SULLY
■l.KOILL'AIJMÇ: s;
Sully. — Dessin de Chevignard, d’après Edelinck.
.\ii début de ses Mémoires, rédigés, comme on le sait, sous ses yeux par des secrétaires, Sully se fait raconter la première origine de ses relations avec Henri IV , et ce récit est tout un tableau qui, dans sa solennité naïve, suffirait seul à faire deviner les hautes qualités et aussi les travers pardonnables qui devaient caractériser plus tard le grand ministre.
« Nous ramentevrons (rappellerons) à Votre Grandeur, lui disent ses scribes, que monsieur votre père... considérant que l’aîné de ses fds avoit des incommodités qui lui ùtoient l’espérance qu’il pût réussir dans le monde, jeta les yeux sur vous, en qui il avoit remarqué non-seulement une grande vigueur de corps et d’esprit, mais une grande inclination à la vertu et une forte aversion contre le vice ; ce qui lui ayant fait concevoir une grande espérance de vous, il vous appela un jour dans la chambre de la haute tour, et en la seule présence de la Durandière votre préf-epteur, vous dit :
'i j-.n: XMV. — .Ianvikr 1870,
« Maximilien, puisque la coutume ne me permet pas de vous faire le principal héritier de mes biens, je veux en récompense essayer de vous enrichir de vertus , et par leur moyen (comme on me l’a prédit) j’espère que vous serez un jour quelque chose. Préparez-vous donc à supporter avec courage toutes les traverses et difficultés que vous rencontrerez dans le monde, et, en les surmontant généreusement, acquérez-vous l’estime des gens d’honneur, et particulièrement celle du maître à qui je vous veux donner, au service duquel je vous commande de vivre et mourir. Et quand je serai sur mon partemenl (départ) pour aller à Vendôme, trouver la reine de Navarre et monsieur le prince son fds, auquel je vous veux donner, disposez-vous de venir avec moi, et vous préparez par une harangue à lui offrir votre service, lorsque je lui présenterai votre personne. »
Ce désir paternel se réalisa peu de temps après. La présentation eut lieu en l’année 1.571. T.e jeune Rosny (il
ne fut fait duc de Sully qu’en 1606) était alors âgé de onze ans. Lorsqu’il fut à genoux devant Henri de Navarre pour lui jurer obéissance comme à son maître et seigneur, il le fit « en si beaux termes, avec tant de grâce et d’as- » surance et un ton de voix si agréable », que le prince, qui avait seize ans, le releva, l’embrassa deux fois, et, entre autres paroles aimables, lui donna à son tour sa foi de prince qu’il « l’aimeroit toujours et qu’il ne se présenteroit jamais occasion de lui faire acquérir du bien et de l’honneur sans qu’il s’y employât de tout son cœur. »
« Du bien et de l’honneur. » Sully, on le voit, n’oublie rien dans l’engagement que prend dès ce premier jour son maître, et dans la suite, en effet, il devait veiller avec soin à ce que la promesse fût tenue tout entière. C’est là le côté faible que l’on a dû constater chez Sully. Mais, tout en reconnaissant qu’il se préoccupa toute sa vie de « relever sa maison dans son ancienne splendeur » et de lui rendre les richesses quelle avait perdues « par le mauvais ménage de, ses devanciers », il faut ajouter, en dépit des mauvais bruits dont le médisant ïallemant des Réaux s’est fait l’écho, que Sully concilia l’accroissement de sa fortune avec l’intégrité administrative la plus scrupuleuse. Quant aux titres, s’il en mérita et en accepta beaucoup, il sut du moins refuser le plus beau qui fût alors en France, celui de connétable, et cela parce que, pour le porter, il lui eût fallu abandonner sa religion et se déclarer catholique. 11 semble pourtant que cette conversion, qu’il avait lui-même conseillée à Henri IV, devait lui coûter moins qu’à bien d’autres, car c’est lui qui avait dit ces paroles si hardies pour son temps : « Je tiens pour infaillible que les hommes qui vivent et meurent dans l’observance du décalogue , qui aiment Dieu de tout leur cœur, chérissent leur prochain comme eux-mêmes et espèrent obtenir leur salut par la mort et la justice de Jésus-Christ, ceux-là, qu’ils soient protestants ou catholiques, ne peuvent pas manquer d’être sauvés, car ils ne sont d’aucune religion erronée, mais bien de celle qui est agréable à Dieu. » — Ces principes, qu’il avait professés devant Henri IV, il refusa obstinément de les appliquer pour lui-même le jour oû il aurait pu être soupçonné d’agir dans une pensée de vanité terrestre.
Il faut donc , en dépit de quelques faiblesses, laisser à ce caractère toute sa hauteur, toute sa droiture rigoureuse et inflexible. Depuis l’heure où, enfant de onze ans, il s’agenouilla comme page devant le prince de Navarre, jusqu’au dernier soupir qu’il rendit à l’âge de quatre-vingtun ans, il resta fidèle aux austères préceptes qu’il avait reçus, dans « la chambre de la haute tour », de la bouche de son père.
D’abord soldat et compagnon de Henri dans toutes ses longues et pénibles campagnes, il fit constamment preuve de la plus intrépide valeur. A Ivry, par exemple, au début de l’action, il est renversé avec son cheval d’un grand coup de lance qui lui emporte un morceau de mollet ; il est blessé d’un coup d’épée à la main, et à la hanche d’un coup de pistolet. Il trouve un autre cheval et se rejette dans la mêlée malgré ces blessures. Mais, à la seconde charge, il reçoit encore un coup de pistolet dans la cuisse et un coup d’épée sur la tête. Il s’éloigne alors, et malgré l’état piteux où il était réduit, il a l’heureuse fortune de faire quatre prisonniers.
De pareilles journées prouvent que chez Sully le courage était égal aux autres qualités qu’on est plus habitué à lui reconnaître. Comme chef de l’artillerie et comme tacticien de sièges, il était parmi les plus habiles.
Cependant, tous les services de cette nature qu’il rendit s’effacent un peu devant son administration comme ministre des finances. C’est là surtout qu’il fit merveille. Son
coup d’essai fut un coup de maître. « La perception des revenus publics n’élail rien qu’un amas de volcries. » Le roi ne recevait pas le quart des impôts que payait la nation. Les trois autres quarts restaient dans les mains des financiers de tout étage et des courtisans de toute volée. Sully, dès qu’il fut installé, résolut d’aller visiter cinq ou six des plus prochaines « généralités. »
« Ou je me trompe fort, dit-il à Henri IV, ou je trouverai moyen de vous rassembler dans ces généralités, rien qu’en arrêtant les voleries, les trois ou quatre cent raille écus que vous demandez avec tant d’instances à votre conseil des finances , et dont il déclare le recouvrement impossible. Seulement, il faut que j’aie plein pouvoir de suspendre et de nommer tous officiers de finance qu’il me plaira. »
Le roi y consentit. Sully part, et, pendant quelques semaines, il examine, il inspecte, il interroge, il punit, il récompense, et enfin, comme il le dit lui-même, il grappille si bien pour le roi , qu’il revient à Rouen avec soixante-dix charrettes chargées d’argent, et suivi de huit receveurs généraux accompagnés d’un prévôt et de trente archers pour l’escorte.
En vain les ennemis du nouveau ministre cherchent à persuader au roi que cet argent est dû à des confiscations injustes, Sully prouve qu’il a été perçu régulièrement, et Henri, en le remerciant chaudement de ces quinze cent mille livres si inattendues qu’il vient de retrouver , lui dit ; « Je vous donne six mille écus de remerciement, et je porte votre pension de mille francs par mois à six cents écus. Servez-moi toujours ainsi loyalement et ne vous souciez pas du reste. »
Il fallait pourtant qu’il s’en souciât, car ses rivaux, jaloux de son influence et de ses dignités, réussirent parfois à altérer un instant la confiance que le roi avait en Sully. Quelques explications suffirent toujours à montrer clairement à Henri IV combien ces calomnies intéressées étaient méprisables. C’est à la fin d’une de ces conversations que Sully s’étant jeté avec élan aux pieds du roi, celui-ci lui dit cette belle et célèbre parole ;
« Relevez - vous ; ceux qui nous regardent croiraient que vous avez fait une faute et que vous m’en demandez pardon. »
Ce n’est pas qu’il n’y eût parfois entre les deux amis d’assez vives querelles; ils différaient souvent d’avis, et Sully, comme dit Mézeray, « avoit la négative fort rude. » Mais, là encore, Sully finissait par ramener son maître à force de dévouement et de services rendus.
Un jour, Henri étant venu à l’Arsenal, oû demeurait Sully, pour l’entretenir d’un projet nouveau, et s’étant vu désapprouver, sortit en grondant : « Voilà un homme que je ne saurais plus souffrir, dit-il tout haut; il ne fait jamais que me contredire et trouver mauvais tout ce que je veux; mais, par Dieu, je m’en ferai croire et ne le verrai de quinze jours! » Malgré cet accès de colère, le lendemain, dès sept heures, Henri était de nouveau à l’Arsenal et entrait dans le cabinet de Sully, sans se faire annoncer, avec cinq ou six de ses familiers. Il trouve Sully au travail devant une masse de mémoires et de lettres qu’il était en train d’écrire; « Et depuis quand êtes-vous là? » dit le roi. — Dès les trois heures du matin, répondit le ministre. — Eh bien, Roquelaure, dit Henri IV en se retournant vers son plus facétieux courtisan, pour combien voudriez-vous faire cette vie-là? — Par Dieu, sire, répliqua celui-ci , je ne la voudrois faire pour tous vos trésors. »
C’est grâce à cet admirable acharnement au travail que Sully transforma le royaume et guérit les plaies faites par les guerres de religion. Les qualités de « bon ménager »
qu’il avait montrées pour administrer sa propre fortune, il les déploya avec plus d’ardeur encore pour la France, et, en quelques années, il réussit non-seulement à payer les dettes, mais à faire des économies considérables tout en diminuant les impôts. En même temps, comme grand voyer, il arrêtait la dévastation des forêts et des rivières ; ‘il desséchait les marais, traçait un réseau de canaux, multipliait les routes, où il plantait ces arbres qu’on appelle encore des Sullys. Comme surintendant des fortitications , il préparait Vauban ; comme ministre de l’agriculture, il devait rester sans égal, car c’était là sa passion favorite, et une de ses paroles est devenue un dicton national : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles qui nourrissent la France, les vraies mines et trésors du Pérou. »
Il se montra beaucoup moins favorable à l’industrie, et c’était là une de ses querelles habituelles avec Henri ; mais ses résistances sur ce point partaient encore d’un sentiment patriotique. S’il aimait peu les « ouvriers de métiers les fabriques de soie et autres « babioles », que le roi s’efforcait avec raison de créer de toutes parts, c’est que, selon lui, comme il le disait à son maître, « l’emploi » de vos sujets en cette sorte de vie, qui semble être plu- » toi méditative, oisive et sédentaire, les désaccoutume » de cette vie opérative, pénible et laborieuse en laquelle » ils ont besoin d’être exercés pour former de bons soldats. »
Avoir une armée excellente, rien n’était, en effet, plus essentiel pour réaliser ce « grand dessein » de refonte européenne dont Henri entretenait parfois son « bon ami. » Si donc le ministre se trompait, c’était encore par amour pour la grandeur future de la France et pour le plus facile déploiement des destinées qu’il rêvait et préparait.
Le poignard de Ravaillac mit fin à tous les nobles projets des deux grands hommes. Sully, disgracié , quitta la cour, où il s’était fait peu d’amis, tant à cause de sa sévérité financière qu’à cause de la rudesse rébarbative de sa parole. Comme le dit Richelieu en jugeant assez durement son prédécesseur, il n’était pas de ceux qui possèdent les cœurs des hommes par un procédé obligeant, mais de ceux qui les contraignent par leur autorité. Après s’être défait avantageusement de ses charges, il passa les trente dernières années de sa longue vie dans ses châteaux, vivant en grand seigneur féodal, marchant et sortant escorté de gentilshommes, de pages, de prdes suisses portant des hallebardes, etc. Il dînait à Yillebon dans une salle immense garnie de tableaux représentant les grandes actions de son maître. Par cet appareil plein d’un cérémonial déjà suranné, il donnait satisfaction à ses goûts de faste un peu pédantesque. Cette vie solennelle ne l’empêchait pas de se livrer toujours au travail , et parmi ses travaux , il faut compter la mise en ordre des matériaux de ses Mémoires, qui, malgré l’étrangeté et la lourdeur habituelle de leur rédaction, sont un trésor historique de la plus haute valeur : c’est avec raison que leur auteur les a, sur le frontispice, dédiés « à la France, à tous les bons soldats et à tous peuples françois. »
Cette rapide esquisse du caractère de Sully suffira à faire sentir au lecteiw combien est juste le jugement porté dans une vive et éloquente biographie publiée il y a peu de temps.
« Je n’hésite pas, a dit M. Ernest Legouvê , à placer Sully au premier rang parmi les plus remarquables figures que le passé a laissées en exemple à notre siècle. Nul homme ne mérite plus d’être étudié, admiré et imité. Quand on songe à ce qui pendant quarante ans est sorti de cette tête puissante, et toujours au profit de la France, on est attendri jusqu’aux larmes d’un tel labeur. Tout le monde se plaint aujourd’hui que les caractères dispa-
raissent ; eh bien , les jeunes gens n’ont qu’à étudier Sully, et ils trouveront en lui l’un des hommes les plus hommes que la France ait produits; ils apprendront de lui comment on peut être à la fois héroïque et pratique, vaillant et prudent, personnel et dévoué, solennel et simple, droit et fin, ardent au gain et intègre, fidèle à son maître jusqu’à l’ahnégation la plus absolue, mais fidèle aussi, jusqu’au sacrifice, à ce qu’on se doit à soimême. Jamais homme ne montra mieux la différence du mot serviteur et du mot servile, et il est trois choses que jamais Sully ne sacrifia à Henri IV ; sa conscience, sa dignité, et l’intérêt de la France. »