LE PRÉSIDENT JE.4NNIN
Pierre Jeannin naquit à Autun, en 1540, de parents qui possédaient « plus de vertus que de biens. » Son père était un honnête tanneur, peu versé dans les lettres, mais homme de sens , qui avait le titre de citoyen et d’échevin de la ville d’ Autun.
Pierre Jeannin fit ses premières études dans son pays natal, et alla étudier le droit sous Cujas à l’Université de Bourges. Avec une organisation puissante, bien équilibrée au physique comme au moral, il déployait à l’étude autant d’ardeur que dans les jeux et les exercices du corps où il excellait. Il avait le jugement droit, le travail opiniâtre, l’esprit net, plus amoureux de logique que de poésie ; il avait peu de goût pour les choses de l’imagination, mais se plaisait aux déductions rigoureuses et aux raisonnements quelquefois subtils du droit romain.
Sorti des rangs obscurs du tiers état, Jeannin ne compta jamais que sur lui-même pour faire son chemin Tnitr M.IV. — 1S70
dans le monde. Lorsqu’il était étudiant, l’astrologie était encore fort à la mode; ses amis lui conseillaient de faire tirer son horoscope, mais il s’y refusa, en disant « qu’il ne » pensoit pas que sa destinée future dépendît des nombres » et des constellations, mais bien des connoissances et des » talents qu’il pourroit acquérir dans le cours de ses » études. »
En 1569, il fut reçu avocat au Parlement de Bourgogne ; il n’exerça cette profession que pendant deux ans, mais non sans succès. Son éloquence avait plus de force que de grâce, plus d’érudition que d’éclat, mais sa parole ne manquait ni de charme ni de clarté.
Sa première cause eut un grand retentissement. La ville de Beaune contestait à la ville d’Autun la préséance au sein des États de Bourgogne. Ce procès durait depuis dix ans et agitait vivement les esprits : « L’honneur du » magistrat d’Ostun étoit en cause et celluy même que sa
» ville avoit reçu par tant de siècles. » (*) Jeannin plaidait pour sa ville natale ; les débats de ce procès ont été conservés aux archives du Parlement de Dijon, et sont un curieux échantillon du genre d'éloquence judiciaire en usage au seizième siècle. Il semble que l’esprit français, à peine sorti des ténèbres de la scolastique , épris de Rome et d’Athènes, doutant encore de lui-même et de ses forces, ne trouvait bons et solides que les raisonnements étayés sur l’antiquité; de Là de nombreuses citations et le déploiement insolite d’une érudition très-vaste, souvent prétentieuse et presque toujours hors de propos. Jeannin ne devait pas échapper au mauvais goût du temps , et ne manqua pas de mettre au service de son bon droit les riches souvenirs de ses abondantes lectures. Il commença en disant « qu’il n’y avoit rien qui méritât d’être gardé » avecque plus grand soing en une république bien polli- » cée, que la dignité des personnes publiques et privilèges » des villes et cités. »
Puis, par des rapprochements inattendus, il trouva moyen de mettre de son côté l’empereur Tihère, l’empereur Honorius, les empereurs de Byzance; d’invoquer l’opinion de Caton, d’Isocrate, de Démosthènes et de beaucoup d’autres; d’appeler à son aide le souvenir des Romains, des Grecs, des Scythes, des Égyptiens, etc....; d’intéresser enfin l’antiquité tout entière à la cause des Autunois.
L’avocat de la ville de Beaune , M® Rouhier , ne fut ni moins érudit , ni moins long ; il dit qu’Autun « n’étoit )> qu’un simple villaige assiz en lieux stériles et infruc- » tueux « ; tandis que Beaune était entouré de remparts et de fossés , et possédait un château, fort. Il faisait valoir aussi que Beaune produisait « les meilleurs vins et fruicts » du royaume n, et que c’était une source de richesse et de trafic pour la France.
Mais Jeannin répliqua, non sans chaleur, dans un langage qui ne manquait pas d’élévation et qui devait singulièrement flatter l’amour-propre de ses concitoyens. Il dit qu’il y avait plus de gloire pour Autun d’avoir ses murailles détruites par des sièges successifs que de les avoir conservées intactes, et il ajoutait ; « Quant à la stérilité du » pays d’Ostun , les plus grandes villes et cités ont tou- » jours été basties aux lieux les plus stériles et les plus » infructueux, comme Lacédémone et Athènes dans la «Grèce... aussy la ville de Rome... Que si le terroir « dudict Ostun n’estoit fertile à produire de bons vins, en » récompense de ce , il estoit fertille à produire de bons )) hommes, et tant de grands personnages desdiez au ser- » vice de la France et employés à manier heureusement )i les plus grandes affaires, par lesquels ils étaient reco- » gneuz vrays successeurs de l’ancienne gloire de ces an- » ciens Ostunois dont ils estaient extraicts comme par une » légitime succession. »
Les plaidoiries ne durèrent pas moins de deux jours : Jeannin gagna sa- cause, et la Cour « maintint les dicts » vierg (■) et eschevins d’Ostun en la possession et jouys- » sancc de seoir et opiner en l’assemblée des gens d’es- )' tats après le vicomte raaïeur (maire) de Dijon et avant » le raaïeur de la ville de Beaune, etc... »
Peu de temps après cette plaidoirie, Jeannin, qui avait alors trente ans, épousa Anne Guéniot, fille d’un médecin de Semur en Auxois, qui lui apporta quelque bien. On voit encore sa statue agenouillée à côté de celle du président dans l’église cathédrale d’ Autun. Son image de nïarbre nous la montre calme et pieuse, florissante de
. ,(!) Magistrat, est employé ici dans le sens latin , poiu' désigner le corps des ofïî.ciers municipaux. ,
(®) Vierg -était' le titre du maire d’ Autun pendant le moyen âge. — Voy. notre tome XIV, 1846, p. 295.
santé et un peu à l’étroit dans sa robe à taille longue; c’était bien la femme qui convenait à Jeannin, simple dans ses goûts , bonne ménagère , économe des revenus de sa maison comme son mari le fut des deniers de l’État ; son honnête figure ne dément point son épitaphe.
Comme avocat, Jeannin fut, selon Saumaise, « facile aux » affaires, fertile aux raisons, haut à parler, et profond ài )) écrire. »
Ses talents le firent choisir par les élus des États de Bourgogne pour être le conseil judiciaire et l’avocat de la province. Les élus étaient une commission de cinq membres qui représentaient les États dans l’intervalle des sessions, et qui se trouvaient chargés d’établir l’assiette des impôts, de diriger les travaux publics et de pourvoir à presque toute l’administration du pays. De nos jours, la commission départementale des conseils généraux, instituée par la loi de 1871, a des fonctions analogues à celles des anciens élus, bien que moins étendues.
Dans cette situation honorable , mais encore modeste , Jeannin manifesta , d’une manière éclatante et glorieuse, son esprit de tolérance et d’humanité. Au moment de la Saint-Barthélemy, le comte de Chabot-Charny était gouverneur de Bourgogne en l’absence du duc d’Aumale ; deux jours après le massacre de Paris, il reçut deux gentilshommes du pays munis de lettres de créance de la part du roi , chargés d’ordres verbaux pour procéder au massacre.
En cette occurrence, le gouverneur réunit son conseil; comme le plus jeune et le moins qualifié, Jeannin opina le premier, et demanda aux envoyés du roi s’ils voulaient rédiger par écrit les ordres qu’ils tenaient de la bouche du roi. Ils s’y refusèrent, disant qu’ils étaient connus et que leur parole devait suffire. «Messieurs, dit alors le «jeune avocat, avant d’exécuter cet ordre qui nous est « signifié verbalement pour la fête de Saint-Barthélemy,
» demandons des lettres patentes. Il faut obéir lentement « aux souverains quand ils commandent en colère. »
Mettant ensuite son érudition au service de l’humanité, il invoqua une loi de l’empereur Théodose qui, après avoir par colère commandé la mort de quatre mille chrétiens, fit défense aux gouverneurs de province d’exécuter « tels «mandements extraordinaires sans avoiiv attendu trente » jours et pris de nouveau les ordres de l’empereur en « bonne et due forme. » La citation était ingénieuse ; mais à côté de ce précédent, qui n’était pas sans valeur à une époque où le droit romain faisait autorité, et sur lequel il eut soin d’insister, Jeannin trouva dans sa conscience d’honnête homme des paroles émues pour, supplier ses collègues de ne pas se rendre complices de ce déplorable attentat. Il dit hardiment « qu’un bon serviteur doit dif- « férer l’exécution d’ordres prononcés dans la violence « d’un mauvais jour, pour la remettre à un lendemain plus « calme. »
Jeannin fut assez heureux pour faire triompher son opinion, et le conseil résolut de demander au roi de nouvelles lettres patentes avant d’obéir aux ordres verbaux de ses émissaires.
La mesure était sage autant qu’humaine; car deux jours étaient à peine écoulés , que l’on recevait de nouvelles lettres par lesquelles « le roy mandoit le mouvement » de Paris être avenu tumultuairement et à l’instigation « de ceux de Guise... «
«... Par ce moyen, ajoute Jeannin, cette violence et « fureur fut arrêtée, et la Bourgogne garantie de mal. «
Quelques années après, en 1576 , Jeannin fut envoyé aux États de Blois par le tiers état de la ville de Dijon. ■Bien'qu’iL'eût été nommé sous l’influenc(ï' des partisans de la Ligue, loin de prendre part aux intrigues de messieurs
de Guise pour susciter la guerre, il combattit tous les projets de violence. A une époque où l’on recourait trop facilement à la force pour trancher les controverses reli-gieuses, Jeannin fut catholique sincère sans être fanatique , et il disait que « la force et la violence n’enseignent ja- » mais le chemin de la piété et du vrai culte et adoration de » Dieu. »
Cet esprit de tolérance et de conciliation est un des beaux côtés de son caractère ; et , par un singulier privilège du sort , il eut l’honneur de demander la liberté de conscience, en France, pour les huguenots, en Hollande, pour les catholiques. «Tous les citoyens, écrivait-il un » jour, doivent éviter et avoir en horreur les guerres de » religion , pour ne remettre au sort des armes ce qu’on » doit attendre avec patience de la seule grâce et bonté de » Dieu, qui nous peut réunir quand il lui plaira et faire en-
» trer son saint esprit dans nos cœurs Ces reraèdes-
» là sont innocents, ne consument pas les finances, ne » font perdre la vie à un nombre infini de gens de guerre,
»> ne comblent de ruine et désolation le royaume. »
Aux États de Blois, le bureau du tiers état de Bourgogne avait arrêté que le roi serait requis « de maintenir » ses sujets en la religion romaine, pourvu que cela se fit » sans rentrer en guerre. »
Dans l’assemblée générale de l’ordre du tiers, Jeannin fut chargé de soutenir ces conclusions au nom de la province de Bourgogne qui opinait la première ; il le fit, non sans éclat ni sans énergie, à côté cle Jean Bodin, qui joua un rôle considérable dans ces débats.
Revenu en Bourgogne, Jeannin devint le conseil et le confident du duc de Mayenne , frère du duc de Guise , et gouverneur de la province.
On raconte qu’il traita le prince à Autun dans la maison paternelle', et lui présenta son père qui n’avait point quitté son tablier de corroyeur, en lui disant ; « Monsieur, voicy » le maistre de la maison , c’est luy qui vous traitte. » M. de Mayenne le reçut à bras ouverts et le fit mettre au haut bout de la table.
Au moment où le duc de Guise et les catholiques de la Ligue se disposaient à entrer en guerre, Jeannin, comme il le raconte lui-même, adjura le duc de Mayenne de ne point s’engager dans cette aventure ; « Je pris la liberté » de lui représenter que cette entreprise seroit cause de » la ruine de leur maison , quelle mettroit la religion en » péril et seroit cause d’apporter beaucoup de dommage à » l’Êtat. »
L’entretien dura quatre heures et fut des plus pathétiques; le duc de Mayenne fut ébranlé et renonça à ses projets ; il fit même écrire à son frère par Jeannin, pour l’engager à en faire autant. Le duc de Guise reçut la lettre au moment de se mettre à cheval; il écrivit au bas : « Ces » raisons sont bonnes, mais elles sont venues à tard ; il est » plus périlleux de se retirer qu’il n’est de passer outre. » Et il signa Guise.
Henri Ht tint à récompenser la fidélité de Jeannin en le nommant conseiller, et quelques années après, en 1581, président du Parlement de Dijon ; ces deux charges lui furent conférées sans finances , avec obligation de les exercer pendant cinq aus.
Son rôle comme magistrat est assez restreint , et les registres du Parlement semblent avoir conservé plutôt la .trace de ses absences que le souvenir de ses travaux. On lit, par exemple, dans un procès-verbal du 7 janvier 1594, que M. le président Jeannin « est venu céans pour saluer » la compaignie et s’excuser s’il n’a pas fait sa charge cy- 0 devant, ce qui est advenu à son grand regret. » Et M. le premier président Brûlard lui répond que « la Cour I* le tient pour excusé, sachant bien qu’il n’a jamais man-
» qué d’affection à faire sa charge , mais que les grandes » affaires, où il a toujours été employé, ne l’ont pu pei'- » mettre »
Il ne résigna cette charge qu’en 1002, lorsqu’il fut nommé intendant des finances ; il n’a jamais été premier président. La fin à une autre livraison.