‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 334 sur 712 · VIL — QUI FINIT BIEN · texte numérisé non relu

VIL — QUI FINIT BIEN

La rougeole était guérie, et Cécile avait continué à se faire amuser par Catherine et à abuser de sa complaisance. Un de ses jeux favoris consistait à se déguiser et à improviser une scène où elle jouait le premier rôle , et où Catherine lui donnait la réplique. Elle aimait surtout à représenter une reine, et se plaignait, un peu aigrement, de ce que Catherine ne pouvait marcher, et était par conséquent incapable de porter la queue de sa robe, ou de venir se prosterner devant son trône (un petit fauteuil qu’elle juchait sur une table).

Un jour donc qu’elle se promenait dans la chambre, coiffée d’un diadème de papier doré, posé sur un long voile de dentelle, vêtue d’un manteau de cour de son invention, et ornée de tous les oripeaux qu’elle avait pu rencontrer, Catherine l’appela, et la pria doucement de venir à elle.

— Votre jupe est trop longue, mademoiselle Jeanne, lui dit-elle; vous allez marcher dessus et tomber; venez que je la relève un peu.

— Tomber? C’est bon pour vous! répondit Cécile. Moi, je sais me tenir sur mes jambes.

Et elle essaya de courir avec tout son attirail , en retournant la tête en arrière pour voir quelle mine faisait Catherine. Mais elle n’eut pas fait trois pas que ses pieds s’embarrassèrent dans sa longue traîne : elle tomba. Elle se trouvait alors devant la cheminée où flambait un grand feu; son voile, entraîné par le courant d’air, alla effleurer le brasier en une seconde, il s’enflamma.

Catherine jeta un cri terrible, et, oubliant que, comme l’avait dit l’imprudente enfant, elle ne pouvait se tenir sur ses jambes, elle s’élança de sa chaise et vint rouler auprès de Cécile. Alors, pressant dans ses mains le voile en feu, étouffant sous ses propres vêtements la flamme qui dévorait déjà les fleurs et les légères étoffes dont Cécile avait composé sa parure de reine , elle lutta contre l’incendie jusqu’à ce qu’on vînt à leur secours. Puis elle s’évanouit.

Le docteur Dorny fut appelé. Après avoir vu Cécile, qui n’avait que de légères blessures, il fut conduit auprès de Catherine.

Quand il eut examiné les profondes brûlures qui couvraient ses mains, ses bras et sa poitrine ; quand il eut interrogé son poul§ ettoncM son front brûlant, il secoua la tête avec pitié.

— Je crains bien que nous ne la tirions pas de là, ditil à Mme Lpghouët, qui attendait son arrêt, presque aussi pâle qu’au lit de mort de sa petite Jeanne. Les brûlures sont déjà graves, et la peur, l’émotion, la chute, lui ont donné une fièvre des plus inquiétantes. Oh! ne me faites

pas signe de me taire : elle ne m’entend pas, elle a le délire, et je redoute fort un transport au cerveau. Après tout, pour ce qui l’attend en ce monde, elle fera peut-être tout aussi bien de s’en aller.

— Docteur, sauvez-Ia ! s’écria Mme Loghouët.

— Je ne demande pas mieux, mais il faut des soins de toutes les minutes. Nous allez installer prés d’elle une garde qui ne la quittera ni jour, ni nuit...

— Moi, Monsieur! interrompit Nanette, qui pleurait au pied du lit.

— Et moi! dit la femme de chambre. Une garde n’au-'

rait qu’à s’endormir. Nous la soignerons bien mieux à nous deux , pauvre agneau ! :

Elles auraient pu dire : à nous trois. Car Mme Loghouët fit transporter dans sa chambre le lit de la malade, et la veilla comme une mère pendant quinze longs jours où le docteur n’osa encourager aucun espoir. Et le jour où il dit d un air satisfait : « Allons, cela va décidément mieux » , la vieille dame fondit en larmes, et couvrit de baisers le front de Catherine étonnée, qui, trop faible encore pour parler, la remercia de son regard le plus reconnaissant.

— Il paraît, ma chère femme, que cette pauvre fille a tout à fait gagné ton cœur? dit M. Loghouët, en entrant dans la chambre de sa femme, qui venait de remonter après avoir laissé les deux enfants sous la garde de Nanette dans le bosquet du jardin. C’était la première fois que Catherine y descendait depuis sa convalescence.

— Oui, tout à fait, répondit-elle. Vois-tu, si nous aimons nos enfants tels qu’ils sont, avec leurs défauts, c’est qu’ils sont nos enfants, qu’ils font partie de nous-mêmes, et que nous avons pris de tout temps envers eux l’habitude de l’indulgence. Mais un enfant qui n’est pas le nôtre ne peut pas trouver en nous cette indulgence ; il faut qu’il gagne notre cœur, comme tu dis, à force de qualités; et c’est ce qu’a fait Catherine. Je me rappelle que je la trouvais laide autrefois ; à présent je ne vois plus si elle l’est ou non. Je ne peux pas te dire combien je suis heureuse de sa guérison. Jusqu’à son infirmité qui contribue à me la faire aimer! Si on pouvait arriver à la faire marcher! Le docteur me le fait presque espérer. 11 paraît que cette secousse a amené une crise favorable.

M. Log’nouët souriait.

^ — Enfin , dit-il , j’espère que tu vas te reposer ; car tu t’es plus fatiguée depuis six semaines que si tu avais eu à élever un enfant au maillot.

Encore une raison, je crois, pour aimer ma pauvre Catherine : rien ne nous attache aux gens comme les peines qu’on prend pour eux.

— Et... l’autre?

■ — Jeanne? Elle devient un peu meilleure depuis que Catherine a failli mourir pour elle; cela l’a touchée.

— J en suis presque fâché, car le notaire vient de m’é-

crire à son sujet... Voilà deux lettres que le facteur m’a remises en même temps ; j’ai peur qu’elles ne t’affligent toutes les deux. |

— Le père de Catherine est retrouvé ! s’écria Mn*" Loghouët avec anxiété.

— Oui... mais il ne la reprendra pas. Il est mort en prison ; il était condamné à plusieurs années de réclusion pour vol.

M™® Loghouët cacha sa tête dans ses mains.

— Pour l’autre, reprit M. Loghouët, elle est réclamée par un parent de sa mère qui avait disparu depuis plusieurs années et qu’on croyait mort. II est revenu, et, ayant appris l’existence de cette petite, il a déclaré vouloir s'en charger, et il nous la fait redemander.

Mme Loghouët releva la tête.

— Qu’elle soit heureuse! dit-elle. Je n’étais pas assez gaie pour elle ; elle sera mieux ailleurs que chez moi. Ma petite Jeanne est morte, et j’étais insensée de vouloir la faire revivre. Il faut garder un culte aux morts et ne pas chercher à les remplacer ; ce serait une manière de les oublier. Ne me plains pas, je ne regrette pas Cécile. Catherine me reste, je lui parlerai de Jeanne ; ce sera ma part de bonheur.

— Mais tu oublies... son père... tu voulais une enfant d’une famille irréprochable.

— Ah 1 oui ! c’est encore une leçon que Dieu me donne... Quels que soient les crimes d’un père, crois-tu que Dieu n’ouvre pas le ciel à ses enfants? Et je voulais me montrer plus sévère que lui.

Catherine a maintenant quinze ans. On l’a soignée, menée aux eaux ; elle se porte bien et marche avec des béquilles. Le docteur Dorny espère qu’un jour viendra où elle pourra s’en passer. Elle a appris la mort de son père, mais elle ne saura jamais où il est mort. M”® Loghouët n’est pas consolée ; elle n’a pas oublié sa petite Jeanne, mais ce souvenir a perdu son amertume, et sa tristesse a disparu peu à peu sous l’influence des soins et de la tendresse reconnaissante de Catherine. Le docteur vient souvent surveiller sa malade, qu’il s’est juré de guérir tout à fait ; et quand il voit les deux vieillards heureux auprès de Catherine, qu’ils aiment comme leur enfant, il hoche la tête d’un air content, et il murmure à l’oreille de M. Loghouët :

— Ne vous avais-je pas dit que eelle-là était une âme ?

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