‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 422 sur 712 · LES VOIX DU JUGEMENT · texte numérisé non relu

LES VOIX DU JUGEMENT

Un homme riche, du nom de Chrysès, ordonna à ses valets de chasser une pauvre veuve et ses enfants de sa maison, parce qu’elle n’avait pas pu payer son loyer.

Quand les valets entrèrent chez la veuve, elle leur dit :

— Attendez encore un peu , il est possible que votre maître prenne pitié de moi; j’irai à lui et je le prierai.

Sur quoi la veuve se rendit auprès de l’homme riche avec quatre de ses enfants, le cinquième étant malade, et tous le prièrent instamment de ne pas les mettre dehors; mais Chrysès leur répondit ;

(') Un nouveau choix de Paraboles d’ Adolphe Krummacher vient d’être publié (Sandoz, Neuchâtel). Le traducteur est un écrivain suisse de beaucoup de mérite, M. Gustave Revilliod. On lui doit des remercîments et aussi des éloges pour la grâce et la simplicité de son I style ; ces qualités sont celles du bon Krumraacber ; on aime à les re- ! trouver dans son traducteur.

— Mes ordres sont donnés, je n’y puis rien changer; payez ou allez-vous-en.

Alors la mère se mit à pleurer et dit :

— Hélas! la maladie de mon enfant m’a pris jusqu’à mon dernier sou et m’a empêchée de travailler.

Et les enfants prièrent avec leur mère qu’on ne les renvoyât pas.

Mais Chrysès ne voulut rien entendre. 11 se détourna et s’en alla dans son jardin , où il se coucha sur des coussins, comme il en avait la coutume.

La journée était chaude, même accablante, et près .du jardin coulait une rivière qui donnait de la fraîcheur, et l’air était si calme qu’on ne voyait pas une feuille remuer.

Mais tout à coup s’éleva un vent léger, et Chrysès entendit le murmure des roseaux dans la rivière, qui vint résonner à son oreille, semblable à une plainte ; il lui sembla entendre les enfants de la pauvre veuve; il devint inquiet sur sa couche.

Un moment après, il entendit le bruit de la rivière, et il lui sembla être au bord d’une mer immense; il se tourna, il se retourna sur ses coussins.

Il écoutait toujours, quand il lui sembla entendre les éclats d’un tonnerre lointain ; c’était un orage qui approchait ; il pensa alors à la mort et à ce qui la suivrait.

Alors Chrysès se lève, il rentre, il appelle ses valets; il leur commande d’aller chercher la veuve, de lui ouvrir sa maison.

Mais la veuve l’avait quittée ainsi que ses enfants; il fut impossible de la retrouver; elle avait cherché refuge, disait-on, dans la forêt voisine.

Pendant ce temps, l’orage était arrivé; il faisait rage. Chrysès se promenait dans ses salons d’un air soucieux.

Le lendemain, Chrysès apprit que l’enfant malade était mort dans la forêt. Depuis ce jour, Chrysès prit en dégoût son jardin, et sa maison, et ses coussins moelleux, et il ne jouissait plus de l’air frais de la rivière.

Bientôt après il tomba malade, et, dans les rêveries que lui donnait la fièvre, il entendait toujours bruire les roseaux, gronder l’orage, et surtout il voyait des visages en larmes devant lui et croyait entendre des sanglots.

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