ATTRIBUÉES A GUILLAUME DUPRÉ
Dés notre première anr.ée, il a été question dans le Magasin pittoresque de l’artiste dont on vient d’écrire le nom. Dans un article intitulé Recherches sur la gravure en médailles, publié dans le quarante-cinquième numéro, on lit, à la page 358, à la fin de la colonne 2 ; « L’on a de G. Dupré de très-beaux portraits des grands hommes qui ont vécu sous les règnes de Henri IV et de Louis XIII. » A ce premier âge de notre recueil , en 1833, on savait encore fort mal l’histoire de l’art des médailles, et en particulier on ignorait à peu près complètement celle des médailleurs. Toutefois, en traçant à grands traits ce tableau de la marche de la gravure et de la sculpture en monnaies et médailles depuis son origine jusqu’à nos jours, l’auteur de cet article avait caractérisé assez exactement le style des artistes français dont les œuvres se font admirer même après celles que vit éclore l’heureuse Italie. Avec raison, cet écrivain fait remonter la décadence de l’art des médailles jusqu’au milieu du règne de Louis XIV, et tout en rendant justice aux efforts des artistes modernes, qui, disait-il, marchent sur les traces des Dupré et des Warln, il ajoutait : « Cependant la plupart sont encore loin du travail vrai , large , facile , et pourtant fin et spirituel , de nos artistes français du seizième et du commencement du dix-septième siècle. »
C’est surtout à Guillaume Dupré que s’appliquerait avec le plus de justesse cette appréciation. En ce qui concerne les médailles, Dupré est, en effet, la plus éclatante personnification de l’art français : c’est le premier de nos médailleurs; c’est le mieux doué, et c’était aussi le plus savant. On ne sait où il a étudié ; mais il était sculpteur, et sculpteur habile ; et de même qu’un peintre doit d’abord être dessinateur, un graveur ou un modeleur en médailles n’excellera jamais dans son art s’il n’est aussi sculpteur.
Guillaume Dupré, né à Sissone en Champagne, dans le dernier tiers du seizième siècle, mort vers 1643, n’a pas fait que des portraits de grands hommes ; comme on le disait dans l’article cité plus haut, il a fait aussi ceux de seigneurs et de belles dames de son temps, et aujourd’hui nous donnons une médaille où il a retracé les traits d’une simple comédienne. Cette médaille n’a pas été comprise dans l’œuvre de Dupré, qui forme une des séries du Trésor de numismatique, parce que les auteurs de ce grand ouvrage n’y ont reconnu ni son style, ni son faire, et n’ont pas non plus soupçonné que certain monogramme, qui figure à la fin de la légende, est l’un des modes de signer adopté à cette époque de sa vie par notre grand artiste. La comédienne est Isabelle Andreini, et la médaille , qui porte la date de 1604, a été modelée au moment de la mort prématurée de cette spirituelle personne. Voici la description de cette médaille, qu’il faut ajouter au catalogue encore à faire des œuvres de Guillaume Dupré :
Légende : is.abella andreini. g. g., et un monogramme composé d’un G, d’un D et d’un P, soit Guillaume Du Pré. — Buste à gauche d’Isabelle Andreini. Sous le bras, la date 1604 en creux.
Revers : la Renommée volant dans les airs, et la légende : ÆTERNA FAMA. — Deux exemplaires, l’un en argent, l’autre en bronze, à la Bibliothèque nationale.
Quant à V éternelle renommée promise à la comica gelosa par la légende du revers, il en faut rabattre. La postérité n’a pas ratifié cette promesse. Si la comédienne dont Dupré nous montre les traits sur cette jolie médaille n’a pas été oubliée par les dictionnaires biographiques, sa renommée est bien pâle aujourd’hui, et bien qu’elle ne se
soit pas contentée de paraître sur le théâtre, et qu’à l’exemple de son mari, elle ait écrit des ouvrages qui ont eu leur moment de vogue, les curieux de la littérature, et surtout de la littérature dramatique, savent à peu près seuls son nom, auquel Charles Magnin essayait cependant, il y a trente ans environ , de rendre un peu de lustre en
lui consacrant quelques pages dans un curieux article sur le théâtre en Italie inséré dans la Revue des Deux Mondes. Encore la connaît-on si mal ) qu’on ne sait même pas son nom de famille. Je ne l’ai du moins trouvé nulle part, et partout je la vois désignée par celui de son mari.
Isabelle N... naquit à Padoue en 1562. Élue membre
— Médaille attribuée à Guillaume Dupré. — Dessin de Féart.
de r Académie des intenti (attentifs) de sa ville natale, selon l’usage du temps, elle avait pris dans cette docte compagnie le surnom de l’Enflammée, Accesa. Après avoir longtemps brillé sur les principaux théâtres de l’Italie, Isabelle Andreini vint en France avec une troupe dont son mari et elle -même étaient les impresarii. Les membres de cette troupe se nommaient les Gelosi (les Jaloux) : aussi son mari prenait-il la qualité de comico geloso, et elle-même celle de comica g'elosa, mots dont les abréviations C. G. suivent son nom sur sa médaille, et qu’on retrouve sur l’estampe de Raphaël Sadeler qui la représente à l’âge de quarante ans. Isabelle reçut le plus brillant accueil en France, et fut traitée par le roi et par la reine avec une telle distinction , que Thistoriographe officiel de la couronne, Pierre Mathieu, n’a pas dédaigné de parler du séjour à Paris de cette comédienne, qui, d’ailleurs, avait su se faire une situation exceptionnelle par la dignité de sa vie et de son caractère. A Lyon , où elle se rendit en quittant Paris , la comica gelosa eut autant de succès qu’à la cour, et l’on peut citer un témoignage imposant de la considération que lui avaient valu ses talents et sa vertu.
Isabelle étant morte presque subitement, au milieu de ses triomphes, à l’âge de quarante -deux ans, le 9 juin 1604, à Lyon, les échevins de la seconde ville de France, de cette ville célèbre par sa piété, envoyèrent les bannières municipales à ses obsèques, tandis que le corps des marchands suivit son convoi avec des torches à la main. On ne s’étonnera donc pas de voir le sculpteur du roi modeler une médaille en l’honneur de cette comédienne.
Nous avons parlé, dans le titre de cet article, d’une pierre gravée attribuée â Dupré. Il n’y a pas longtemps qu’on peut ajouter la qualité de graveur en pierres fines à celles de sculpteur et de médailleur que l’on n’a jamais refusées â celui que l’abbé de Marolles, son contemporain, nommait «Dupré le bon sculpteur. » L’année dernière, dans le Bulletin de la Société de l’histoire de l'art français, publié en juillet 1875, on pouvait lire un article intitulé ; Guillaume Dupré, graveur en pierres fines. L’auteur, M. Chabouillet, y faisait connaître une pierre gravée en creux qu’il croit pouvoir attribuer à Guillaume Dupré, et déclarait ne pas vouloir attendre le jour où il pourra publier un travail sur Guillaume Dupré et son fils Abraham, dont il réunit patiemment les matériaux depuis des années, pour se donner le plaisir d’apprendre à ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’art français, que Guillaume Dupré ne s’est pas contenté de modeler des médailles, mais
qu’il a aussi gravé en creux sur pierres précieuses, « Il y a quelques années », dit M. Chabouillet, «j’examinais la collection de camées et de pierres gravées de M. le baron Octave Roger de Sivry, lorsqu’à ma grande surprise, sur une de ses intailles, je remarquai trois initiales inobservées jusqu’alors ; ces initiales m’ont révélé une face inconnue des talents variés de Guillaume. Dupré. Voici la reproduction, par l’habile dessinateur M. Adrien Féart, de cette pierre doublement précieuse, d’après une empreinte que je tiens de son regrettable possesseur. C’est un saphir de 20 millimètres de hauteur, de forme ovale, représentant en buste un prince ou un seigneur revêtu d’une armure sur laquelle il porte une écharpe. A l’exergue, sous le bras, on lit : G. D. P., et je n’hésitai pas à y voir la signature de Guillaume Dupré, qui signait parfois en abrégé.
Pierre gravée attribuée à Guillaume Dupré. — Dessin de Féart.
» Le costume du personnage représenté est celui de la fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle, et quant au travail du portrait, il me parut tout à fait digne de Guillaume Dupré. En un mot, à priori, je crus pouvoir attribuer ce curieux petit monument à notre grand médailleur. » M. Chabouillet n’a pas donné toutes les raisons sur lesquelles il se fonde pour défendre son attribution; il se réserve de les exposer dans le travail annoncé, et c’est alors aussi qu’il recherchera le nom de l’original du portrait sur saphir gravé par Dupré ; mais, dans cette sorte de préface, il cite plusieurs autres intailles qui, selon lui , pourraient bien être également de ce grand artiste. L’auteur terminé en priant ses lecteurs de vouloir bien lui signaler celles des médailles de Guillaume et d’Abraham Dupré qui leur paraîtraient inédites ou peu connues, et notamment toutes celles qui ne se trouvent pas dans le Trésor de numismatique. En répétant cette prière, il nous sera permis d’ajouter que nous souhaitons que la publicité du Magasin pittoresque puisse venir en aide à M. Chabouillet et accélérer l’achèvement du travail qu’il promet aux amis de l’art français.