ORPHÉE
Parmi tous les triomphes de la Musique et de la Poésie que M. Paul Baudry a pris pour sujets de ses brillantes peintures dans le foyer du nouvel Opéra, celui d’Orphée,
vainqueur de la nature sauvage et vainqueur de la mort, est celui qui montre le mieux leur puissance.
Toute l’histoire d’Orphée n’est, à vrai dire, dans la fable antique , que le symbole, singulièrement expressif et paré de toutes les grâces que les Grecs savaient mettre dans leurs récits, de cette puissance qui s’exerce sur la nature entière, dompte les âmes, et survit à celui qui en a été pour
un temps le sonore et fragile instrument. Orphée était, disait-on, le fils delà muse Calliope et le favori d’Apollon. Ses chants étaient si doux et si pénétrants, que rien ne leur pouvait résister. Ce n’étaient pas seulement les hommes, mais aussi les animaux, qui en ressentaient l’influence. Les oiseaux pour l’écouter suspendaient leur vol à travers les airs; les poissons quittaient les profondeurs des eaux; les
bétes féroces sortaient de leurs antres et de leurs forêts, et venaient ramper à ses pieds; lesai’bres mêmes à la rude écorce et les rocliers qui paràissetit insensibles S’émouvaient à sa voix; lorsqu’il chantait, les ruisseaux coulaient plus doucement et les nuages glissant dans le ciel se diapraient de plus vives couleurs. Orphée perdit Eurydice, son épouse tendrement aimée, et, dans son désespoir, il ^trouva des accents plus pathétiques encore que êeux qui avaient entraîné l’univers sur ses pas. Pour la revoir, il osa descendre au séjour des morts : les ombres errantes accoururent aux sons de sa lyre ; Cerbère, le chien à triple tête qui garde l’entrée des enfers , cessa d’aboyer et de mordre; la roue à laquelle est attaché le malheureux Ixion s arrêta; les impitoyables Furies elles-ihêmes s’apaisèrent. Pluton et Proserpine permirent à Eurydice de retourner avec lui vers là lumière | mais Orphée ne devait pas jeter un seul regard aUr ËUrydicé avant d’être revenu sur la terre. Il se Soumit à celte loi avec joie, et, suivi par celle qu’il venait d’arrâcher à la mort, il s’avança silencieusement dans la voie ténébreuse: il n’avait plus que quelques pas h faire, et déjà le Soleil qui éClaire les vivants commençait à dissiper l’Obscurité : sOn impatience de revoir Eurydice ne püt alors se contenir, il se retourna; mais il ne vit pltis derrière lui qu*Un pâlë faUtôme qui s’évanouit aussitôt, et n’enténdit la voix de celle qu*il aimàit que pour recevoir d’elle un dernier adieu, ëept mois en^ tiers Orphée demeura assis sur les riVéS dü Strymon, où il avait VU disparaître Eurydice, plongé dânS sa douleur et évitant le commerOë des humains ; puis , fuyant tout contact avec eUx, il gagna les Solitudes sauvages dU mont Pihodope et de l’Haemus. Mais il y fut poursuivi par les femmes de laThrace, servantes de Bacchus, dont il àvait méprisé le culte grossier, lui, serviteur du dieu de la ld=mière et de la poéslë. Les hâeclianteS, dans la fubeUr de l’orgie, par laquelle elles Célébraient léur dlèU, PimmO== lérent et déchirèrent son coCpS. §â tété et sa lÿfë, entrai-, nées par les flots de PHébrus, furent longtemps agitées par les vagues, jusqU*à ce qu’elles furent poussées entln vers nie de Lesbüs et recueillies par ses habitants: Depuis ce moment, nié éolienne devint une terre féconde en poëtes et en musiciens, età Afitlssâ, où était SOn tombeâu, les rossignols chàntâlêllt pluS doucement qu'eh aucun lieu du monde.
Gës accents inspirés du chânteur de la Thràce,
Qui tenaient l’uniVers sôUs leur charmé âi-fêté.
Les fiionstres des fdréti entraînés SUf sà trace.
Les vënts même enCtlâinés et ihuets dâris fespàcé,
Lès torrents suspendant léüf flot précipité.
Ils Vivèfet : imtflolé dans rivfesSë sanglante,
Quâtid il rendit au ciël son souffle harmonieux.
Le fléüVe qui portait sa tétë palpitâhte A pris pUür ië vèii|ër une voix ëloquetite Qui répète Sa fflort aux échos furieux.
Quand sâ lyre tdUCha le§ rochërs d’Éolie,
Elle rendit encorè üti son mélodieux :
La sdlitudé alors de sa Voix s’est remplie ;
Les flots qüi l’èiit brisée et l’ont ensevelie Y raurmurérit toujours dans la langue des dieux.
LES MÉMOIRES D’UN ÉCOLIER EN VACANCES
Suite. — Voy. p. 85, 90, 98.
30 aéût.
Eh! mon garçon , te voilà depuis deux jours en voyage avec ton père et ta mère ; car pour te consoler de n’être pas allé chez les la Luzerniére, ton père a voulu te faire faire, à huit lieues de chez vous, un voyage à la mer. Vous êtes la chez de vieux parents pas très-gais. Le mari, an-
cien juge, a SûLxanlo-qiiatorze ans; la fornmb Ch à qliatfeyiiigls; Mon père affirmé que ces Vénérables patents ont été aUtréffiis très- avisés et Irês-spirlUteffi; mais... Allütis, allons, rëspect à la famille!... Olii, voilà que tu les respectés, c’est ttès-bien; mais, û moil Dieu ! que tu Çeilhiliës ! Si du moins tu avais le temps de lë promener à ton aise au bord de la mer!... Mais pas du tout! il faut être là pour le déjeuner, et le déjeuner dure de onze heures à trois heures. Et puis, à cinq heures, c’est le dîner, et le dîhet ne finit plus. On prend le càfé ou le thé à huit heures. Ma tante alors se retire, et tout le monde suit, chacun avec son bougeoir. C’est un spectacle que de voir dans le corridor et dans l’escalier la lente et longue procession. En avant , avec son bougeoir, c’est la bonne de ma tante, puis ma tante tenant aussi sa lumière ; elle monte appuyée sur la bonne. Après elle un domestique (toujours avec la bougie) et le grand-onde portant aussi le petit luminaire. Ta mère suit, puis ton père, et puis toi, mon cher. Tout cela ne te divertit pas, pauvre enfant ; mais que te faut-il donc? N’ira-t-on pas pour toi réveiller la princesse Schéhérazade et lui dire : Venez, princesse, conter à monsieur qui s ennuie un de ces beaux contes que vous contez si bien.
l®>’ septembre.
Nous sommes rentrés hier au logis. Mon père est reparti en voyage pour une instruction judiciaire. Ma mère, tout à fait réiablie, a fait entrer sa bonne chez une vieille dame du pays. Mon père , en partant ce matin , m’a recommandé de prendre un peu part aux soins du ménage, ce que je fais, J ai nettoyé les chaussures, scié du bois, puisé de 1 eau, broSsé les habits; ma mère a été très-contente. Dans l’aptés-midi, je me suis promené un peu au bord de l’Amblettë, éil faisant la chasse aux libellules eu en herborisant. Je veux décidément me remettre à labo-" tânique.
4 septembre.
d’était un pressentiment qui me faisait, il y a trois jours, me remettre à la botanique: En effet, le médecin de Martincoiirt, M. Marqtlésy, et sa fille, Mb® Charlotte Marquêsy, sdht venus Hier passer la joüfriéë dleît nous ; il s’en est fallu de bien peli que je ne fusse plus dë fofee cà causer avec M^iie Charlotte, car, depuis notre derulèfe Conversation, elle a poursuivi cette étude attrayante: Deureusement, j’avaiS ces deux jours-ci Un peu rèVü dans là bibliothèque dé mon père la botaniqitë de Marquis, car j’eusse été battu. Ma mère à été pleine d’attëHtlons Charmantes pour Mbe charlotte ; quelle bonne femme que ma mère !
6 ëëptômbre.
Je mé suis remis àüît poëtes cës deux joufs-ci, et voilà qüe j’ai commis (ô mon Dieu !) ma première pièce de vers.
— Il n’y a peut-être pâS un très-grand mal à ça, mon garçon ; mais , au moins , ne va pas t’avisër de montrer tes Vers à personne.
— Oh ! monsieur mon mentor intérieur, soyez tranquille, on ne les montrera pas.
— A la bonne heure ! mais si tu te retfigitais un peu au latin , à l’anglais? si tu repassais un peu ta géométrie et un peu ton algèbre? Voici les vacances plus d’à moitié... ' il ne serait pas mal de préparer sa rentrée au lycée.
8 septèmbré.
J’ai donc refait, depuis deux jours, du latin, de l’anglais, de l’algèbre, etc.; mais aujourd’hui, mon père m’a fait lever dés cinq heures du matin pour aller avec lui aux Catelliers. Partis à six heures de la maison , nous ne sommes arrivés aux Catelliers qu’à dix heures. Nous avons déjeuné au Plat d'araent , entoures de tous les dieux de
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rOlympe. Je voudrais bien savoir à quel temps remonte le papier peint dont est tapissée cette salle d’hôtel. Mon père croit que cette antiquité mythologique remonte au Directoire. Nous avions devant nous un Vulcain qui nous a rappelé l’éclat de rire d’Homère quand le pauvre dieu fait sa fameuse dégringolade. Le spectacle de cet Olympe grotesque nous a mis en gaieté pour toute la journée. Mon père est allé après le déjeuner s’occuper de l’enquête pour laquelle il était allé aux Catelliers , et puis je suis resté seul à visiter les curiosités locales. La plus importante de ces curiosités est, je crois , une vieille maison en bois du quinzième siècle, habitée actuellement par un modeste filassier, mais qui, jusqu’au commencement du dix-huitième, servit de résidence à messieurs les baillis. Cette maison est ornée de sculptures amusantes par leur gaucherie même... Les artistes n’ont représenté dans ces sculptures que des scènes empruntées <à la réalité ; mais quels personnages de fantaisie ! il y a là des hommes, des femmes, des chevaux, des moutons, etc., comme on n’en a jamais vu,
Animanx inconnus aux quatre facultés.
Mon père a été pris jusqu’au soir par son enquête , si bien que nous avons dù dîner encore au milieu des dieux, et revenir à la nuit. Mon père trouve d’ailleurs, et je trouve comme lui, qu’il est très-agréable de courir la campagne, les vallées et les bois par une belle nuit d’été. Nous avons eu dans la vallée des effets de brouillard et de clair de lune admirables.
10 septembre.
Latin, anglais, géométrie ; un peu de promenade avec ma mère ; voilà comment se sont passés ces deux jours.
11 septembre.
Je suis resté toute la journée aujourd’hui dans la bibliothèque de mon père, où je n’ai pas beaucoup lu , mais où j’ai ouvert, regardé et un peu parcouru beaucoup de volumes. Parmi les livres ainsi parcourus, je dois citer les Plaidoyers et æiivres diverses de Monsieur Patni, de l’Académie françoise, un gros volume de 984 pages, imprimé à Paris , chez Sébaslien Marbre Cramoisi} , imprimeur du Roy, rue Saint-Jacques , aux Cigognes, mdclxxx.
Je ne connaissais Patru que par ces vers de Boileau :
Pradon comme un soleil en nos ans a paru ;
Pelletier écrit mieux qu’A.blancourt ni Patru;
Cotin à ses sermons traînant toute la terre. . .
J’ai jeté les yeux sur quelques-uns de ces plaidoyers, très-bien écrits, très-intéressants et pleins d’éloquence.
J’en ai parlé le soir à mon père, qui m’a dit qu’en effet Patru avait été un orateur d’un très-rare mérite et digne d’être plus connu qu’il ne l’est.
J’ai parcouru encore un autre livre que je me propose bien de lire tout entier. En voici très-exactement le titre : « Traitez de l’éqvilibre des liqvevrs et de la pesanteur de » la masse de l’air, contenant l’explication des cavses de » divers effets de la nature , qui n’avoient point esté bien » connus jusqu’ici, particuliérement de ceux que l’on avoit
attribvez à l’horreur du vuide ; par Monsieur Pascal ; se- I' coude édition. A Paris, en la boutique de Charles Savreux, f> chez Gvillaume Desprez , au pied de la tour de Notre- >> Dame, du côté de l’Archevêché, mdclxiv. »
J’ai lu dans ces deux traités, avec un très-vif intérêt, toute l’histoire de la découverte de la pesanteur de l’air.
J’avais bien d’autres livres encore à citer; mais voici que l’on m’appelle...
12 septembre.
Ton père t’a dit ce matin que tu ne lui paraissais pas assez préoccupé de la rentrée des classes, et que tu t’ex-
posais fort à ne pas conserver tes bonnes places de l’année dernière. Après ce petit discours parfaitement mérité , tu t’es remis au travail (mais d’assez mauvaise grâce , conviens-en). Tu n’as pas mal employé ta journée néanmoins. Mais à tes exercices ordinaires de latin, d’anglais, de géométrie et d’algèbre tu as joint un peu de géographie et d’histoire de France.
Aujourd’hui, dès six heures du matin, l’excellent gardepêche, M. Rieux, est venu me prendre pour faire avec ses enfants une promenade en barque. Nous avons redescendu le cours de l’Amblette jusqu’à la Seine , que nous avons remontée jusqu’à l’île aux Rats. C’était une navigation de plus de six kilomètres pour l’aller seulement. Nous avons fait dans l’île aux Rats une superbe collation, composée de pain et des prunes d’un prunier dont nous avons acheté la récolte à un bossu qui habite l’île lui tout seul avec sa femme , deux vaches et un grand vilain chien de montagne. Ce bossu, qui a de l’esprit comme beaucoup de bossus, a voulu, en mémoire de Robinson auquel il se compare, donner à son chien le nom de Vendredi. Il nous a conté, pendant que nous mangions ses prunes , toutes sortes d’histoires très-drôles. 11 y a dans une autre île voisine (l’île aux Oies), nous a4-il dit, quatre habitants qui n’ont d’autre occupation que la pêche, et qui n’en ont pas moins contre lui une vieille rancune; contre lui? Non, mais contre l’île aux Rats, car personnellement il ne leur a jamais rien fait; seulement, c’est une tradition invétérée dans les deux îles que les habitants de l’une détestent les habitants de l’autre. Cela vient, dit-on , de ce que , voilà déjà bien longtemgs, un vacher de l’île aux Rats dérangea la boutique (boîte à poisson) d’un pêcheur de l’île aux Oies... Heureusement le fier bossu, avec sa femme, avec quatre fusils et son chien Vendredi, est, dit-il, en état de résister à une invasion des habitants de l’île aux Oies , si jamais ils tentaient une descente sur son territoire.
Après avoir parcouru l’île aux Rats dans toute son étendue, les enfants du garde-pêche et moi, armés de frondes (comme les anciens habitants des îles Baléares), nous avons fait la chasse aux campagnols ou rats d’eau, premiers habitants de nie; mais, en plus de deux heures, nous n’en avons pas même attrapé un. Rien de plus amusant que de les voir, aussitôt que nous les ajustions, rentrer dans leurs trous à rats. Et puis, un instant après, ils reparaissaient nous faisant des grimaces. Dans une espèce de petit golfe , M. Rieux nous a montré une jolie famille de poules d’eau; mais il ne nous a pas permis même de les effrayer.
En revenant vers l’Amblette, nous nous sommes livrés aux plaisirs de la natation. Nous nous sommes essayés à qui traverserait le plus vite la Seine, et c’est moi qui suis arrivé premier. Le temps a été magnifique toute la journée, et vraiment à souhait pour cette cavalcade nautique.
La suite à la prochaine livraison.