox-How, dans la région des lacs. Il y passait ses vacances; il y avait transplanté, comme à Laneham et à Rugby, des rejetons du vieux saule qui existait à Scottwoods, dans le domaine de ■son père. Il y avait connu Wordsworth, et caressait l’espoir d’y achever ses travaux littéraires à l’ombre des arbres qu’il avait vus grandir, et d’y reposer près du poète dans le cimetière de Grasraere.

Ces vœux ne devaient pas être exaucés : sa vie , qui avait ses racines en Dieu, était mûre pour le ciel. A Rugby, le 12 juin 1842, il fut enlevé aux siens et à la famille d’adoption dont il était l’âme. Il n’avait que quarante-sept ans. Peu d’hommes ont laissé une trace plus lumineuse et des regrets aussi profonds, aussi ineffaçables. (')

«La loyauté, l’horreur du mensonge, l’amour de la justice, l’obéissance à la loi, l’affection pour les maîtres, le respect pour la religion, le respect de soi-même, la décence des mœurs, la dignité des manières, qui sont l’honneur des

Vue des dépendances et environs de Fox-How, dans le West-Moreland. — Dessin de Â. de Bar.

bonnes éducations anglaises, sont dus, en grande partie, au caractère personnel du docteur Arnold (’). La droiture de ses vues, la force de son âme, son influence puissante, sa piété, que personne autour de lui n’a jamais pu méconnaître ou mettre en doute, ont été les principales causes qui firent pénétrer ces améliorations dans beaucoup d’écoles anglaises. Il est beau de se survivre par le bien fait à son pays, n

ON DEMANDE UNE ORPHELINE

NOUVELLE

Suite. — V. p. 373, 382.

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