PREMIER AVEU
Vousm avez souventinterrogé, monami, sur mon passé, qui fut, il faut bien que je le confesse , aussi douloureux pour mes parents qu’humiliant pour moi. Le respect humain, cette forme du mensonge dont on voudrait être dupe soi-même, a retenu jusqu’à présent, dans le secret des souvenirs qui me sont personnels, des aveux pénibles pour ma vanité. Aujourd’hui encore, vous me pressez de parler; ma fausse honte cède enfin àvotre amicale insistance. En me montrant à vous tel que je fus, j’expie de puériles velléités d’orgueil touchant ce que je suis, et je donne un exemple d’humilité qui ne sera pas, je l’espère, profitable qu’à moi seulement.
Je passerai rapidement sur mon enfance; elle ne rappelle à ma mémoire rien qui mérite d’être rapporté. J’étais, m’a-t-on dit, sous le rapport de l’intelligence, d’un degré inférieur à celui des enfants ordinaires. On assure même qu’il s’en fallait de bien peu que je ne méritasse d’être classé au nombre de ceux que par euphémisme on appelle enfants arriérés.
Mon adorable mère, persuadée que l’insuffisance de compréhensivité dont j’étais affligé tenait à une faiblesse organique du siège de l’entendement, — faiblesse dont, suivant elle, on ne pourrait triompher qu’en prenant soin d’éviter la moindre fatigue à mon cerveau débile, — usa de tant de ménagements envers lui que le syllabaire avait encore des secrets pour moi à l’âge où les autres enfants sont déjà familiarisés avec les principales notions de l’instruction primaire. Mais, en même temps que je ne manifestais nullement le désir de savoir lire, la vue d’un livre, quel qu’il fût, excitait toujours en moi un vif sentiment de curiosité. Se trouvait-il hors de ma portée, je le réclamais avec tant de cris et de larmes, que le seul moyen de m’apaiser était de céder à ma convoitise. Dès que j’avais entre les mains le livre si ardemment désiré , je ie feuilletais avec avidité, comme si j’eusse voulu d’un seul coup d’œil en dévorer le contenu. Mon seul souci, soit dit à ma honte, était d y découvrir des images. Le volume qui n’en renfermait pas, je le jetais avec dédain comme indigne de mon attention. Lorsque, par fortune, mon attente n’était pas trompée, je m’absorbais dans une contemplation qui tenait 'de l’extase. Quant à demander l’explication de l’estampe qui me ravissait le plus, mais dont ma parfaite ignorance m’interdisait de me rendre compte, je n’y pensais pas, et si quelqu’un essayait de me l’expliquer, je me gardais bien d’écouter afin de m’épargner la fatigue de comprendre.
Ma mère continua longtemps à s’aveugler sur la véritable cause de mon infériorité ; plus clairvoyant, mon excellent père devina bientôt, grâce à certaines remarques, que celle-ci ne venait pas d’un vice de mon organisation physique, mais d’une infirmité morale : j’étais né paresseux !
La paresse, cette déplorable méconnaissance de la destinée et de la dignité humaines, qui renferme le secret de tant de misères, de bassesses, voire même de tant de crimes ; la paresse, dont le pouvoir sourdement destructeur mine , ronge et renverse les fortunes lé plus solidement
assises, s’était successivement emparée de toutes mes facultés et les avait réduites à néant. Faute de ne m’avoir pas contraint assez tôt à lutter contre elle, j’en étais arrivé à l’incapacité de faire le plus léger effort pour essayer de la vaincre.
, Je n’étais ni méchant, ni volontairement indocile ; j’aimais assurément ma mère, cependant, malgré les douces exhortations de la chère âme , à la fin désabusée sur mon compte, malgré les justes mais trop tardives sévérités de mon père, mon apathie naturelle ne cédait ni aux caresses que l’une me prodiguait, ni aux châtiments que m’infligeait l’autre. J’avais découragé le dévouement de la première institutrice à qui on me confia; mes parents me donnèrent un prédepteur, je lassai sa patience. Bans l’espoir que l’instruction reçue en commun finirait par éveiller en moi le sentiment de l’émulation, on me mit au collège. Je m’y laissai conduire comme un coupable résigné à subir sa peine. Épreuve inutile, à laquelle il fallut bientôt renoncer. La résistance passive que j’opposai à toutes les tentatives faites pour m’imposer sinon le goût, du moins l’obligation du travail, étant considérées comme un exemple pernicieux pour mes camarades de classe, on me renvoya du collège, non sans m’avoir qualifié de celte note infamante : « Paresseux incorrigible. »
Contrairement à mon attente, je n’eus à essuyer de la part de mon père ni mouvement de colère, ni pénible remontrance à l’occasion de mon retour; il se borna à dire en me regardant avec pitié ; «C’est un parti pris; je m’y attendais. » Quant à ma mère, je surpris une larme dans ses yeux ; j’en connaissais trop bien la cause pour avoir besoin de la lui demander.
Je vous l’ai dit, mon ami, je n’étais pas un mauvais enfant, mais un pauvre être comparable à une machine dont le ressort, détendu sans avoir fonctionné , avait perdu la faculté d’agir. Cependant, les larmes que je vis répandre excitèrent en moi un mouvement d’indignation contre moimême, et, répondant aux reproches que ma mère ne m’adressait pas, je m’écriai, en me jetant à son cou ;
— Puisqu’il Ihiit absolument que je travaille pour que tune pleures plus, eh bien, console-toi : je veux travailler, je travaillerai !
Quiconque eût douté de moi en ce moment m’aurait certainement fait injure : ma résolution était sincère; mais pouvait-elle être durable? — La promesse de la veille fut oubliée le lendemain.
Le poste important que mon père occupait dans l’administration supérieure l’obligeait à tenir un grand état de maison. Je fus donc élevé dans un milieu où le luxe était considéré comme la condition indispensable de l’existence. Si mon naturel enclin à l’oisiveté avait eu besoin d’encouragement pour s’abandonner à son penchant, j’aurais trouvé une excuse suffisante pour ma -paresse dans ces imprudentes paroles de Madeleine, ma vieille gouvernante ;
— A quoi bon persécuter cet enfant pour qu’il travaille, puisqu’il sera assez riche pour faire travailler les autres? ;