I. — AVANT l’ÈRE CHRÉTIENNE
Dans l’état actuel de nos connaissances, les éléments les plus anciens de la science géographique sont les inscriptions égyptiennes et assyriennes, qui décrivent les marches des rois conquérants et donnent la liste des contrées conquises, de leurs peuples, de leurs villes et de leurs rivières ; ces indications sont accompagnées souvent de la représentation peinte ou sculptée des habitants vaincus ou prisonniers, de leurs costumes, et d’objets qui servent à les caractériser. Grâce à ces témoignages, dont le plus reculé se trouve dans le tombeau du roi Séti, prédécesseur de Sésostris, on a la preuve que seize cents ans au moins avant l’ére chrétienne la géographie égyptienne pouvait inscrire sur ses cartes, et on sait qu’ elle en connaissait l’usage (®), toute la partie de la région asiatique que circonscrivent la vallée du Tigre, les montagnes de l’Arménie, le Pont- Euxin, la mer Égée et la mer de Syrie.
Le chapitre X de la Genèse , que Ton peut considérer comme une vraie table ethnographique , coïncide parfaitement avec la mappemonde égyptienne telle qu’on peut se la figurer. Les géographes doivent tenir compte également fies notions comprises dans les quatre derniers livres du Pentateuque.
Les monuments géographiques assyriens jusqu’ici découverts, postérieurs à ceux d’Égypte, fie remontent qu’au dixième siècle avant Jésus-Christ. Il paraît résulter des inscriptions cunéiformes que les conquêtes assyriennes s’étaient contenues dans le bassin de l’Euphrate et dans TAsie Mineure.
Les Phéniciens, pêcheurs d’abord, puis navigateurs marchands, entreprirent de longs voyages et parcoururent des espaces considérables de la terre. Ils ont connu non-seulement toute la Méditerranée, mais ils ont atteint les îles Britanniques, exploré les côtes occidentales de la Libye, peut-être même tout le contour du continent africain. Leurs navires ont sillonné probablement la Baltique , la
(') Gê, terre ; graphein, décrire.
p) Cte'ment d’Alexandrie , Stromales , liv. VI. Les quarante - deux volumes attribués à Thot comprenaient une doîcrintion de la terre, une autre spéciale pour l’Égypte, etc.
mer Érythrée jusqu’au golfe Persique, et, peut-être, jusqu’à l’Inde. Malheureusement, on ne sait sur ces vastes expéditions commerciales que ce qu’en ont dit les auteurs grecs et romains : il ne reste pas une ligne qu’on puisse attribuer directement à ce peuple commerçant.
Il en est de même des Carthaginois , qui étaient aussi Phéniciens : ils ont possédé une grande partie du nord de l’Afrique, l’Hispanie, la Sicile. Le seul monument géographique carthaginois que l’on puisse citer est une inscription lapidaire, connue sous le nom de périple d’Hannon {'). Elle lait supposer qu’Hannon, général carthaginois, chargé d’établir des colonies et des comptoirs sur le littoral africain, aurait exploré presque le tour du continent. Dans le même temps, c’est-à-dire vers l’an 509 ou 510 avant Jésus-Christ, un autre capitaine carthaginois, Himilcon, explora les côtes occidentales de l’Europe.
Pour rechercher les éléments de la géographie primitive chez les Grecs, on doit compulser d’abord ce qui se rapporte à l’expédition des Argonautes , au milieu du treizième siècle avant Jésus-Christ. Ces premiers navigateurs, presque fabuleux, seraient partis d’Iolchos eu Thessalie, et auraient exploré une partie des contrées du Nord situées entre le Pont-Euxin et la mer Boréale.
Homère, qui,|d’après le marbre de Paros , vivait vers l’an 907 avant Jésus-Christ, est le premier Grec dont les œuvres donnent des d’enseignements aussi précis qu’utiles pour l’ethnographie et pour la géographie proprement dite.
h' Iliade (^) est réellement géographique; V Odyssée est surtout légendaire.
La Théogonie d’Hésiode, probablement un peu postérieur à Homère , permet de se faire une idée assez exacte de l’état politique et géographique du monde occidental au neuvième siècle. Les limites des connaissances du temps d’Hésiode sont : à l’orient, le Phase; au sud, le Nil; au nord, les Scythes et Pister; à l’ouest, POcéan. Les régions occidentales de l’Italie sont décrites avec un soin particulier par le poète. On peut croire même que sous le nom de fleuve Éridan, Hésiode désigne le Rhône.
Jusque-là, toutefois, au delà d’un espace assez restreint, on n’entrevoit la géographie qu’à travers une sorte de brouillard : deux siècles et demi après Homère, les guerres, l’extension de la navigation et du commerce, surtout les relations de la Grèce avec l’Égypte, ouvrent une voie lumineuse où la science ne s’arrêtera plus.
Thalès, citoyen de Milet, mort en 549 avant Jésus- Christ, affirmait la sphéricité de la terre , et prédisait les éclipses dont il expliquait les véritables causes. 11 connaissait les différents moyens de déterminer la latitude.
Anaximandre, également de Milet, et disciple de Thalès, vivait entre les années 610 à 546 ; il passe pour être le premier Grec qui ait représenté sur un plan les contrées connues du globe terrestre ; « C’est, dit un de nos savants géographes (^), la première carte géographique dont l’histoire ait gardé le souvenir positif. »
Plusieurs auteurs anciens rapportent qu’un autre Milésien, Hécatée (549-472) construisit une nouvelle carte supérieure à la précédente.
Aristagoras, encore de Milet, étant allé à Sparte, en 504, présenta au roi Cléomède une table d’airain sur laquelle était gravé le contour de la terre entière, avec toute la mer et tous les fleuves.
(') Voy. cette relation dans les Voyageurs anciens et modernes,
(-) L’énumération des vaisseaux , au douzième livre , est considérée comme équivalant à une carte de la Grèce au dixième siècle.
(®) M, Vivien de Saint- Martin , Histoire de la géographie et des découvertes géographiques depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. C’est cet excellent ouvrage qui nous sert de guide dans ce rapide résumé.
Le nom le plus célèbre que l’on rencontre ensuite est celui d’Hérodote, né à Halicarnasse, en Carie, l’an 484 avant Jésus-Christ (*). Hérodote, dont Racine recommandait si instamment la lecture à son fils, est aussi admirable comme géographe que comme historien. On voit par son livre l’Histoire qu’il avait visité l’Égypte et Cyrène, la Phénicie, la Babylonie, peut-être la Médie, la Colchide, les colonies grecques du nord du Pont, une partie de la Mésie et de la Thrace, d’autres contrées au nord de la Grèce, la Grèce elle-même , et les îles de l’Égée, de la Sicile et de l’Italie méridionale. On ne peut pas traiter de la géographie ancienne sans consulter Hérodote. i
AprèsHérodote, on doit nommer, parmi les géographes, Ctésias, qui donna une Description de l’Asie; Hippocrate, qui écrivit un livre Sur l’air, les eaux et les lieux; Scylax de Caryanda , qui , vers l’année 509 , explora le fleuve Indus et les côtes de la mer Érythrée; Eudoxe; Éphore, auteur d’une Description de la terre.
Au quatrième siècle, Pythéas, de Massilia (Marseille), fit deux voyages que Ton cite souvent; on les intitule: Description de l’Océan, et Période ou Périple, k. son premier voyage, il entra dans l’Océan , explora les côtes de TIbérie, de la Celtique et de Tîle Britannique ; dans le second, il pénétra jusqu’au fond de la mer Baltique.
On ne saurait omettre de rappeler que les expéditions d’Alexandre (356-323) contribuèrent beaucoup à accroître les connaissances géographiques de la Grèce, en Orient et dans le Sud.
Aristote (384-322), esprit universel qui résuma toutes les sciences de son temps, a écrit un livre du Monde. Il enseignait, comme étant démontré, que la terre était de forme sphérique ; que sa grosseur était peu de chose en comparaison des espaces célestes ; qu’au delà des cercles polaires elle ne devait plus être habitable, etc. Il dit, dans le livre du Ciel, que l’espace occupé par la mer (dans la partie opposée de notre hémisphère) ne devait pas être d’une très-grande étendue, et il en indiquait comme preuve que les éléphants vivent également aux extrémités de la Mauritanie et à celles de TInde. Il est impossible de ne pas être frappé du rapport qui lie cette idée à celle qui conduisit Christophe Colomb en Amérique au quinzième siècle après Jésus-Christ. La mappemonde d’Aristote est déjà très-étendue, quoiqu’il n’ait encore que des notions vagues sur l’Occident et le Nord de l’Europe.
Dicéarque , disciple d’Aristote , voyagea et laissa des écrits géographiques très-estimés des auteurs romains : Tun de ces écrits était intitulé Voyage du monde. Il avait tracé une carte générale du monde habité.
Mégasthène, ambassadeur de Séleucus, l’un des lieutenant d’Alexandre, explora et décrivit le nord de TInde et les contrées limitrophes dans ses Indiques : ce fut lui que les historiens et les géographes de Rome prirent pour guide dans leurs études sur TInde.
Daïmacus, autre envoyé de Séleucus, et Dionysius, envoyé de Ptolémée Philadelphe , contribuèrent aussi à faire connaître l’Asie centrale.
Une expédition du même Ptelémée ajouta aux notions qu’on avait déjà sur l’Éthiopie.
Le plus grand géographe des siècles suivants fut Ératosthène, né à Cyrène vers 274, et mort vers 194. Appelé d’Athènes à Alexandrie, il devint le bibliothécaire et le directeur dn Muséum de Ptolémée Evergète. Il résuma tous les travaux des géographes qui l’avaient précédé, et les augmenta de connaissances nouvelles qui élargissaient le monde connu du côté de l’Orient et du Sud. Il entreprit, idée qui parut alors prodigieuse, la mesure d’un arc
(*) Voy. t. XIV, 1846, p. 390.
déterminé de la circonférence terrestre, pour en conclure géométriquement la grosseur de la terre. G était un esprit élevé : il blâmait les préjugés de race et la dénomination de Barbares que les Grecs donnaient à tous les peuples qui vivaient en dehors d’eux : « Ce n’est ni par le nom, ni par l’habitation, disait-il, que se distinguent les hommes, mais par leurs qualités. »
Hipparque, le plus grand astronome de l’antiquité , et qui professa à Rhodes depuis l’an 165 jusqu’à l’an 125 avant Jésus-Christ, est l’auteur de la division du cercle en 360 degrés, et de l’usage des projections dans le tracé des cartes. 11 représenta les méridiens par des courbes convergentes, système encore admis de nos jours.
Posidonius, né à Apamée, en Syrie, 135 ans avant notre ère, tenta de contrôler l’arc terrestre calculé par Ératosthène, mais sur des données trop incertaines. Son principal ouvrage, consacré à l’étude du globe, était intitulé : l'Océan. Il avait visité les côtes de la mer Méditerranée, depuis l’Égypte jusqu’à l’Hispanie, etvu ou entrevu l’Océan.
Il séjourna à Rome, et eut Cicéron parmi ses élèves.
Scymnus, Geminus et Gléomède, tous trois de Rhodes, écrivirent également quelques ouvrages importants sur la géographie.
Dans l’un de ses ouvrages, Polybe traita de la terre habitée aux environs de l’équateur.
Eudoxede Cyzique doit être placé au rang des voyageurs les plus zélés de l’antiquité. Il voulut s’assurer s’il existait autour de l’Afrique une libre communication entre l’Atlantique et la mer Erythrée. Il partit de Gadès, s’avança vers le sud, et chercha, mais sans succès, à suivre l’itinéraire attribué à Hannon.
Les progrès géographiques des deux derniers siècles avant notre ère sont surtout dus aux conquêtes romaines.
« En 148, dit M. Vivien de Saint-Martin, on voit les Romains dans la Macédoine ; en 118, dans la Dalmatie ; depuis l’an 100, dans les contrées voisines du bas Danube ; depuis 87 jusqu’ep 65, dans le Pont, l’Arménie et le Caucase ; en 74, sur le Danube et dans la Dacie; de 58 à 50, dans les Gaules et la Bretagne, et aussi, vers le même temps, chez les Parthes ; en 38, l’Hispanie leur est entièrement soumise ; en l’an 23, Pétronius explore l’Éthiopie, et, en l’an 19, Gornelius Balbus pénètre en Phazanie. Sous Auguste, on acquiert des notions positives sur la Rhétie, la Vindélicie , la Pannonie et les autres pays du haut Danube ; elles s’étendent aussi sur la Germanie, par l’expédition de Drusus (de l’an 12 à l’an 9), et par celles de Tibère jusqu’à l’an 4 de notre ère. En même temps, les peuples les plus lointains, les Indiens, les Bactriens, les Scythes, les Garamantes, envoient des ambassadeurs à Rome, où on les interroge sur leur topographie. »
Il faut noter comme un fait considérable qu’à partir du consulat de Jules César et de Marc Antoine, on entreprit la mesure du monde : cette étude fut confiée à Crassus, Zénodoxus, Théodotus et Polyclitus.
Le monde connu fut parcouru tout entier, assure-t-on, parles mesureurs dans l’espace de vingt-cinq ans, et un exposé de tout ce qu’il contenait fut présenté au sénat. (') D’autre part, on attribue à Agrippa, gendre d’Auguste, ou plutôt aux savants réunis sous sa direction, un relevé topographique de la terre , qui aurait été terminé en l’an 19 avant Jésus-Christ.
Aucun géographe romain n’eut, du reste, une grande autorité avant Strabon, qui naquit vers l’an 60 ou 50 avant Jésus-Christ, et n’écrivit guère sur la géographie que dans sa vieillesse.
On arrive ainsi à l’ère chrétienne.
La suite à une autre livraison.