ÉMILE BOTTA
Fils du grand historien auquel Florence a rendu naguère de si grands honneurs, Émile Botta naquit a Tuiin, le 6 décembre 1802. Son père se fit naturaliser Français en 1815.
Pourvu, dès sa première jeunesse, d’une rare instruction et de connaissances variées. Botta s’embarqua, en 1825, comme médecin, à bord d’un navire de commerce
(') Voy. la Table de quarante années, aux mots Layari) et Ninive.
qui faisait voile pour l’Amérique. Il explora les côtes du nouveau monde jusqu’en l’année 1829.
De retour en France, où il s’était fait recevoir docteur en médecine, il se sentit entraîné de nouveau par son goût pour les explorations lointaines, et, en 1830, il entreprit son premier voyage au Levant, où il passa environ quatre ans. Son intention était alors de pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique , et pour réaliser ce dessein , il entra au service du paclia d’Egypte ; grâce à cette haute pro-
tection, il espérait pouvoir pénétrer plus aisément dans le Sennaar.
Il revint cependant en France sans réaliser tous ses projets ; mais comme dans ses divers voyages il n’avait pas ' cessé de s’occuper des sciences naturelles , il fut chargé, vers 1835, d’un voyage entrepris aux frais de l’administration du Jardin des plantes, et il partit bientôt de nouveau pour explorer l’Arabie.
Ce fut à la suite de ce dernier voyage qu’il changea tout
Émile Botta. — Dessin de Bocourt, d’après la peinture de Champmartin , au Musée assyrien du Louvre.
à coup de carrière ; une ordonnance en date du 30 décembre 1839 le nommait agent consulaire à Bustin. Fort heureusement pour la science , il était bientôt envoyé à Mossoul en la même qualité , et il y recevait le grade de consul de seconde classe le 21 septembre 1842.
A la faveur de ses relations de famille, le jeune consul se trouvait en rapport avec plus d’un membre de l’Institut. Ce fut, il le reconnaît loyalement, un savant orientaliste, M. Mohl (auquel on doit la traduction du grand poème de Firdoucy , et dont l’on déplore la mort récente) (‘), qui éveilla le premier sa pensée sur les découvertes archéologiques à tenter dans le nouveau poste auquel il venait d’être nommé. Après avoir fait profit de ces utiles renseignements. Botta se mit immédiatement en route pour gagner les bords de l’Euphrate, et il était établi à Mossoul vers la fin de l’année.
Mossoul, comme on sait, fait partie de l’Asie ottomane,
{’) Janvier 1876.
et par sa position se trouve être le centre de maintes transactions commerciales. Malgré le travail journalier que lui imposaient ses fonctions nouvelles , les conversations savantes qu’il avait eues récemment à Paris revenaient fréquemment à sa pensée. On lui apportait aussi, de temps à autre, des briques couvertes d’inscriptions cunéiformes; sa curiosité était éveillée , l’action la suivit de bien prés ; et ce qu’il y a de plus louable dans cette initiative, c’est que le traitement du jeune consul pourvut seul aux premières dépenses.
Dès son arrivée dans le pays qui avait été déjà exploré parle célèbre voyageur anglais O’Bich, Botta acquit la certitude que ses investigations , pour être fructueuses , devaient se concentrer à quelques lieues de 1 endroit où il avait établi sa résidence officielle. Il se transporta dans un village à peu près désert qu’on désigne dans le pays sous le nom de Khorsabad, et les fouilles commencèrent immédiatement. Quelques indices favorables apparurent tout d’a-
MAGASIN PITTÜRESQGE.
bord ; Botta écrivit à Paris. L’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui n’avait cessé de s’intéresser aux projets du jeune voyageur, lui expédia quelques fonds pour continuer ses fouilles. Plus tard, le gouvernement prit part à l’œuvre, et une somme de trois mille francs fut accordée à notre archéologue improvisé pour continuer ses recherches.
Botta n’avait malheureusement point compté sur les vieux préjugés ottomans , ou , pour mieux dire , sur les odieux procédés de l’autorité locale. C’était alors un certain Méhémet-Pacha qui gouvernait la province. Ce cauteleux personnage s’était tu d’abord, alors qu’il prolitait pour ses constructions particulières des déblais considérables qu’amenaient nos excavations à la surface du sol ; mais dès qu’il s’aperçut, par l’encombrement des briques couvertes d’anciens caractères, que d’importants édifices allaient apparaître , grâce aux travaux des étrangers , il changea complètement de conduite, et son esprit d’hostilité éclata. Ses rapports à la Sublime Porte présentèrent sous le jour le plus faux les travaux entrepris par le consul français. La simple maisonnette qu’avait élevée Botta pour surveiller ses ouvriers arabes fut qualifiée de redoütable forteresse ; l’ouverture des fondations de cette habitation plus que modeste devint un fossé profond destiné à rendre imprenable le fort des infidèles; le droit des gens était méconnu, et la religion sainte des musulmans outragée. « Si l’on n’y prenait garde, ces ruines, objet de la vénération des vrais croyants , et que l’on exhumait sans autorisation , allaient enrichir les Français de trésors immenses. L’étranger, d’ailleurs, ne dùt-il trouver ni or, ni escarboucles, ni saphirs, lisait déjà ces briques écrites que l’on rejetait à la surface de la terre ; elles avaient une valeur que nul n’ignorait à Khorsabad; d’un moment à l’autre, les caractères mystérieux dont elles étaient revêtues pouvaient constater un droit de propriété que les chrétiens (ces maudits de Dieu) cherchaient à se procurer. »
Fort heureusement pour l’archéologie assyrienne qui allait naître, la France était représentée alors auprès de la Porte par un homme d’une vive intelligence et d’ ailleurs infiniment éclairé. M. de Bourqueney sut effacer dans l’esprit du grand vizir l’impression qu’avaient fait naître ces propos ridicules; grâce à une fermeté cachée sous des formes gracieuses, il écarta les embarras qu’on suscitait à Botta; par les soins incessants de notre ambassadeur, celuici poursuivit son travail. Méhémet-Pacha reçut l’ordre de ne plus s’occuper des bjHques écrites; l’ignorance devait se taire, les intérêts de la science étaient sauvegardés.
La situation de Botta devint dès lors toute différente; un dessinateur rempli de zèle et de talent, l’habile Flandin (*), fut envoyé de Constantinople pour l’assister dans ses travaux, le 4 mai 1844. L’artiste apportait à notre antiquaire les firmans qu’il réclamait depuis près d’un an : les fouille^ si longtemps interrompues pour mettre à découvert le palais de Khorsabad furent enfin reprises au mois d’octobre. Tandis que Flandin dessinait les bas-reliefs déjà trouvés, trois cents ouvriers creusaient la terre, et d’immenses trésors archéologiques voyaient le jour.
Environné néanmoins de difficultés sans cesse renaissantes, dont on peut lire le détail dans son vaste ouvrage, Botta n’a pas dénié à son compagnon la part de gloire qui lui revient dans son travail. Voici en quels termes il s’exprime à ce sujet : « Je dois reconnaître le zèle avec lequel M. Flandin s’associa à moi pour achever l’exhumation du monument que j’avais découvert. Moins habitué que moi aux misères de la vie orientale, il ser>tait plus vivement les désagréments d’un séjour prolongé dans un misérable village, sous le climat le plus brûlant, et plus d’une fois sa
(‘) Voy. nos tomes XX, XXI et XXII (1852-53-54).
santé en souffrit; mais son courage ne faiblit pas, même dans les graves circonstances qui mirent un moment en danger le consulat de Mossoul et l’existence de toute la population chrétienne. Sa part dans l’entreprise ne se borna pas à l’exécution des travaux graphiques dont il était spécialement chargé ; mais comme mon emploi ne me permettait pas de rester constamment à Khorsabad , je m’en rapportai à lui pour la surveillance et l’emploi des ouvriers, et je lui dois la découverte de quelques objets qui m’auraient peut-être échappé... Nous travaillâmes donc de concert; et si quelque mérite s’attache aux travaux qui ont amené l’exhumation complète du monument de Khorsabad, M. Flandin doit, à juste titre, en revendiquer une part. »
Fatigué par ses travaux, mais riche de ses nombreux dessins, dont l’ensemble allait former une branche nouvelle de l’archéologie, M. Flandin revint bientôt en Europe. Botta séjourna quelque temps encore à Mossoul pour copier les nombreuses inscriptions cunéiformes qu’il avait mises au jour , et surtout pour faire parvenir en France les restes gigantesques du palais de Khorsabad , qui forment aujourd’hui la portion fondamentale de notre musée assyrien. On sait avec quelle diligence éclairée il fut encore secondé dans cette portion de son œuvre par M. de Bourqueney. Une commission avait été nommée pour constater l’importance de ces vastes travaux ; ce fut sur son rapport que l’on livra au public le grand travail intitulé ; « Monument de Ninive découi)ert et décrit par P.-E. Botta, » mesuré et dessiné par M. E. Flandin ; ouvrage publié » par ordre du gouvernement. Paris , 1847 et années sui- » vantes, 5 vol. in-fol. » (‘)
Ce titre seul souleva dans le temps une ardente polémique, et nous signalons à ceux que ces importantes questions intéressent les mémoires que publia alors M. le docteur Ferdinand Hœfer; ils ont été reproduits dans le volume de l’Univers pittoresque intitulé : Phénicie, Babylonie, Assyrie. Paris, Didot, 1852.
Botta reçut immédiatement la récompense due à ses services : nommé consul de première classe à Jérusalem, en avril 1848, il devint, le 26 mai du même mois, consul général à Bagdad, puis fut renvoyé dans la ville sainte avec le même titre en 1853. De là il passa à Tripoli de Barbarie, le dernier poste qu’il ait occupé ; il obtint le titre de commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur en 1858, et, après avoir été mis à la retraite l’année suivante, il est mort à Paris, le 19 mars 1870.