‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 465 sur 712 · LES INSECTES DESTRUCTEURS DES TABACS · texte numérisé non relu

LES INSECTES DESTRUCTEURS DES TABACS

Les divers auteurs qui ont écrit sur les « petites misères de la vie humaine n ont îuni-^ de raconter les mésaventures

des fumeurs. Il y aurait pourtant dans les infortunes des amateurs de tabac matière à plus d’un chapitre.

Voici, par exemple, un fumeur qui a fait choix d’un cigare d’un brun doré , de forme régulière , d’un parfum agréable, et faisant entendre sous le doigt un craquement de bon augure; cependant, malgré tous les efforts et une aspiration consciencieuse, l’extrémité largement ouverte refuse de s’enflammer, ou bien un côté seulement prend feu, tandis que le reste de la circonférence brûle mal, et, en charbonnant, exhale une odeur nauséabonde. De guerre lasse, le fumeur jette le cigare et en prend un autre, qui parfois ne vaut pas mieux que le premier ; mais , s’il est observateur, il cherche la cause de son insuccès, et, en y regardant de près, il ne tarde pas à découvrir, sur les feuilles extérieures, de petites perforations qui empêchaient le tirage en permettant à l’air de s’introduire par une autre voie que par l’extrémité du cigare. Ces petits trous, presque invisibles à l’œil nu, sont généralement produits par un insecte coléoptère long de quatre millimètres environ, le xylétine serricorne (fig. 2), très-commun à la Louisiane, et fréquemment introduit en Europe avec les tabacs provenant de l’Amérique du Nord. Dans son pays natal, cet insecte ne se nourrit pas seulement de feuilles de tabac ; il dévore indistinctement, comme toutes les espèces du même genre, les végétaux desséchés. D’autres coléoptères s’attaquent aux cigares de la Havane , les rongent dans tous les sens et les rendent complètement vermoulus (fig. 4); tels sont le catorama du tabac, dont nous parlerons tout à l’heure, et l’élaphidion arrosé , qui se trouve à Cuba. Ce dernier est un longicorne, c’est-à-dire un insecte aux élytres dures, aux formes élancées, aux antennes allongées comme celles de nos capricornes (fig. 1); il doit son nom spécifique à son mode particulier de coloration, l’abdomen étant d’une teinte ferrugineuse, la tête, le corselet et les élytres de couleur noire et parsemés de gouttelettes blanches. Le catorama du tabac a été découvert par M. Guérin-Méneville, entomologiste distingué dont la science déplore la perte récente , dans un paquet de cigares qui lui avait été remis par M. Planche, inspecteur alors attaché à la grande manufacture de Paris. Comme le xylétine serricorne, auquel il ressemble à première vue, le catorama doit se ranger dans la famille des térédiles de Latreille, dont tous les membres, sans exception, percent le bois et se nourrissent aux dépens de la substance végétale. Il est parfaitement visible à l’œil nu, puisqu’il mesure cinq à six millimètres de long sur deux à trois millimètres de large, et paraît d’abord complètement privé de tête ; celle-ci, en effet, est fortement inclinée sous le corselet, et n’est guère visible que lorsqu’on examine l’insecte par la face inférieure ; c’est même, pour le dire en passant, à cette circonstance particulière que ce petit insecte doit son nom de catorama, formé de deux mots grecs qui signifient voir en dessous. Le corps, déformé ovale et convexe comme celui du xylétine, est d’un noir de poix et couvert d’un duvet pâle, ce qui donne à l’insecte un aspect luisant et soyeux; le thorax est gibbeux, surtout dans sa portion antérieure , et la tête , examinée à la loupe , est manifestement ponctuée en dessus ; les antennes, insérées en avant des yeux et au-dessus de la base des mandibules, se composent de dix articles fort inégaux : le premier, de forme triangulaire , semble faire corps avec la tête , dont il a la couleur et la consistance ; le second , attaché sous l’angle du premier, est beaucoup plus court et de couleur jaune, comme tous ceux qui le suivent ; le troisième est encore plus réduit, les quatre suivants encore davantage ; les trois derniers, au contraire, deux fois aussi longs que les précédents, et égaux entre eux, quoique de forme différente; le dernier, en effet, est en ovale allongé, tandis que le

huitième et le neuvième s’élargissent tà leur extrémité et produisent, du côté interne, l’etfet de deux grosses dents de scie. Les mandibules, presque entièrement découvertes, sont grandes, aplaties, un peu dilatées du coté externe , arrondies en avant et terminées à l’angle interne par deux dents aigües; les mâchoires sont prolongées en deux lobes ciliés et portent deux longs palpes composés de quatre articles, dont le dernier est en forme de hache; enfin, la lèvre inférieure, beaucoup plus développée que la lèvre supérieure , présente une languette bifurquée et deux palpes à trois articles , terminés à peu près comme ceux des mâchoires. Le développement de l’appareil masticateur nous explique suffisamment les dégâts que peut faire ce petit coléoptère lorsqu’il s’attache à des matières sèches et friables telles que des feuilles de tabac roulées les unes sur les autres. Les élytres, fortement bombées, enveloppent les côtés de l’abdomen et concourent à donner

Insectes destructeurs des tabacs.

1. Élaphidion arrosé. —2. Xylétine serricorne. — 3. Catoraraa du tabac. — 4. Cigare rongé par le xylétine et le catorama.

à l’insecte cette forme ramassée qui lui permetjde se loger dans les cavités les plus étroites ; les pattes sont courtes, et les tarses , de cinq articles , offrent à l’extrémité deux petits crochets simples. Ces caractères singuliers motivent suffisamment la création du genre nouveau que M. Guérin-Méneville a proposé en faveur de cette espèce, dont il n’avait eu que deux individus , et qui est infiniment plus redoutable que le xylétine. Kn effet, tandis que ce dernier se contente de perforer la surface des cigares, le catorama creuse dans l’intérieur des galeries en rapport avec les dimensions beaucoup plus considérables de son corps , et si jamais il venait à se multiplier dans les entrepôts de nos

manufactures, il pourrait , en peu de temps , anéantir le produit d’une récolte tout entière. Mais il serait injuste d’attribuer exclusivement à des coléoptères étrangers les ravages que l’on constate sur les tabacs conservés en magasin, et il paraît malheureusement prouvé qu’un insecte français, le ptine voleur, qui se nourrit de végétaux et même d’animaux desséchés, se rend aussi coupable de délits de même nature.

Quelques orthoptères concourent également à cette œuvre de destruction ; parmi eux nous accuserons spécialement la forficésile maritime , qui vit sur les côtes de l’Amérique septentrionale et qui a été plus d’une fois rencontrée dans les tabacs importés de la Louisiane, et surtout ces horribles cancrelats ou cafards qui ont été introduits par le commerce dans notre pays et qui s’y sont multipliés avec une effrayante rapidité. Certaines maisons de Paris, et particuliérement celles qui sont habitées par des boulangers et des marchands de farine, sont infestées parfois de ces insectes de couleur sombre , exhalant une odeur fétide, et la plupart de nos lecteurs ont eu sans doute le désagrément de faire connaissance avec ces vilains animaux qui sont connus depuis la plus haute antiquité. Aristote et Dioscoride en font mention dans leurs ouvrages , et Pline se fait l’écho des fables qui avaient cours à son époque, en célébrant les vertus médicinales de ces orthoptères. Les naturalistes modernes, qui désignent ces insectes sous le nom de blattes, en distinguent plusieurs espèces : la blatte orientale, qui est actuellement répandue dans toute l’Europe; la blatte américaine, introduite chez nous depuis la conquête de l’Amérique ; la blatte cendrée, commune à Cuba, et propagée par l’homme dans d’autres pays; la blatte indienne, originaire de la même région, etc. Toutes ces espèces se font remarquer par une désolante fécondité et par une voracité sans égale ; on prétend même que l’une d’elles, la blatte américaine, connue à la Havane sous le nom de coiicaraeha, s’attaque aux personnes endormies, et, leur mordant la plante des pieds, leur procure un réveil des plus désagréables. Il est certain que ces terribles ravageurs , s’ils venaient à se propager dans les entrepôts de tabacs de nos manufactures, y causeraient des dégâts peut-être encore plus considérables que les catoramas. Fort heureusement, dans leur pays natal et dans leur patrie d’adoption , les blattes ont un certain nombre d’ennemis que l’homme doit considérer comme de pi'écieux auxiliaires ; ce sont d’abord les oiseaux qui les détruisent partout où ils peuvent les atteindre , et ensuite quelques animaux articulés qui vont les chercher jusque dans leurs sombres retraites. Parmi ces derniers , nous citerons surtout le scorpion, et entre autres le scorpion à deux épines , espèce commune aux Antilles et aux Canaries, et dont la présence accidentelle au milieu des tabacs d’origine étrangère n’a rien qui doive nous étonner. Hâtons-nous d’ajouter que les consommateurs n’ont point à redouter de découvrir au milieu de leurs cigares des débris de ces insectes utiles ou nuisibles ; car les tabacs à fumer sont soumis à une inspection minutieuse avant d’être livrés au public. D’ailleurs, si, malgré la vigilance de l’administration, le fait se produisait, il ne saurait avoir pour les fumeurs de conséquences fâcheuses, l’incinération anéantissant les moindres vestiges de ces insectes de petite taille : aussi n’avons-nous insisté sur ce sujet que pour expliquer les petits accidents que quelques-uns de nos lecteurs ont peut-être eu l’occasion de constater, et aussi de montrer avec quel soin on est obligé de veiller sur les tabacs emmagasinés, pour empêcher leur destruction et pour conserver à l’État une source importante de revenus.

Paris. — Typographie de J. Best, rue des Missions, 18.

Le Gérant, 3, BEST.

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