FRATERNITÉ ET LIBERTÉ
S’il y a rien de clair et d’apparent en la nature , et en
quoi il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela :
Que Nature , le ministre de Dieu et la gouvernante des hommes , nous a tous faits de même forme et , comme il semble, au même moule, afin de nous entreconnoître tous pour compagnons ou plutôt frères; et si, faisant les partages des présents qu’elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, aux uns plus qu’aux autres, si n’a-t-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un champ clos, et n’a pas envoyé ici-bas les plus forts et plus avisés, comme des brigands armés dans une forêt, pour y gourmander les plus foihles ; mais plutôt faut-il croire que, faisant aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vousoit faire place à la fraternelle affection, afin qu’elle eût où l’employer, ayant les uns puissance de donner aide et les autres besoin d’en recevoir.
Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en une même maison, nous a tous figurés en même pâte, afin que chacun se pût mirer et quasi reconnoître l’im dans l’autre ; si elle nous a à tous en commun donné ce grand présent de la voix et de la parole pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées, une communion de nos volontés; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et étreindre plus fort le nœud de notre alliance et société ; si elle a montré en toutes choses qu’elle ne vouloit tant nous faire tous unis et que tous uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous naturellement libres , puisque nous sommes tous compagnons ; et ne peut tomber en l’entendement de personne que Nature ait mis aucuns en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
La Boetie , De la servitude volontaire.