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EN GRÈCE ET EN ITALIE

L’usage de la charrue remonte, en Grèce et en Italie, jusqu’au passé lointain où les inventions sont enveloppées de fables et attribuées aux dieux ou aux héros qui sont issus d’eux. En Grèce, on nomma tour à tour comme ses inventeurs Jupiter ou Bacchus, Pallas ou Gérés; ces deux déesses en auraient appris l’emploi à Triptolème, qui l’enseigna dans toute la Grèce. D’autres en faisaient honneur àBuzygès,dontlenom signifie « celpi qui lie les bœufs sous (*) J. Chavanne, Aus allen Welttheilen.

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le joug», et il semble que la tradition qui faisait d’un héros de l’Attique le premier laboureur ait été acceptée par les Romains , chez qui on ne rencontre , pour expliquer l’origine de la charrue, aucune légende qui leur soit propre.

La charrue primitive était celle qu’on rencontre encore chez certains peuples, un tronc d’arbre formant avec une de ses branches une bifurcation, qui put servir de pic ou de houe avant qu’on eût l’idée d’y atteler des bêtes de trait. Elle est représentée dans quelques monuments, notamment dans un bas-relief fréquemment reproduit sur les urnes cinéraires de l’Étrurie. On y voit un héros athénien qui combattit à Marathon, d’après la légende, armé seulement de sa charrue, avec laquelle il tua un grand nombre de barbares. Il était inconnu et disparut après la bataille. L’oracle interrogé prescrivit d’honorer d’un culte partilier le héros de la charrue, Echetlaeus en grec. La charrue représentée sur les urnes étrusques n’est qu’un long manche terminé par un crochet.

C’est .cette charrue qu’Hésiode appelle charrue d’une seule pièce ; elle pouvait, sans l’addition d’aucune partie, être pourvue d’un manche : il suffisait pour cela que le même tronc portât deux branches dirigées en sens opposés, lapins forte et la plus courte formant le soc, la plus longue le manche. On donnait d’avance à un jeune chêne ou à un ormeau une pareille disposition, en pliant les branches ou en les assujettissant au tronc par des liens. Nous avons un exemple de charrue d’une seule pièce, dont le manche et le soc sont formés par des prolongements naturels, sur une pierre gravée de la galerie de Florence ; et c’est aussi sans doute cette charrue qu’il faut reconnaître sur les

Charrue grecque.

monnaies des colonies romaines où est rappelée la cérémonie pratiquée à la fondation des villes. On en traçait la limite en creusant un sillon à l’aide d’une charrue attelée d un taureau et d’une vache ; il n’est guère douteux que

cette charrue n’eût conservé, comme tous les instruments qui servaient à l’accomplissement de rites très-anciens, sa forme primitive ; mais on n’en peut être assuré par les images trop peu distinctes que nous offrent les monnaies.

Hésiode, à côté de la charrue simple , place la charrue composée , et il engage le cultivateur à avoir l’une et l’autre préparées dans sa demeure. Il énumère les différentes parties qui doivent être assemblées , et pour chacune d’elles recommande un bois différent : la flèche ou timon sera de laurier ou d’orme , le sep de chêne , l’age d’yeuse ou chêne vert. Ce sont là les trois parties principales qui constituent les charrues composées les plus anciennes, comme le prouvent les explications des commentateurs, d’accord avec des représentations antiques. L’age {gyès) est cette pièce de bois recourbée dont le laboureur, selon le précepte d’Hésiode, doit s’empresser de se saisir, s’il rencontre sur la montagne ou dans la plaine un arbre qui lui en offre la conformation naturelle ; elle constitue à elle seule toute la charrue simple ; dans la charrue composée, c’est la partie inférieure du timon, l’endroit où la charrue est coudée. Cette pièce courbe est bien reconnaissable sur un vase peint de la collection de Luynes, entre les mains de Proserpine, dont la figure est ici reproduite. Quand un commentateur d’Hésiode, Proclus, dit que Page est un bois long , implanté non loin du sep, dans le manche que tiennent les laboureurs pour gouverner la charrue, on doit croire qu’il a eu en vue une charrue telle qu’on en peut observer sur quelques monnaies coloniales romaines et dans un bas-relief publié par Spon : la pièce perpendiculaire que tient en main le laboureur se recourbe pour former le sep, vers l’endroit ou Page vient s’ajuster, comme le dit l’écrivain grec. On voit aussi dans un dessin d’un ancien manuscrit d’Hésiode, souvent reproduit avant que l’on eût découvert des représentations véritablement antiques, une âge fortement courbée et implantée dans le manche à son extrémité, et dans le talon de laquelle le soc est introduit.

La figure qui précède fera également comprendre ce que les auteurs nous apprennent au sujet du sep (élyma). C’est, d’après Hésiode, la pièce dans laquelle doit être enfoncée Page ; d’après le Scholiaste des Argonautiqiies, c’est celle dans laquelle le soc est introduit. La figure démontre que ces deux affirmations ne se contredisent en rien, mais que V élyma est une pièce intermédiaire à laquelle , d’une part. Page est fixée, et d’autre part, à son extrémité, le soc. Les auteurs ajoutent que ces diverses parties sont assujetties par des clous; on voit par la peinture ici reproduite qu’elles pouvaient l’être aussi à l’aide de bandages.

La forme du soc varie dans les représentations antiques qu’on en possède : il est tantôt droit et tantôt courbé, tantôt aigu et effilé comme dans la figure, tantôt comme une pelle, plus large à sa base, en forme de cœur ou de fer de lance.

La flèche se compose de deux parties. Page ou pièce courbe dont nous avons parlé , et le timon qui s’adapte à l’extrémité de Page, au moyen de traverses ou de fortes chevilles, comme on le voit sur des monnaies de la ville d’Obulco en Espagne, ou à l’aide de courroies, comme sont encore liés les timons des charrues usitées en Égypte de toute antiquité. On’appelait du même nom le lien qui attachait le joug au timon.

Le manche {échétlè) est clairement figuré dans l’exemple ci-dessus ; c’est le morceau de bois que tient en main le laboureur et au moyen duquel il dirige la charrue. Dans la charrue primitive , comme on l’a vu , il se confond avec Page, et de là vient le nom du héros de la charrue, Echetlæus.

Les charrues qui sont plus ou moins clairement figurées

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sur des monnaies et sur des pierres gravées sont toutes à peu prés conformes au type reproduit. Celles qui sont encore en usage dans beaucoup de contrées de l’Orient, et même dans une partie de l’Italie, sont peu différentes.

Nous retrouvons les parties de la charrue qui viennent d’être examinées, réunies et complétées encore dans un dessin publié en 1817 par un auteur allemand, Ginzrot, et pris, dit cet auteur, d’un bas-relief décorant la base d’une statue de Gérés, dans la presqu’île de Magnésie. La personne qui le lui avait communiqué, native de ce pays, assurait que l’on s’y servait encore de charrues semblables. Ce serait donc un exemple de la charrue grecque' arrivée à sa perfection. Outre les pièces déjà énumérées, on y remarque un étançon qui joint le sep à l’age, et qu’on retrouve aussi dans le dessin que nous avons déjà cité d’un manuscrit d’Hésiode : il semble que celte pièce ait été confondue avec le sep sous le nom à'élyma; puis deux oreilles ou ailerons, ’attachés au sep près du soc, et dont nous parlerons plus loin, dans les explications relatives aux charrues romaines.

Eehetlæus est un héros grec; mais c’est enÉtrurie que l’on trouve le sujet d’où elle est prise fréquemment répété sur des coffres en terre cuite qui contenaient les cendres des morts. Ce fait suffirait à prouver que l’on a commencé, en Italie aussi bien qu’en Grèce, par faire usage de la charrues impie , formée d’une seule pièce de bois crochue, et nous avons cité d’autres monuments qui le démontrent également. Pour construire une pareille charrue, on pouvait employer un arbre présentant cette courbure naturelle, ou qu’on avait plié tandis qu’il croissait encore dans la forêt, comme le conseille Virgile, qui imite ici les préceptes d’Hésiode. 11 désigne l’ormeau pour cet usage, et appelle hiiris le bois courbé qui constituait primitivement lai^harrue italienne, comme le gyês celle des anciens habitants de la Grèce. La buris ou hura était cette pièce dans laquelle se confondent l’age et le sep (denia/e).

On les sépara, et buris devint le nom de l’age, dans la charrue composée des temps postérieurs ; dentale fut celui du sep. Servius, commentant le vers de Virgile, dit que l’on appelait quelquefois buris la courbe du timon, c’est-àdire la partie supérieure du crochet qui était toute la charrue primitive; urvum,h partie inférieure. Festus, d’autre part, réunit sous le nom A'urvim , qui signifie proprement une chose courbe , l’age et le sep, auquel le soc est fixé.

Le soc {vomer, vomis) et le sep [dentale) unis ensemble sont de même appelés dens par Varron et par Columelle ; cette dénomination date du temps où il n’y avait pas encore de soc ajouté au croc de bois durci au feu. Ce soc fut de cuivre, avant d’être de fer, chez les Étrusques et chez les S.abins, commed’étaient en général les outils d’origine trèsancienne. Il était lié sous le sep ; d’autres fois il y était implanté, dit Varron, comme une dent dans son alvéole. Cette sorte de soc est celle que Caton estimait le plus. Pline en décrit plusieurs. Le soc le plus ordinairement employé avait la forme d’un levier terminé en pointe. Pour les terres légères, on se servait d’un soc qui ne couvrait pas toute la longueur du dentale, mais formait une pointe aiguë à son extrémité; ailleurs le fer était large, présentant un tranchant acéré vers le bout ; il ouvrait le sol par cette large lame et coupait les racines avec ses côtés. Pline décrit encore et range parmi les différentes espèces de socs l’instrument que nous appelons coutre ou couteau {eulter), «qui tranche, dit-il, la terre compacte avant qu’elle soit soulevée , et trace d’avance la ligne du sillon, que le soc ouvre couché à plat sur le dos. » La position horizontale du soc indique ici par opposition celle du couteau, en même temps que la marche de la charrue qui en est pourvue. On distingue nettement le coutéau placé

devant un soc en forme de bêche dans le dessin d’une charrue gravé sur un jaspe vert, qui paraît avoir été suspendu pour servir d’amulette. Ce petit monument est aussi le seul où l’on voie des roues adaptées à la charrue. Ces roues sont mentionnées par Pline comme une invention des habitants de la Rhétie gauloise, et il appelle ce genre de charrue plausU'aratnm. Elle pouvait être connue de Virgile, né dans le Mantouan, qui n’était pas éloigné des contrées où ce genre de charrue fut d’abord en usage; et,

d’après son commentateur Servius, ce serait celle-là même qu’il a décrite et pour laquelle il emploie le terme, il est vrai très-général, àecwrus, quand il dit-que c’est le manche placé en arrière qui imprime une direction à la charrue tout entière.

Le manche [stiva) , muni d’une poignée [manibula ou manieula), pouvait être simple, comme on en a des exemples dans les charrues grecques et étrusques décrites plus haut, ou double, comme dans le dernier exemple.

Dans sa description, Virgile parle encore du timon {temo), qui doit avoir huit pieds à partir du tronc dans lequel il est fixé ou dont il est le prolongement, quand il ne fait qu’un avec la buris; de deux oreilles [aures), qui sont des pièces de bois adaptées au sep, comme elles le sont encore dans les charrues modernes , et qu’on employait dans les pays plats pour relever les deux côtés du sillon {porcæ) tracé par le soc, afin de protéger les semences , qui eussent été gâtées par l’eau séjournant après les pluies d’hivèr; une pièce enfin qu’il nomme le double dos du dentalia. On n’est pas d’accord sur le sens qu’il faut donner à ces mots : peut-être le poëte a-t-il voulu dire que le sep tenait à l’age par des élançons, comme dans l’araire moderne, et on voit en effet un support de ce genre dans notre première figure; peut-être faut-il entendre que le sep était formé d’une double pièce de bois et qu’il se relevait de chaque côté. Servius dit que presque toutes les charrues, en Italie, offraient cette disposition.

Virgile recommande le bois de l’orme pour les pièces principales de la charrue, le tilleul pour le joug, le hêtre pour d’autres parties. Ces bois devaient être suspendus audessus de l’âtre afin d’éprouver leur solidité , car s ils n’étaient pas bons la fumée les faisait fendre. (’)

(') Extrait du Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, par M. Edmond Saglio, au mot Aratrcm, t. 1, p. 353.

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