UN DESSIN D’ALESSANDRO VITTORIA
Il y a toute une classe d’artistes qu’on ne saurait apprécier hors du pays où ils ont vécu. Vittoria est de ce nombre; ce fut un sculpteur élégant, un ornemenaniste ingénieux et fécond. Malheureusement peut-être pour sa renommée, son œuvre se trouve en grande partie comme absorbée dans les grandes conceptions de Jacopo Sansovino, son maître, et des deux éminents architectes Palladio et San-Michele. Sa personnalité cependant se dégage quelquefois. Sa décoration de l’escalier d’or et les stucs de la
Fac-similé d’un dessin d’Alessandro Vittoria, appartenant à M. Chevignard et reproduit par lui.
chambre dite des Quatre-Portes, au palais ducal de Venise, dénotent un talent capable de se passer de toute direction et de suffire à la conduite d’un vaste ensemble. On lui attribue généralement l’ordonnance de la chapelle du Rosaire dans l’église des Saints Jean et Paul (Sanzanipolo). Les sculptures de l’autel sont de sa main ; malgré les ravages du funeste incendie de 1866, qui détruisit le saint Pierre martyr du Titien ('), il apparaît sur ces marbres éclatés une grâce svelte unie à une telle entente des lois du bas-relief, que nous n’hésiterions pas à proclamer leur auteur le Jean Goujon de l’Italie du Nord, si nous ne craignions ce que dè semblables comparaisons présentent le plus ordinairement de forcé et de trop absolu.
Vittoria, né à Trente, dans le Tyrol italien, en 1525, mourut à Venise en 1608. Cette longue carrière de quatrevingt-trois ans semble s’être écoulée presque entièrement sur le territoire vénitien.
Outre les importants travaux de Vittoria au palais du-
(') Voy. les Tables.
cal, il faut citer encore ceux du tombeau d’Alessandro Contarini, procurateur de Saint-Marc, monument édifié en 1555, par San-Michele, dans l’église Saint-Antoine de Padoue. Une Thétis et deux figures de captifs forment la part de l’artiste, qui a signé cette fois en véritable statuaire : Faciehat Alexander Victoria. — La réputation du maître s’étendit rapidement, puisque Vasari, dans sa seconde édition de 1568 , le cite avec honneur parmi les membres de l’Académie florentine du dessin.
Le projet de fronton que nous avons reproduit nous paraît attribué avec raison à Vittoria. Le style en est complètement vénitien, et ces allégories de la Vigilance' appuyée sur un coq , de l’Activité tenant en main un sablier et un éperon, dominées l’une et l’autre par une sorte de Gérés à la gerbe emblématique, devaient décorer peutêtre, dans la pensée de l’artiste, l’entrée de quelque uffizio préposé aux approvisionnements de la sérénissime république.
(*) M. Gréart, niembrn de l’Acad. des sciences morales et politiques.
LA LÉGENDE D’ESTRETAT.
Les Laveuses d’Étretat. — Dessin d’Émile Laborne.
En remonlant bien plus hauU que mémoire d’homme, il y avoit haine invétérée et guerre ouverte entre les gens de Cricquetot, lesquels cultivoient le dos de la plaine, et ceulx de Estretat, lesquels vivoient en la vallée, sur le bord de la mer. Injures graves, sévices, coups, blessures et morts d’hommes, chascune des parties pouvoit tels griefs à la face de l’aultre jecter, et croyez qu’ils n’y manquoient guère, soit à propos, soit hors de propos, La cause de ceste haine? Je ne sçaurois la dire, parce quelle n’est point venue jusqu’ <à ma connoissance. Cequejesçay, c’est quelle étoit aigre et envenimée, comme le sont, et le seront toujours, haines qui naissent entre frères, ou parents, ougents de même sang et de même origine. J’ajouterai, sans plus m’estendre sur ce sujet, que d’autant plus furieusement se haïssoient nos gens, que nul d’entre eux n’eust pu dire à propos de quoi il haïssoitraultre.
Les choses estant comme j’ay dict, il y eut une espouvantable sécheresse sur tout le plateau de Gaux. Ce fut, si je ne m’abuse, vers le temps où le roy François, premier du nom, perdit tout, fors l’honneur, par delà les monts.
Mares et citernes estaient à sec; et les puits, je dis même les plus profunds, ne donnoient plus que de la bouc. Les hommes, il est vrai , trouvoient bien encore quelque reste de cidre en cave, pour estancher leur soif, encore touchoit-il à sa fin. Mais les povres animaux tirnient la ÏOME XLIV. — Avril 18'G.
langue de la longueur d'un demi-pied de roy ; et furent vus en maint endroit, vaches et chevaulx se coucher sur le sol, pour y périr de male mort, comme Yirgiüus Maro dit que arriva à l’occasion de la grande peste bovine, laquelle il a narrée bien mignonnement et par le menu.
Lors, les gens de Cricc[uetot tinrent conseil entre eux; les plus avisés et les plus sages furent d’avis qu’une seule chose estoit à faire au poinct où le mal en estoit venu; à sçavoir : se despouiller de tout humain orgueil, envoyer quelqu’un à ceulx de Estretat, et obtenir d’eulx par humbles soumissions et satisfactions, telles qu’il leur plairoit imposer, l’accès de leur belle rivière. Quelques-uns s’estant rescriés, et ayant dict avec colère que tant mieulx valoit eux tretous mourir de soif que s’en aller baisser la creste devant ces meschants mangeurs de febves de marais, il leur fut respondu, par un nommé Lesneval, qui estoit homme de sens et de grand courage, que de la décision à prendre despendoit non -seulement leur vie à eulx, mais celle de leurs femmes et petits enfants. « Quant est de moi, dict-il en manière bien virile et bien naïve, je ne crains poinct la mort, et l’ay prouvé quand il convenoit le faire. Encore faut-il, quand on meurt, mourir pour une juste etvalable cause, et celle-ci ne l’est poinct à mon avis. Convient donc, tousjours»à mon avis , en un tel estrif, et chose si prétieuse que la vie des nostres estant en jeu, que la haine séculaire esmousse sa poincte , et que l’orgueil baisse la creste. J’ay dict! »
«Fi! le couard! grommela un grand malauctru; je, quant
est de moi, tiendrois au moins jusqu’au bout, pour saulver l’honneur! » Mais le grand malauctrii trouva, comme dict le commun proverbe, forgeron pour liiy river son clou. Il reçut premièrement une belle poussée de ceulx qui autour de luy estoient assis, et fut honni de toute l’assistance pour avoir appelé couard un homme dont le courage étoit à cent, que dis-je? à mille piques au-dessus du sien. En second lieu, il se trouva là quelqu’un quileconnoissoit bien et qui paracheva l’ouvrage commencé par les autres, et le despluma de toutes ses plumes de fanfaron. « Il parle bien à son aise de mourir de soif, dict l’autre, lui qui a plus de cidre en cave à lui seul que nous tous réunis. Serions défuncts depuis bel âge, qu’il boiroit encore à sa soif. Il peut alègrement parler de mourir, vu que tout son faict seroit de mourir par procuration , c’est à sçavoir en regardant mourir les aultres ! Ou bien peut-être espère-t-il vendre son cidre aussi cher que de l’or potable; car je le soubçonne de faire quelque peu l’usure. » Là-dessus, il y eut une grande huée contre le grand malauctru, qui, à travers les horions, s’enfuit aussi malmené que le geai de la fable.
Tout d’une voix fut eslu Lesneval pour porter parole au nom de tous, et lui fut baillée commission en bonne et due forme ; 1® qu’il apaisast la colère des gens de Estretat, 2“ qu’il obtînt l’accès de la rivière, sans rien payer, si faire se pouvoit, et, si force estoit de financer, en payant le moins •que l’on pourroit.
Les Criquetotois ne doubtoient pas que leur requeste ne fust finalement accueillie, présentée par un tel homme, renforcée de belles flatteries et humbles soumissions, avec l’argent au bout, lequel ils jugeoient estre argument sans réplique. On les vit donc, hommes, femmes, et jusqu’aux petits enfants, se mettre en queste de tous les vaisseaux propres à puiser l’eau, à la contenir, et à la transporter du val en la plaine. Les hommes rouloient fusts de toute figure et de toute contenance; tonneaux, tonnelets, cuves et cuveaux ; les femmes tenoient en main breusses, brocs, dames-jeannes, marmites et chauldrons. Et pour qu’il fust dict que chascun, en ce commun besoing, avoit besoigné à la mesure de ses forces, les petits enfants trinquebaloient le pot au laict, pour rapporter à boire au petit chat de la maison. Ils s’arrestèrent en cest équipage, sur la hauteur, à l’orée du val, attendant avec grande impatience que Lesneval eust parlé, et que le signal leur fust donné d’en bas de dévaler vers la rivière.
Ceulx d’en bas, avertis par leurs espies et éclaireurs, s’estoient rassemblés tous, et se tenoient en fiére contenance, armés de basions, d’espieux, de gros tribards, de faulx, de fourches-fières et aultres ferrements hostiles.
Eulx ainsi rangés en face des aultres, fut vu Lesneval dévaler d’un bon pas,- agitant cependant en l’air un pennon blanc, la couleur blanche estant signe de paix chez toutes les nations.
Sur l’heure fut eslu par les Estretatois , pour recebvoir Lesneval, ou plutôt pour le contrecarrer, le plus meschant homme, le plus violent en paroles et en actes, le plus amer en dérision, qu’ils purent trouver parmi eux, et ils avoient de quoi choisir. Son nom estoit Croquevielle. Il avoit perdu l’œil senestre en un cabaret du territoire de Cricquetot, où il estoit allé boire par bravade, après quoi il avoit vilainement oultragé l’hôtelier et déclaré qu’il bouteroit, pour payement de son escot, le feu à la maison pour faire rostir la maisonnée, par avance d’hoirie sur le feu d’enfer, lequel revenoit de droict à tous ceulx de Cricquetot. Il reçut pour salaire de son offense un horrifique coup de broc sur
l’œil senestre, et dut se juger encore bien heureux d’en estre quitte à si bon compte; car aulcuns Cricquetotois, ayant ouï l’offense, le poursuivirent jusqu’à la limite des deux pays, jurant qu’ils rapporteroie'nt sa peau pour en orner la maison commune.
Lesneval ne prit nulle peur de la vue de ce mécréant, et parla très-bien, comme parle tout homme qui sent que sa vie, et mieulx que cela, celle des siens, est suspendue à sa langue. D’ailleurs, oultre qu’il estoit bien disant par don naturel, nécessité, mère de tous les arts, lui enseigna sur l’heure, et ce qu’il falloit dire, et comment il le falloit dire. Croyez qu’il eust tiré des larmes d’une roche. Mais nulle roche n’est si dure que le cœur d’un homme meschant, et la puissance de l’orateur est en défault quand le juge est prévenu. A tous ses arguments, Taidtre ne respondoit que par des remuements de teste , des froncements de sourcils, et d’injurieuses prosopopées.-
Quand Lesneval remonstra avec une douceur remplie de dignité que son peuple grièvement se repentoit, et par son ministère faisoit amende honorable, ce meschant respondit rudement ; « Oyez les beaux cornemuseux etle beau repentir. Yous me rappelez un mien ami qui fut pendu hault et court pour ses haults faits. Il se prit à crier, ayant la hart à l’entour du col : « Mes, bons mèssieurs, je me » repens, je mènerai dores en avant la vie la plus édifiante ; » éloignez seulement ceste vilaine chorde. — Trop tard » pour ceste vie, ce lui dit-on ; mais console-toi, le voilà » tout préparé- pour l’aultre. » — Autant nous vous en disons. Amende honorable! c’est, par mafoy, bientôt dit. Mais, est-ce un mets propre pour des seigneurs comme nous? Poinct, poinct ! remportez ceste viande creuse, et vous en nourrissez.
Entendant cela, Lesneval fut en grande angoisse ; mais il pensa, en homme de cœur, qu’il lui falloit semonstrer digne de la confiance que les siens avoient en lui placée. Adoncques, il fit voir, que l’eau défaillant en un pays, tout défailloil à la fois. Plus d’eau, plus de bétail pour labourer et remplir les différents offices d’agriculture, plus de moissons pour l’an prochain ; famine sans faulte, à supposer, ce qui n’estoit point, que l’on pust traisner jusque-là. Ils seroient donc tous réduicts à la besace, n’estoiGce pas peine déjà suffisante pour leurs fautes passées?
Le meschant, là-dessus, fut ouï de tous braire ceste tant païenne response : « Non, non, la peine n’est point en proportion du mal que vous nous avez faict ou soubhaité. Si vous estes altérés d’eau, si sommes-nous altérés de vengeance. Tenez, pourtant, je suis bon prince, rendez-moi seulement mon œil senestre, et puis aprèsparlementerons. »
« Si les choses humaines ne vous esmeuvent, reprit le pauvre Lesneval , que du moins les choses divines vous touchent. Voyez nostre estât. Plus d’eau pour baptiser ceulx qui entrent en ce monde, et pour bénir ceux qui en sortent; plus d’eau pour le saint sacrifice de la messe ! »
L’impie respondit : « 11 n’est poinct, en toute cette rhétorique, question une seule fois de mon œil senestre. Compère, descendez de ces haulteurs théologiques où je ne saurois vous suivre! Hein! voulez-vous point me le rendre, cest œil tant prétieux, et qui me faict tant faulte, lorsque j’entre en délibération de m’esmouvoir et de pleurer? »
Les badaults rirent de ceste pièce d’impiété, sauf quelques bonnes femmes, qui s’indignèrent tout bas et protestèrent en cachette.
Lesneval continua, contre vent et marée : « Plus d’eau pour ia cuicte du pain et des plus communs aliments ; c’est supplicede chaque jour, etdéjcà maintes maladies sont sorties de là. Nous n’avons plus rien que du cidre pour nous préserver de la mort, et encore les fusts commencent-ils à sonner creux. — Voilà, dict Croquevieille, le plus beau de ton discours. Si vous n’êtes plus séparés de la mort que par quelques raeschantes pintes de cidre, buvez double, mes amis, et franchissez-moi viste ce détroit, qui seul vous sépare de l’éternelle béatitude. »
Là encore , les aultres meschants applaudirent. Mais Dieu qui voit et ouït toutes choses, et toutes choses conserve en sa mémoire, prit note de ces maulvaises paroles, avec ferme propos de les asprement punir à son heure.
— C’est donc nostre mort que voulez, reprit Lesneval, la pâleur de l’indignation sur son visage.
— Il se pourroit.
— Ne vous soubvient-il qu’il a été dict : Homicide point ne seras.
— Homicides point ne serons, puisque parla soif seule serez réduicts en l’estât que méritez.
— Homicides serez, sinon de fait, du moins de consentement.
— Amen ! dict l’impie à voix haulte et claire; et croyez bien que le plus tost sera le mieulx.
— Je me jette à vos pieds; je mets le genoil en terre; ne serez-vous esmu de voir en ceste posture un suppliant à barbe grise?
— Par mon œil senestre, exclama Croquevielle, quand tu auras genoil en terre, tu seras plus court d’une coudée, mais c’est tout ce que tu y auras gagné. Que me viens-tu corner de barbe grise?. En un suppliant comme en unambassadenr, je ne considère de quelle couleur il a le poil, mais quelles bonnes raisons il m’apporte; les tiennes ici ne font que blanchir.
Pour qu’il ne fust pas dict qu’il avoit désespéré avant d’avoir tout tenté, Lesneval ploya le genoil. .Alors Croquevielle, en dérision manifeste des sacro-saincts rites de chevalerie , lui bailla par le travers des omoplates un coup véhément de son baston, et dit en nasillant :
— Je te fais chevalier de l’ordre de la Grand’Soif. Çà, relève-toi, chevalier, et soyons amis comme devant , je veulx dire comme sont amis de toute éternité les chiens et les chats.
Dieu nota encore ces maulvaises paroles et le rire dont elles furent accompagnées. Il s’irrita aussi contre ceux qui, ayant pitié dans le secret de leur cœur, ne l’osoient faire voir au dehors.
Il est bon nous ramentevoir, de temps à aultre, que de tout ce qui vient de nous, bien ou mal, rien ne se perd.
Lesneval ayant vu qu’il estoit temps de mettre en branle le grand argument final :
— Si, dict-il, ne voulez du tout nous donner la vie, eh bien , vendez-nous-la !
Quelques-uns du menu peuple dodelinèrent de la teste pour signifier que l’argument pécuniaire leur plaisoit trèsbien ; mais Croquevielle les fit rentrer sous terre par un froncement de son noir sourcil :
Si , respondit-il à Lesneval, ne voulez du tout me rendre mon œil senestre; eh bien ! vendez-lemoi ; tel prix vous me le ferez , tel prix réclamerons de nostre belle eau!
Voyant le povre ambassadeur que tout estoit bien fini de ee costé, puisque des Normands refusaient un profict, leva
les deux paulmes de ses mains vers le ciel. Poussé par le désespoir, il fut sur le poinct de dire : — Le mal que vous nous soubhaitez et nous faictes. Dieu vous le rende !
Mais il fut subitement esclairé d’un rayon de la grâce divine ; il songea qu’il ne convenoit à une créature , si prés de paroistre devant son créateur et son souverain juge, de soubhaiter mal pour aultrui, ni vengeance pour soi ; donc dict d’une voix ferme :
— Le mal que vous nous soubhaitez et nous faictes. Dieu vous le pardonne !
Là-dessus, il se départit de l’horrible Croquevielle, le laissant tout décontict, pour ce qu’il ne s’estoit attendu à telle réplique.
Les meschants le huèrent au départ, et de huées l’accompagnèrent quelque peu de temps. Les aultres se disoient avec contrition ; « Ce jourd’huy, avons bafoué un juste. »
Quand Lesneval eut redit aux siens le mauvais succès de son ambassade, chascun d entre eulx fist paroistre son désespoir selon la couleur de son naturel. Les uns se taisoient et serroient bien fort les poings ; les aultres crioient vengeanee ! d’aultres se voiloient la face ; toutes les mères sanglotoient sur leurs enfants. Lesneval couroit de maison en maison, consolant les affligés , et réprimant les frénétiques, par paroles bien doulces et bien chrestiennes : « Nous n avons plus, disoit-il, de voie humaine par où puissions passer pour atteindre nostre salut; convient donc nous tourner, en toute confiance et humilité, vers Celui qui nous ayant créés peut aussi nous saulver, s’il le veult, et s’il juge l’épreuve suffisante. Tost donc, enfants, à la prière! -Mais comme il est dict que prière ne monte vers le thrône de Dieu, si le cœur d’où elle s’envole n’est pur de toute souillure, pardonnons en premier lieu à eeulx qui nous ont offensés. Allons, enfants, leur pardonnez-vous? » Beaucoup dirent: «Nous pardonnons! »• Aulcuns cependant pensèrent en se détournant : « Nous ne sçaurions ! »
Quand la nuict fut venue , plusieurs femmes de Estretat, ne pouvant dormir, à cause du chagrin qu’elles avoient de ce qui s’estoit passé, se levèrent secrètement, allèrent puiser de l’eau à la rivière, et , à travers les espines des halliers, grimpèrent la pente qui aboutit au plateau. Eschappant aux regards des guetteurs (vu qu’ils dormoient tous par permission divine), elles arrivèrent à Cricquetot, et de çà, de là, frappèrent aux portes des maisons où elles entendoient crier de povres petits enfants : « Ne soufflez mot, disoient-elles aux gens de la maison, car on nous tueroit; ceci est pour vos petits enfants; nous reviendrons quand nous pourrons. » L’une d’elles pénétra en l’ecdise et remplit de son eau le benoistier de l’entrée et celui des fonts baptismaux. L’ecclise estant assez loin , celle-là fut en retard sur les aultres.
Lorsque les femmes de Estretat reprirent le chemin du val, elles, n’eurent pas plus tost commencé à descendre que demeurèrent comme clouées sur place. Elles entendaient, par en bas, des cris de sauve qui peut, et des frappements de pied, comme de gens cherchant à évader mort imminente. Lesvoix crioient : « C’est la fin du monde ! — C’est le déluge ! — A moy, amis, je naye. « Et aulcunes faisaient entendre ces mots : « Nous l’avons mérité ! »
Sans que l’on sentît l’ombre d’un souffle de vent, la mer s’estoit mise à monter sur la rive, à mesure que les femmes montoient sur la coste ; on auroit pu croire quelle n’attendoit que le départ des femmes pour accomplir les ordres qu’elle avoit reçus de Dieu. Sans faire j’ombre de
bruit, elle se respandoit et recouvroit toutes choses sur son passage. S’il m’est permis de comparer chose si grande à auUre chose petite et triviale , la mer se soulevoit et se gonfloit silencieusement, comme le lait versé en un vaisseau qui repose sur un feu ardent.
Et alors, dans le val de Estretat, périrent ceulx que Dieu avoit désignés, et comme triés sur le volet parmi les aultres. A chaque meschant son genre de mort; à chaque juste son moyen de salut.
Quelques hommes qui avoient eu pitié des malheureux avoient eu la même idée que les bonnes femmes. Ils s’estoient levés au milieu de la nuit pour leur porter de l’eau Mais, pour ceste raison que l’homme est moins prompt et moins soudain que la femme à courir au bien, le bien une fois résolu en sa volonté , voicy ce qui arriva : surpris à m.i-coste par ceste mer, qui parfaisoit son oeuvre en silence, s’ils évitèrent la mort, ils n’évitèrent pas la grande peur, et en gardèrent mémoire tout le demeurant de leur vie.
Quelques-uns des meschants, pour ce qu’ils nageoient quelque peu, pensèrent se tirer d’affaire, comme Ajax, de sacrilège mémoire, lequel crioit, s’il vous en soubvîent ;
« J’en réchapperai malgré les dieux! » Mais tout ce qu’ils gagnèrent, ce fut de mourir assommés et non noyés. Car, abordant, ou sur le poinct d’aborder, ils trouvèrent à qui parler, en la personne de ceulx qui avoient le soir précédent refusé de dire:» Je pardonne. » Lesneval arriva à temps pour saulver les derniers abordants.
Ainsi furent saulvés ceulx que Dieu vouloit saulver, et perdus ceux qu’il vouloit perdre. Comme il connoist seul le fond et le tréfond des coeurs, et qu’à luy seul appartient le chastiment, ceulx du plateau, j’entends ceulx qui avoient porté une main violente sur les naufragés (bien qu’ils fussent coupables), ceulx enfin qui avoient empiété sur les droits de sa justice en se faisant justice eux-mêmes, ceux-là furent punis en deux manières : la première est qu’ils furent cause que de ceste espreuve si terrible ne sortit pas pour leur peuple un bien aussi complet que Dieu l’eust octroyé sans cela; vous verrez , par le menu, comment la chose tourna. La seconde sera expliquée de mesme avant qu il soit longtemps. Prenez patience.
En mesme temps que la mer faisoit bonne et prompte justice des meschants; en mesme temps que la bonne femme versoit son eau dedans les deux benoistiers de 1 ecclise, les puits, mai’es, citernes, fosses et fossés, et jusques aux vaisseaux qui estaient en les maisons , se remplirent jusques au bord d’une eau doulce etfraische. Je ne sçais plus quel ancien parle en un de ses escrits de la tant bonne et fine odeur des premières gouttes d’une pluye d’orage tombant sur la poussière sèche de la route. Pareil parfum ressentirent les povres assoiffés, et reconnurent à ce signe que Dieu les avoit saulvés.
La mer s’estant retirée comme elle estait venue , sans laisser ni herbes, ni bestes, ni corps, ni limon d’aulcune sorte , les gens du val , ensagis par l’expérience, retournèrent en leur pays; mais ils furent estonnés comme fondeurs de cloches en n’apercevant plus leur rivière ; la mer l’avoit emportée.
Oui dà, la mer l’avoit emportée, mais non pas tout entière. Voicy ce que Dieu, dans sa justice distributive, avoit décidé :
Ceulx du val n’estant coupables que par moitié , ou à peu prés, ne reçurent que demi-chastiment , les justes faisant pencher la balance du costé de la miséricorde. A
preuve cette rivière qu’ils perdirent , mais non toute, car on leur laissa de quoy se désaltérer, et quelque peu plus. On voit encore ce reste de rivière sortir du milieu des cailloux quand la mer est basse. Deux fois par jour la mer la recoùvre ; deux fois par jour les lavandières y viennent^ faire leur office après le retrait de l’eau salée. La mer, à quelques pas de là , leur dict en son langage : » Soyez bonnes chrestiennes, et vous soubvienne nuit et jour, soir et matin, de ce que j’ay su faire jadis ; car, en un besoin, j’en pourrois bien encore faire autant. Deux fois par jour, je vous donne avis que ceste eau doulce est mienne et non vostre ; et que si je vous la preste, c’est en souvenir de ce que les arrière-grands’mères de vos arrière-grands’mères furent bonnes. »
Ceulx du plateau ne s’estant trouvés bons que par moitié, ne receurent que demi-récompense, les meschants de leur pays faisant trébucher quelque peu la balance du costé de la sévérité. Les grands vents qui desséchoient autrefois le plateau n’ont donc point cessé de souffler ; c’est là la part du mal. Mais Lesneval , par inspiration divine , inventa l’art de disposer par tout le pays de Caux les manses et maisons de paysans, en l’ordre de l’eschiquier , de les entourer de terre taluée , et de les enceindre de beaulx grands arbres, lesquels rompent la force du vent, comme grands et beaulx soldats rompent l’impétuosité de l’ennemi et protègent les foibles qui sont derrière eulx. Aussi n’entendons-nous plus parler de ces terribles sécheresses, qui furent près de dépeupler le pays : voilà la part du bien.
En souvenir des services rendus par Lesneval, desquels le plus grand estoit certes d’avoir porté son peuple au pardon des injures, son nom fut joinct désormais à celui de Cricquetot, qui s’appelle encore Cricquetot-Lesneval.
Les descendants de ceux qui avoient tiré vengeance de leurs ennemis demi-noyés , monstrent encore la marque de leur faulte. Ils portent, étant enfants, cheveulx bourrus, dont la couleur tire sur celle de l’estoupe de chanvre.
Allez vous pourmenant jusques au pays de Caux, et curieusement le parcourez en long, en large, et en diagonale croisée et recroisée ; verrez le petit tronçon de rivière qui vous dira clairement : « Ne péchez, si ne voulez être puni dans la mesure de vostre faute ; vous soubvienne de la justice de Dieu. »
Verrez le plateau, planté en eschiquier, qui vous criera : « Ne faites pas le bien seulement à moitié ; et vous soubvienne de la bonté de Dieu. »
Les cheveulx d’estoupe vous diront : «Vous soubvienne quand mal faictes ou mal méditez, que mal adviendra non pas tant seulement à vous, mais à ceulx qui sont le plus près de vostre cœur. L’héritage du mal , c’est le mal ; et quand vous péchez , vous ouvrez la voie à ceulx qui vous suivent; que dis-je? vous les menez par la main jusqu’à moitié chemin de pécher, dont Dieu les préserve et vous aussi. »