DÉPARTEMENT DE LA HAUTE-SAVOIE
L’Abbaye d’Abondance (Haute-Savoie). — Dessin de Grandsire, d’après un croquis de M. Ferdinand de Lasfeyrie.
séquence celui des mœurs ; les richesses , mal administrées, diminuèrent rapidement ; si bien qu en 1602, saint François de Sales, évêque de Genève, jugea à propos de remplacer les chanoines de Saint-Augustin par des religieux d’un ordre plus sévère, les Cisterciens. Il paraît cependant que le remède ne fut pas très - efficace ; car l’ahbaye d’Abondance était parvenue, en 1672, à un tel état de décadence, que le pape Clément XII en prononça la sécularisation , à la demande du duc de Savoie Charles- Emmanuel.
L’église de l’ancienne abbaye, simple église paroissiale aujourd’hui, subsiste encore telle qu’elle était au moment de la suppression de l’abbaye. C’est un grand édifice trèsconvenable, mais qui ne contient rien de bien intéressant, si ce n’est un siège abbatial remarquable par son style et son ancienneté.
Abondance est un gros bourg qui, à défaut de son antique abbaye, a toujours pour lui son heureuse situation au milieu de gras pâturages et de terres dont la fertilité étonne presque, en raison de l’altitude où elles se trouvent situées. Le pays est des plus agréables. A certaines heures du jour , il prend un aspect grandiose par les admirables effets de couleur que le soleil, à son lever ou à son coucher, projette sur les grandes montagnes environnantes. La Drance, qui n’est encore là qu’un ruisseau , se creuse bientôt une vallée profonde qui converge , à cinq ou six lieues plus loin, avec la vallée d’Aulps, pour aller déverser les eaux de toute cette contrée dans le lac de Genève, un peu au-dessous de Thonon. De cette dernière ville, qui est le chef-lieu de l’arrondissement, une route facile conduit à Abondance. La distance est moindre et on y arrive plus facilement en partant d’Évian ; mais alors ce sont des chemins de traverse , et il faut commencer par esca- Tome XLIV. — Mars 1876. '13
La province de Chablais est certainement l’une des parties les plus pittoresques de la Savoie ; et cependant c’est l’une des moins parcourues, si l’on en excepte l’extrême littoral du lac de Genève depuis Thonon jusqu’à la frontière suisse. Rien n’est admirable comme toute cette contrée montagneuse comprise entre le lac et le groupe du mont Blanc, où s’échelonnent, par gradins successifs , les cimes neigeuses des montagnes les plus élevées, de vastes plateaux entrecoupés de profondes vallées, et enfin les derniers contre-forts du groupe, d’où le regard enchanté embrasse dans son ensemble le Léman presque entier, les riches campagnes du canton de Vaud, la chaîne du Jura, et une partie des Alpes suisses.
Sur les plateaux se trouvent d’admirables pâturages, et quelquefois des terres d’une grande fertilité. C’est là ce qui valut son nom au lieu qui nous occupe.
Abondance est situé sur une petite rivière peu connue, nommée la Drance , tout près de sa source et non loin des confins du Valais. Au douzième siècle, ce lieu appartenait aux moines de Saint-Maurice d’Agaune. Séduits par sa fertilité, ils résolurent d’y établir à demeure quelquesuns de leurs frères. Ayant obtenu, à cet effet, l’agrément du comte de Genève, de qui relevait alors le Chablais, ils y fondèrent, en 1108, un simple prieuré, qui, bientôt après, en 1144 , fut converti en abbaye. Gelle-ci prospéra rapidement ; ses richesses s’accrurent, ainsi que sa^puissance, à ce point qu’elle vit, à son tour, relever d’elle les abbayes de Sixte, d’Entremont, de Forli, de Notre-Dame de Goaille, et de Goyon. Les religieux d’Abondance, comme ceux d’Agaune, appartenaient à l’ordre des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Mais là, comme dans beaucoup d’autres abbayes , l’extrême prospérité amena bientôt la décadence. Le relâchement de la discipline eut pour con-
lader, pendant une ou deux lieues, des côtes abruptes dont l’ascension n’est pas sans fatigue. Les merveilleux points de vue dont on jouit en parvenant à leur sommet sont , du reste , bien laits pour dédommager le touriste amateur de la belle nature. C’est donc la route que nous lui recommanderons. Du resté , quelque chemin qu’il prenne, il ne regrettera certainement pas la promenade d’Abondance.
LES MÉMOIRES D’UN ÉCOLIER EN VACANCES
Suite. — Voy. p. 85, 90.
Dans l’Éloge de Leibniz, j’ai été fort saisi de ces paroles, d’ailleurs soulignées par mon père avec cette annotation en marge : Très-important.
« Un homme de la trempe de M. Leibniz, qui est dans l’étude de l’histoire , en sait tirer de certaines réflexions générales, élevées au-dessus de l’histoire même ; et dans cet amas confus et immense do faits , il démêle un ordre et des liaisons délicates qui n’y sont que pour lui. Ce qui l’intéresse le plus, ce sont les origines des nations, de leurs langues et de leurs mœurs , de leurs opinions surtout, riiistoire de l’esprit humain , et une succession de pensées qui naissent dans les peuples les unes après les autres, et dont l’enchaînement bien observé pourrait donner lieu à des espèces de prophéties. »
J’ai fait dans ces Eloges des académiciens m\e remarque intéressante : c’est que Fontenelle, qui sans doute ne prévoyait pas en les écrivant qu’il mourrait à cent ans, sans maladie, mais uniquement par une difficulté de vivre, a raconté avec une véritable prédilection la fin de tous ceux qui se sont éteints à peu près de la même manière. C’est en quelque sorte sa propre mort qu’il raconte une demidouzaine de fois.
Il dit de son compatriote Duhamel :
«... Enfin, il mourut le 6 août 1706 d’une mort douce et paisible, et par la seule nécessité de mourir. »
De Cassini :
«... Il mourut le 14 septembre 1712, âgé de quatrevingt-sept ans et demi, sans maladie, sans douleur, parla seule nécessité de mourir. »
De M. Morin :
«... Il s’éteignit le l®'' mars 1 715, âgé de prés de quatrevingts ans, sans maladie, et uniquement faute de force. » Du père Malebranche :
«... Il fut toujours spectateur tranquille de sa longue mort, dont le dernier moment, qui arriva le 13 octobre 1715, fut tel qu’on crut qu’il reposait. »
De M. de la Dire :
«... Il a eu le bonheur que l’âge ne l’a point m.iné lentement et ne lui a point fait une longue et languissante vieillesse. Quoique fort chargé d’années, il n’a été vieux qu’environ un mois, du moins assez pour ne pouvoir plus venir à l’Académie ; quant à son esprit, il n’a jamais vieilli. Après des infirmités d’un mois ou deux, il mourut sans agonie et en un moment, le 21 avril 1718. »
De M. des Billettes :
« Un régime exact et même des austérités lui valurent une santé assez égale ; elle s’affaiblissait peu à peu par l’âge , mais elle ne dégénérait pas en mâladies violentes. Il conserva jusqu’au bout l’usage de sa raison, et, le 10 août 1720, il prédit sa mort pour le 15 suivant, où elle arriva en effet. Il était âgé de quatre-vingt-six ans. » De M. Ruysch :
« II. mourut le 22 février 1731, âgé de plus de quatrevingt-douze ans, et n’ayant eu sur une si longue carrière qu’environ un mois d’infirmité... Beaucoup de grands
hommes n’ont pas assez vécu pour voir la fin des contradictions injustes et désagréables qu’ils s’étaient attirées par leur mérite, et leur nom seul a joui des honneurs qui leur étaient dus. Pour lui, il en a joui en personne, grâce à sa bonne constitution qui l’a fait survivre à l’envie. »
N’est-il pas vraiment très-singulier qu’à tout ce qui précède, on puisse ajouter que l’auteur de ces notices mourut à cent ans, sans maladie, et par la seule difficulté de vivre ?
23 août.
Ma sœur est venue, et nous sommes allés avec ma mère ■ à la Roche. Il s’agissait dlune visite chez le notaire de l’endroit. Quel drôle de notaire ! Sa vie se passe à collectionner des cannes. Il nous en a montré plus de huit cents; et quellés cannes ! quels bâtons ! quelles houssines ! quels gourdins ! Une vingtaine au plus de ces cannes sont réellement jolies, et les autres, pour la plupart, très-laides. Pour quelle bastonnade universelle ce monsieur se prépare-t-il donc? Ce qui m’a confondu, c’est que ce notaire collectionneur de bâtons historiés se moque d’un de ses voisins qui a, dif-il, la manie de collectionner des tabatières.
En revenant. Dieu sait si nous avons ri du notaire et de ses gourdins !
Albertine et mon beau-frère, son mari, m’ont emmené chez eux. Albertine a été très-bonne fille comme toujours, et son mari très-bon garçon. Je ne m’étais pas encore promené comme aujourd’hui dans leur joli village de Richefeuille. Si l’on en excepte le boulanger, le boucher, l’épicier, un quincaillier-libraire, quatre cabarets, la gendarmerie et la pharmacie du beau-frère, tout est tanneur dans ce pays-là. Du reste, la plupart de ces tanneurs sont, à ce qu’il paraît , très-riches. Quelques-uns, retirés des affaires, se sont fait bâtir de superbes maisons pour y vivre de leur bien; mais mon beau-frère prétend qu’au lieu d’en vivre ils en meurent, parce qu’ils ne savent plus, une fois hors du métier, appliquer à rien leurs facultés. L’ennui, la pléthore, la paralysie progressive, les maladies de l’estomac ou des entrailles, voilà ce qu’ils se préparent. Trois d’entre eux, cette année, sont devenus fous par suite d’abus alcooliques. Cependant , je suis allé chez un de ces rentiers qui m’a paru fort intéressant. Il a aujourd’hui quatre-vingt-sept ans , et il élève des pigeons avec une véritable passion. Il en possède plus de soixante variétés, choisies parmi les plus rares. Je me suis bien amusé à entendre le tapage de ses pigeons-tambours, qui s’exercent toute la journée aux plus frénétiques rataplan.
Ce bonhomme ne quitte pas un instant ses volières ; il y est plein d’attention et d’activité. Jamais une heure d’indisposition. Son ardeur le conserve jeune, et trèsprobablement il s’éteindra comme les vieillards de Fontenelle, non par maladie, mais parce qu’il faut mourir.
Mon beau-frère me raconte qu’il a connu, étant enfant, un vieux et vénérable pasteur protestant , grand théologien, qui, arrivé à quatre-vingt-onze ans, s’était persuadé qu’il ne mourrait pas, mais qu’il serait, pendant son sommeil, emporté au ciel...
25 août.
Je suis revenu ce matin seulement de chez ma sœur. J’ai trouvé en rentrant une lettre du camarade la Luzerniére, conçue en ces termes :
« Mon cher,
» C’est de demain en huit l’ouverture de la chasse; mes parents invitent pour cette solennité une douzaine d’amis et m’autorisent à inviter quelques-uns des miens ; je viens donc de leur part (et de la mienne, bien entendu) te prier de venir prendre part à la fête. Nous avons le comte Rodolphe des Érables, le marquis Xavier de Laval; M. Bour-
MAGASIN PlTTORESQUË.
guin, notre député, en est également ; la douzaine est complétée par des cousins et des oncles. De mon côté , j’invite Arthur, Hector, Anatole et ton cousin Raoul. Tu vois que ce sera complet. Je compte sur toi. Tu es le seul de mes invités que mon père et ma mère ne connaissent pas; mais ils m’assurent qu’ils seront ravis de faire ta connaissance. Je leur ai beaucoup parlé de toi ; ils ont vu dans le journal tes succès au lycée ; et mon père s’est trouvé, il y a quelques années, en rapport avec le tien qu’il estime beaucoup. Donc, tu seras en pays de vieilles connaissances. Viens, viens, et arrive la veille de l’ouverture. J’irai âu-devant de toi avec l’américaine à l’arrivée du train de trois heures. Nous n’aurons que onze kilomètres à faire en américaine pour arriver au château. Je t’indique l’heure de l’express, afin que tu sois moins de temps en route et pour que tu aies moins de fatigue ; car, même avec l’express, tu en as pour quatre heures et demie de chemin de fer. Prépare immédiatement ta malle et vite en route pour le manoir des
» LA Luzernière. »
J ai communiqué cette lettre à ma mère , qui tout de suite m a dit de ne pas songer à faire ce voyage, parce que mon père, en ce moment, ne permettrait pas ce séjour dans une famille riche et luxueuse, de situation et d’habitudes si différentes des nôtres...
26 août.
Tu as très-bien compris ce que te disait ta mère â propos du voyage chez la Luzernière ; mais tu n’en as pas moins été toute la soirée d’assez mauvaise humeur. Tu as répondu en quelques mots à la Luzernière que devant accompagner ton père dans plusieurs petits voyages pour Ie.squels ta parole était donnée à quelques amis de la famille, tu ne pouvais, à ton grand regret, accepter l’invitation si gracieuse et si cordiale qui t’était faite, etc., etc.
Les choses en sont là, et ce petit incident, mon garçon, ne t a pas mis en extrême gaieté.
27 août.
Tu... non, je suis aujourd’hui moins vexé contre moimême, et j’abandonne le tutoiement.
Pour me remettre de ma petite contrariété d’avanthier, je m en suis allé dans la campagne avec trois ou quatre volumes de poésie... Il y a des moments où j’ai besoin de lire des vers... Assis sur l’herbe du coteau, dans un lieu ravissant d’où l’on voit toute la vallée et ses gracieux circuits, j’ai ouvert un de mes volumes ; c’était Jocelyn, de Lamartine. J’en ai relu les commencements si pleins de fraîcheur et de charme, et mes yeux malgré moi se sont mouillés au passage où Jocelyn , qui a juste mon âge, dit, parlant de sa mère :
Son baiser m’a sonné mes seize ans accomplis.
J avais aussi un volume de Racine, et j’y ai relu ce que j y relis toujours, les chœurs d’Athalie.
Tout 1 univers est plein de sa magnificence.
Qu on 1 adore, ce Dieu, qu’on l’invoque à jamais !
Son empire a des temps précédé la naissancé.
Chantons, publions ses bienfaits !
En vaiu l’injuste violence -\u peuple qui le loue imposerait silence,
Son nom ne périra jamais.
Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance; tout 1 univers est plein de sa magnificence.
Chantons, publions ses bienfaits !
Il donne aux fleurs leur aimable peinture ;
Il fait naître et mûrir les fruits ;
II leur dispense avec mesure Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits.
28 août.
J’ai passé encore une grande partie de la journée à courir la campagne avec mes chers poètes. J’ai pris aiijourd hui dans la bibliothèque de mon père un recueil que je n avais pas encore lu : les Dernières chansons, de Louis Bouilhet. Je 1 ai lu d un bout à l’autre! les petits vers y sont d un réussi complet. Il y a, entre autres, la chanson des Brises, que je n’ai pu m’empêcher d’apprendre par cœur, et pour laquelle, ma foi, j’ai composé un air dont je suis très-content, puisqu’il me permet de chanter ces beaux vers tout seul au fond des bois. Il me semble, en les chantant, que je deviens moi-même une de ces brises harmonieuses.
Réveillez-vous, arbres des bois !
Tressaillez toutes à la fois,
Forêts profondes !
Et, loin des rayons embrasés,
A la fraîcheur de nos baisers Livrez vos ondes,
.'Vimez-nons !
Cliantez tous,
Pins et houx,
Fougères !
Nous passons.
Nous glissons,
Nous valsons.
Légères.
Oh ! comme avec un bruit joyeux Nos ailes battent sous les cieux,
Grandes ouvertes !
Oh ! le délire et la douceur De se rouler dans l’épaisseur Des feuilles vertes i
Quels doux sons !...
Les chansons Des pinsons,
Des merles !
Bois bénis.
Tous vos nids Sont garnis De perles !
Quand nous aurons quelques instants Joué sous les berceaux flottants De vos ramures,
Nous reviendrons dans les cités Mêler un peu de vos gaîtés A leurs murmures.
Ouvrez-vous Devant nous,
Pins et houx,
Fougères !
Nous passons,
Nous glissons,
Nous valsons.
Légères.
Mon père , à qui je chantais ces vers sur l’air de ma composition, m’a dit :
— Ton air est trop compliqué. A de si jolis vers il ne faut que très-peu de musique. La plus simple mélopée, ce serait assez. C’est le contraire de ce qu’il faut pour des opéras grossièrement rhythmés et rimés. Lamartine avait désapprouvé qu’on mît le Lac en musique; c’était ne pas comprendre qu’il y est :
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges Jeter l’ancre un seul jour?
J ai été étonné et ravi de l’émotion de mon père en récitant ces vers. La suite à la prochaine livraison^