‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 433 sur 712 · DAVID GARRICK · texte numérisé non relu

DAVID GARRICK

Suite et fin. — Voy. p. 66.

Par une chaude soirée des jours caniculaires, Garrick jouait le rôle du roi Lear et avait ému profondément l’auditoire pendant quatre actes ; à la scène la plus pathétique du cinquième, lorsque tous les yeux étaient mouillés, on vit la physionomie de l’acteur changer tout à coup d’expression. Il luttait évidemment contre une envie de rire qui devint contagieuse. Les nobles, le vieux Kent, Cordelia elle-même, n’y tinrent pas et gagnèrent les coulisses. Le public ne comprenait rien à cet étrange dénoùment de la tragédie. Voici ce qui était arrivé : un gros boucher, assis au centre du premier banc du parterre, avait avec lui son chien, qui, habitué au logis à siéger près de son maître, s’était établi à ses côtés , et , posant ses pattes de devant sur la rampe de l’orchestre, regardait les acteurs de l’air sagace d’un critique ; incommodé par la chaleur, le corpulent boucher avait ôté pour s’essuyer le crâne sa large perruque des dimanches, bien poudrée, et en avait coiffé le bouledogue. Ce bizarre spectateur, ainsi accoutré, avait attiré les yeux de Garrick, et ses muscles s’étaient contractés malgré lui.

Il se piquait, avec raison, d’étudier et de rendre les nuances les plus délicates des personnages de Shakspeare. Macklin disait des deux acteurs en renom : «Barry, dans le rôle de Roméo, entre au jardin des Capulet en seigneur, se pavanant et parlant haut de ses amours, si bien que je m’étonne que les maîtres de céans ne le fassent pas jeter à la porte ou berner par leurs valets ; Garrick , au contraire, se sentant en pays ennemi, marche sur la pointe des pieds, murmure son amour, et se glisse dans l’ombre comme un voleur de nuit. »

Pendant sa dmection, Garrick eut à conjurer un violent orage suscité jfar la malveillance. Il avait fait venir pour

monter un ballet une troupe de danseurs étrangers. C’était en 1755, la guerre avait éclaté entre la France et l’Angleterre; l’animosité nationale s’en mêla. On cria : A bas les Français! A bas les pàpistes! On se battit au parterre. Il y eut du sang versé. Les lustres furent brisés, les vitres des appartements de Garrick cassés. Il suspendit les représentations de la pièce qui servait de prétexte au tumulte. Sept ans après, les troubles recommencèrent à propos de la suppression des entrées à moitié prix pour les pièces nouvelles. Un furieux partisan de l’émeute voulait mettre le feu au théâtre; le comédien Mocedy s’y opposa, et le parterre exigea qu’il vînt demander pardon à genoux au public ; l’acteur s’y refusa par dignité ; son directeur l’approuva et lui continua son traitement, en le dispensant de paraître sur la scène. Ces désordres avaient chagriné Garrick et altéré sa santé compromise. Il résolut de faire un second voyage sur le continent avec sa femme M“® Violetti, qu’il avait épousée en 1749. Elle était belle, et distinguée d’esprit et de manières. Ils parcoururent ensemble l’Allemagne, l’Italie et la France ; ils étaient à Paris lors du grand succès de M'i® Clairon, à qui Garrick avait prédit sa renommée douze ans auparavant. M”® du Deffant les reçut; elle parle avec éloge , dans ses lettres, de ce couple accompli.

Revenu en Angleterre, Garrick se prodigua moins, et employa à écrire les loisirs que lui laissait le théâtre , où il ne paraissait qu’à de longs intervalles. Le roi et la famille royale ayant désiré l’entendre en-petit comité, il leur lut sa pièce intitulée le Léthé, changeant d’accent, de voix, et remplissant à lui seul tous les rôles. Il avait fait, comme préface à cette lecture, une fable dans laquelle il disait qu’un merle devenu vieux et faible, sentant ses ailes fléchir, avait cessé de chanter ; mais que l’appel de l’aigle lui rendant la vigueur et la vie, il avait défié la vieillesse et recouvré la voix.

Le malin Johnson, à qui la chose fut contée, dit que l’appel de l’aigle n’avait guère pour effet de rendre la voix aux merles.

— Il est vrai, ajoutait-il, que les fabulistes font causer les loups avec les agneaux ; mais, à la fin du dialogue, l’agneau est mangé ; l’aigle peut , il est vrai , offrir au merle le même passe-temps.

— On assure, reprit une des personnes présentes, que Garrick a été très-blessé de la froideur du roi ; il s’attendait à une tout autre réception.

— Prétendait-il donc que le roi dût s’extasier et l’acclamer comme le public des galeries à un schelling? Je ne doute pas que le roi ne lui ait donné autant d’applaudissements qu’il lui en était raisonnablement dû, En vérité, quelque grand et extraordinaire que soit le mérite de M. Garrick, personne n’oserait soutenir qu’il n’a pas eu sa juste part de profit et de renommée. Il a régné longtemps sans partage sur le public dont il était le favori, et je ne peux pas compatir à sa peine de ce que le roi et la famille royale n’ont pas été ravis jusqu’aux transports en l’entendant lire le Léthé. M. Garrick ne s’en plaindra pas moins à ses amis, qui, à leur tour, déploreront le manque de goût et de sentiment du roi... M. Garrick plaidera alors la cause de Sa Majesté, qui pensait peut-être à quelque autre chose , à la déclaration des droits de l’Amérique ou à quelque autre affaire d’état plus importante peut-être que le Léthé. Il dira tout cela avec candeur, mais il pardonnera difficilement à ses amis de ne pas le contredire.

Malgré ses acerbes critiques, Johnson aimait Garrick, et ne permettait pas à d’autres de l’attaquer. 11 le défendait alors chaleureusement. L’entendant un jour taxer d’avarice : — Il a été, dit-il, plus libéral de son argent qu’aucun Anglais que je connaisse. Il a donné beaucoup et sans os-

tentafîon. Très-pauvre au début de la vie, il a été malhabile à user de la fortune quand elle lui est venue. Il épargnait quand il ne le fallait pas. Mais il a été généreux dès qu’il a pu l’être, et je suis d’avis que la réputation d’avarice qu’on lui a faite lui a porté bonheur en le préservant d’ennemis ; on méprise un avare , on ne le hait pas. On lui eût reproché avec plus de raison son faste comme inconvenant pour un acteur, et, sur ce point, il eût été plus vulnérable. »

Le comparant à Foote, acteur comique, il disait de ce dernier : — C’est un bouffon payé pour amuser l’auditoire et qui ne vole pas son argent ; mais la gaieté de Garrick a de la délicatesse et de l’élégance ; elle est communicative.

Avec Johnson, il fallait toujours un correctif à l’éloge : — Le mal est, ajoutait-il, que hors la scène, il reste acteur. Entre-t-il dans un salon, il se croit l’objet de l’attention générale, l’homme dont tout le monde attend de l’amusement. Il est vrai que l’attente est rarement trompée ; car il a infiniment de verve, autant d’esprit qu’il en faut, et plus de jovialité qu’homme vivant.

— A-t-il vraiment mérité comme acteur, lui demandait quelqu’un, sa prodigieuse renommée?

— Oui, répliqua Johnson, et au delà, pour avoir saisi l’ârae de Shakspeare, pour s’être incorporé dans le poète et pour l’avoir révélé au monde !

Quand on répéta à Garrick cette réponse de l’oracle de Delphes, des larmes jaillirent de ses yeux : « Ah ! s’écriat-il, une telle louange d’un tel homme! cela compense largement le passé. » Il faisait allusion aux mordantes épigrammes que son vieux maître ne lui avait pas épargnées.

La mort du grand acteur, arrivée le 20janvier 1779, à la suite de violents accès de goutte et de douleurs intolérables, affligea vivement le docteur. Il regretta trop tard d’avoir refusé d’assister au fameux jubilé célébré à grands frais par Garrick en l’honneur de Shakspeare, au mois de septembre 1769, à Stratford, sur les bords de l’Avon.

— Que d’avenir cette mort a tranché! disait-il; mort tout à fait inattendue. A sa dernière heure, il ne se croyait pas en danger. Pauvre Garrick !

Il fut enterré en grande pompe à l’ahbaye de Westminster, dans le coin des poètes {Poets corner), près de l’immortel génie auquel il avait dû sa gloire éphémère.

Garrick était de taille moyenne, plutôt petit que grand, bien proportionné, et doué de grâce et de souplesse. Ses yeux étaient noirs et pleins de feu; sa physionomie, singulièrement mobile, se prêtait aux expressions les plus diverses. Sa voix vibrante et harmonieuse se faisait entendre de toute une salle sans éclat et sans effort. Son geste était contenu ; il avait rompu avec la déclamation outrée et virulente de ses prédécesseurs. 11 s’était inspiré des admirables conseils d’Hamlet aux comédiens :

« Que le geste soit d’accord avec les paroles et les pa- » rôles avec le geste , en observant de ne pas outrepas- » ser la modestie de la nature. »

D’un commerce aimable et facile, Garrick eut pour admirateurs et pour amis la plupart des hommes distingués de son temps : lord Chatham, lord Lyttelton, le duc de Devonshire, le duc de Nivernois. — Il s’occupait de la fondation d’une caisse de retraites pour les acteurs que l’âge ou les infirmités éloignent du théâtre. Peu avaqt sa mort, il avait donné de grosses sommes pour la réalisation de ce projet.

Quant à ses nombreuses œuvres, on peut en dire ce ' que disait la chanoinesse de Piemiremont, M™e de Bourdonne, d’un discours qu’elle venait d’entendre : « Il y a tant d'esprit que je n’y vois pas de corps. »

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