‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 359 sur 712 · IL — CATASTROPHE · texte numérisé non relu

IL — CATASTROPHE

J’avais vu s’accomplir ma quatorzième année sans qu’il se fût opéré un changement heureux. Depuis quelque temps, mon père était devenu visiblement soucieux, préoccupé, semblait-il, d’un important projet, ou tourmenté d’une pensée importune. Il avait avec ma mère de longs conciliabules qui dégénéraient parfois en débats assez animés pour que le bruit, sinon le sens, de leurs paroles arrivât jusqu’à moi. Depuis quelque temps aussi, une certaine inquiétude régnait parmi nos gens : les plus discrets s’adressaient de singuliers regards en ma présence et chucho-

MAGASIN PiTTOH ESQ G E .

taient à demi-voix. D’étranges propos que je surpris un jour éveillèrent ma curiosité au point de m’engager à mieux prêter l’oreille aux entretiens secrets de mes parents. Le soin que je pris de me tenir aux écoutes ne me mit pas précisément au fait de leur discussion; néanmoins j’entendis mon père dire résolument <à ma mère :

— Aous^i’avons plus d’autre ressource ; il le faut.

A quelques objections quelle hasarda d’une voix timide, il répéta avec l’accent de l’autorité: — Il le faut ! — Puis, d’un ton plus doux, il s’empressa d’ajouter :

— Ne doute pas de ton courage; car c’est à lui, j’en suis sûr, que je devrai le mien.

Ce jour-là, je m’en souviens, avait été employé aux préparatifs d’une grande soirée annoncée chez nous pour le lendemain. Une circulaire, imprimée dans la nuit, fut adressée à nos invités pour les prévenir que la nouvelle soudainement parvenue d’un événement désastreux ne permettait pas de donner suite à ce projet de fêle.

I! y eut, parait-il, à cette époque, une série de désastres financiers, par suite desquels les plus grandes fortunes se trouvèrent pour le moins compromises; celle de mon père, engagée dans diverses entreprises qui sombrèrent, ne put échapper à ce grand naufrage. Notre ruine n’était pas encore officiellement constatée que, déjà pressentie par les serviteurs de notre maison , elle faisait le sujet des mystérieux chuchotements qui m’avaient intrigué.

Par quelle voie, à quel moment, mon père fut-il informé du sinistre qui nous précipitait tout à coup des hauteurs de l’opulence dans un état voisin de la misère? Cela ne me fut jamais parfaitement expliqué. Toujours est-il que, lorsque le soir fixé pour la grande réunion arriva, au lieu de ce brillant concours d’invités auquel, la veille encore, ma mère se préparait à faire les honneurs de son salon, mes parents n’eurent à recevoir que quelques-uns des véritables amis de la maison venus pour nous présenter leurs condoléances sur le malheur qui nous frappait. A ce moment-là, il ne nous restait plus de notre nombreux domestique que la vieille gouvernante qui m’avait élevé. Les autres avaient été congédiés aussitôt après leur service du matin.

Celte triste soirée est encore aussi présente à ma mémoire que si elle datait d’hier. Nous étions dans le grand salon disposé pour le bal qui ne devait plus avoir lieu. Il était à peine éclairé par la lumière d’une lampe qui faisait scintiller çà et là dans la pénombre les guirlandes de cristaux du lustre et des girandoles. Je me tenais près de ma mère que je voyais lutter contre l’accablement. Mon père, grave, mais non attristé, eut à remercier nos amis fidèles de leurs offres de service". A ceux qui le blâmaient d’avoir donné sa démission, il répondit :

— C’est un devoir de quitter une position élevée quand on ne peut plus satisfaire aux conditions d’existence qu’elle impose. L’homme ne perd rien de sa dignité tant qu’il sait conformer les besoins de sa vie au pouvoir de ses ressources. Il en est une qui supplée à toutes les autres quand celles-ci nous font défaut, c’est l’amour du travail; ma femme et moi nous travaillerons.

— àlais, demanda quelqu’un, que ferez-vous de votre Gabriel ?

Mon père me regarda fixement, puis il répondit :

— Un homme, s’il plaît à Dieu !

Le souvenir de cette parole, dont je ne pouvais .pas alors mesurer la portée, m’émeut encore.

Il avait été décidé entre mes parents qu’après une telle catastrophe nous ne pouvions plus habiter Paris , où les besoins journaliers d’un ménage même modeste étaient maintenant trop coûteux pour nous. Un jour , sur l’ordre de mon père, ma mère ainsi que M’adeleine, qui ne voulait pas nous quitter, s’occupèrent des apprêts de notre départ.

Ils ne pouvaient exiger ni beaucoup de fatigue, ni beaucoup de temps, car nous n’avions le droit d’emporter que ce qui nous était strictement nécessaire.

Par suite du règlement définitif de ses affaires, mon père avait été contraint de céder, avec le bail de notre appartement, le riche mobilier qui le garnissait, et, sauf trois couverts, la totalité de notre argenterie. Il ne s’était non plus réservé que quelques volumes de sa précieuse bibliothèque. Quand il les eut distraits de leurs rayons, il adressa, avec une émotion visible, un regard d’adieu à ses autres livres. Sa sévère probité ne lui permettait pas de manifester autrement le regret de ce qu’il abandonnait.

Notre fidèle Madeleine, qui, jusqu’au dernier moment, avait imité le calme et la résignation de ma mère, eut un véritable accès de désespoir lorsqu’il lui fut enjoint par ses maîtres de laisser intacte la magnifique lingerie confiée depuis tant d’années à ses soins, et dont elle était si fière.

L’acquéreur de nos meubles, que je ne vis jamais, devait arriver le lendemain matin pour prendre possession de l’appartement,

— Nous ne l’attendrons pas, dit mon père, ce soir nous serons loin d’ici.

En effet, vers la tombée du jour, Madeleine, suffoquée par les soupirs quelle s’efforcait d’étouffer, vint annoncer que la voiture qui devait nous emmener et emporter avec nous le peu qu’il nous restait de notre prospérité passée, attendait dans la cour de l’hôtel.

La dernière porte ayant été fermée, mon père rassembla toutes les clefs pour les remettre au concierge , et il descendit, donnant le bras à ma mère. Je l’entendis lui dire plusieurs fois, comme pour raffermir sa marche chancelante : — Courage, ma chère Hélène; courage et merci!

Madeleine, ne cessant pas de murmurer et de gémir, nous avait précédés en bas. Quant à moi, je suivais mes parents >avec lenteur; il me semblait que mes pieds ne pouvaient se détacher de chacune de ces marches que je ne devais plus remonter. Je commençais enfin à comprendre ce qu’avait de regrettable le bien-être dont j’avais joui jusqu’alors. Près d’arriver au dernier degré de l’escalier, je m’arrêtai pour jeter encore un regard en arrière; mon père s’aperçut de ce temps d’arrêt, et m’interpella brusquement :

— Le temps de la lâcheté est passé , me dit-il ; c’est devant toi que tu dois regarder désormais.

Ce fut la seule parole sévère qu’il m’adressa durant le voyage que nous allions entreprendre.

Au moment de monter en voiture, ma mère, ayant deviné que je m’efforcais de lui dissimuler les larmes qui me montaient aux yeux, murmura dans un soupir :

— Ah ! si tu avais voulu travailler !

J’acceptai d’autant mieux ce reproche qu’il était un écho de celui que je me faisais parfois intérieurement, sans avoir cependant cessé de le mériter ; mais je ne parvins pas à comprendre comment mon travail d’écolier , si satisfaisant qu’il eût été , aurait pu conjurer la ruine de notre maison et nous épargner la douleur de cet exil volontaire.

Je n’appris que beaucoup plus tard le mot de cette sorte d’énigme : révélation qui me remplit de reconnaissan(?e et d’admiration pour mes généreux parents.

La mite à la prochaine livraison .

PEUT-ON SÉPAREPi l’éducation de l’instruction? (Q

On entend dire souvent : « L’éducation vaut mieux que l’instruction. «

' (’) Voy. sur le même sujet, I. 11, 183J, p. 71,

Magasin Wttoîiësq(je.

Quoi de plus excellent, en effet, que l’éducation, qui a pour objet à la fois la culture du cœur et de l’esprit? Que peut-on désirer de meilleur et de mieux?

Mais, prenons-y garde, comment serait-il possible de

comprendre une bonne, une véritable éducation, sans instruction ?

Est-ce que 1 instruction n’est pas un élément essentiel necessaire, de toute éducation? Et si l’instruction entre inévitablement dans l’éducation, comment peut-on les opposer l’une à l’autre? ^

L éducation est l’ensemble : l’instruction, même entendue dans le sens le moins large, est une partie essentielle U tout. Le sont là deux choses inséparables.

Si 1 on vous présente un jeune homme d’extérieur agréable, poli, honnête, exprimant de faons sentiments vous serez charmés; mais si, vous entretenant avec lui’ vous découvrez qu’il ne sait rien, qu’il n’a rien appris’ que c est un ignorant, ce qu’on appelle en langage d’écol lier un ane, vous ne pourrez pas vous empêcher de penser que c est la une singulière « excellente, éducation. »

Bien elever un jeune homme, c’est cultiver tout à la toib son cœur et sa raison , ses facultés morales et ses facultés mtellectiielles; c’est développer en lui les éléments d amelioration de l’homme tout entier, de manière à le reiidre bon, intelligent, capable, utile à ses semblables. Ive disons donc pas que l’éducation vaut mieux que instruction , mais disons qu’il faut réunir l’une à l’autre et que ni 1 une ni l’autre, prises séparément, ne sauraient suffire.

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